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moins la petite monnaie de la gloire : Arsène Houssaye, Aurélien Scholl, Alphonse Daudet, Alexandre Piédagnel, Charles Monselet, Auguste Lacaussade, Josephin Soulary, José Maria de Hérédia. Après ces noms incontestés dans le monde littéraire, la classification des « Jeunes > devient plus facile, et M. Jules Tellier l'a faite adroitement dans son livre. Les Ecrivains d'Aujourd'hui^ Nos Poètes. M. Jules Tellier, un critique très fin, très ironique, très intelligent, divise ainsi les poètes contemporains :
Les Rustiques : André Theuriet, Eugène le Mouël, Charles le Goffic, Paul Harel, Aristide et Charles Fremine, Achille Millien, Jules Breton, Jean Aicard, Gabriel Vicaire, André Lemoyne.
Les Modernistes : Paul Bourget, Eugène Manuçl, Albert Mérat, Antony Yalabrègue, Paul Arène, Emile Blémont, Georges Lorin.
Les Philosophes, les Historiens, les Psychologues : M™^ Ackermann, André Lefèvre, Henri Cazalis, Anatole France, Georges Lafenestre, Léon Dierx, Edmond Haraucourt, Jules Lemaître, Auguste Dorchain, Amédée Pigeon, Charles de Pomairols, Zenon Fière, Philippe Gille, L.-X. de Ricard, Gustave Rivet, Clovis Hugues, Emmanuel des Essarts, Jean Rameau, Paul Déroulède.
Les Lyriques : Armand Sylvestre, Laurent Tailhade, Robert de la Yillehervé, Raymond de la Tailhède.
Les Bande lairiens : Georges Rodenbach, Emile Yerhaeren, Stanislas de Guaita, Albert Jhouney, Louis Tiercelin, Louis Le Cardonnel, Charles Gros, Paul Guigou, Maurice Rollinat, Jean Richepin, Fernand
Icres, Emile Goudeau, Tancrède Martel, Paul Marrot, Raoul Ponchon, Maurice Bouchor.
Les Habiles : Catulle Mendès, Jacques Madeleine, Roger Miles, Emile Peyrefort, Adelphe Froger, Jules Truffier, Emile Michelet, Ephraim Mikhaël, Gaston de Raimes, Joseph Gayda, Jean Ajalbert, Louis Marsolleau, Paul Mariéton, Rodolphe Darzens, Victor Marguerite.
Les Symbolistes^ qui procèdent des Décadents : Jean Moréas, Charles Yignier, Gustave Kahn. — René Ghil.
Enfin les Décadents^ et ils ne sont que deux, — à l'estime de M. Jules Tellier, — mais ces deux valent une légion : Paul Verlaine, et Stéphane Mallarmé.
Je n'ai vu qu'une fois M. Paul Verlaine, dans je ne sais quel cabaret littéraire où toute une théorie de poètes adolescents l'encensait, tandis qu'il buvait de la bière. Ce n'est plus un jeune, car il est, depuis un bon lustre, sinon deux, du mauvais coté de la quarantaine. Une tête de moine condottiere du quinzième siècle, vigoureuse, sombre, inquiétante; des yeux doux et voilés; une indicible tristesse, une invincible lassitude, exprimées par le regard et le sourire.
M. Paul Verlaine a publié un certain nombre de livres : — Poèmes saturniens ; — Fêtes galantes; — la Bonne Chanson; — Romances sans paroles; — les Poètes maudits ; — Jadis et Naguère, et, — enfin, — chez Victor Palmé, éditeur des Bollandistes, une plaquette : Sagesse, qui marquait sa conversion au catholicisme, et c'est à beaucoup près la meilleure de ses œuvres. La note dominante du talent de M. Verlaine est une remarquable pureté de forme, une
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science parfaite du vers, une habileté sans pareille à jongler avec les mots, une faculté, dont il est seul maître, de sentir et de montrer les nuances des choses. On prétend qu'il est, avec Ronsard et Hugo, le plus grand inventeur que nous ayons eu dans le rythme et la langue. Il a des assonances mystérieuses, une habileté de facture, une sincérité d'accent qui étonnent, imprégnant toute sa poésie d'un charme tout nouveau, étrange et presque morbide.
Toutefois ce n'est pas à tout cela que Paul Verlaine doit l'influence qu'il exerce sur une foule de jeunes écrivains, qui lui témoignent une admiration sans limites et le considèrent non seulement comme un chef d'école, non pas comme un maître, mais reconnaissent en lui le Maître, dans le sens absolu du mot. Est-ce donc à la sensuahté violente, à la perversité « nullement voulue, concertée ni acquise, toute sincère, et si l'on pouvait dire, naïve > qui caractérisent essentiellement son œuvre ? Est-ce à ses agitations, à ses inquiétudes, à son goût de l'étrange, à sa passion du « frisson nouveau » ?
Esl-il ce que M. Jules Tellier le définit : « une âme charmante jusque dans le mal », « le plus naïf des hommes en même temps que le plus compliqué des artistes », « une sorte de phénomène attirant et monstrueux » ?
Pour moi, je l'avoue ingénument, toutes les fois qu'en vers, ou en prose, j'ai entendu développer la théorie du Décadisme,ie n'ai pas compris. Le système, puisque système il y a, m'échappe, et les vrais décadents ne me sont pas plus intelligibles que les préra-
phaélites anglais, à moins que les uns et les autres n'avouent que ni la vie telle qu'elle est pratiquée, ni la nature telle qu'elle existe, ni les sentiments tels que nous les avons, ni les sensations, telles que nous les subissons, ne peuvent satisfaire leurs sens, leur âme, leur cœur et leur esprit. Alors que veulent-ils? La vie à rebours, à l'instar du héros du roman du J.-K. Huysmans?
De l'autre décadent, de M. Stéphane Mallarmé, que dire? Il professe quelque part. Ce Dieu de l'École est un grave, correct et pédant universitaire qui fait la classe à des bambins. Entre temps, il fit, au Parnasse, des vers d'une banalité désespérante. Il a écrit V Après-midi d'un Faune, et les vers qu'il commet aujourd'hui n'ont aucun sens, aucune harmonie, ne brillent que par l'absurde. Est-ce un mystificateur ou un fou? Lui-même l'ignore, sans doute. Mais quel prix institueraient les Académies des âges futurs pour récompenser le gratteur de palimpseste, le déchifi'reur de grimoires et de cryptographies, l'œdipe des plus âpres énigmes, qui pourrait traduire en une phrase intelligible, ayant un sens déterminé, les poésies de M. Stéphane Mallarmé?
On lui a fait le compliment que voici : « Toutes ses œuvres, si peu nombreuses, ont une merveilleuse logique, alliée à une puissance poétique supérieure. Le vers passe, fleuri comme un berger enrubanné, lascif comme un faune nu, pyramidal comme le tombeau d'Edgard Poë, blanc de l'albe candeur des cygnes. > Je n'ai rien à dire de plus.
Mais ce n'est pourtant pas M. Stéphane Mallarmé,
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qui est le vrai décadent, et ce n'est pas davantage M. Paul Verlaine. Le moraliste a déclaré : « Un sot trouve toujours un plus sot qui l'admire. » Admire me semble faible, caries deux protagonistes de l'école décadente ont trouvé plus décadent qu'eux-mêmes. Et les c décadenticulets >, comme les appelait naguère un des voltigeurs du Figaro, sont déjà nn régiment, s'ils ne sont pas encore une armée. Je ne les nommerai pas : j'aurais peur d'en oublier !.. L'un d'eux imagina de distinguer la couleur des voyelles, et prouva dans un sonnet fameux que l'A est noir, l'E blanc, l'I bleu, l'O rouge, l'U jaune. Un autre déclarait péremptoirement que les vers « sont des bouquets, des essences et des romances >, et que la poésie, pour être la poésie, doit être la toute-musique. Nous voici bien loin de la « littérature de gueuloir > préconisée par Gustave Flaubert. Au surplus, pour les véritables décadents, la poésie n'est pas faite pour être comprise : elle doit être sentie.
< Le trait caractérisque de la physionomie morale du parfait décadent est une aversion déclarée de la foule, considérée comme souverainement stupide et
> plate, disait Adoré Floupette, en son introuvable livre des Déliquescences. Le poète s'isole pour chercher le précieux, le rare, l'exquis. Sitôt qu'un sentiment est à la veille d'être partagé par un certain nombre de ses semblables, il s'empresse de s'en défaire. » La théorie du décadisme se résume en ces préceptes de M. Anatole Baju, pontife de l'Ecole : « Les écrivains, pénétrés de l'esprit de cette fin de siècle, doivent être brefs et narrer les luttes intimes du
cœur, la seule chose qui intéresse l'homme, qu'il ne connaisse pas, qu'il ne connaîtra jamais, parce que le cœur humain est aussi vaste que l'infini. »
En conséquence de quoi, le décadent s'échine à renverser toutes les lois de la nature, voit des forêts bleues et n'admire que les fleurs qui suintent les poisons.
Barbey d'Aurevilly avait de la poésie une conception autrement nette, précise et intelligible, bien que tout le monde, à son avis en eut parlé, sans que personne n'eut dit « scientifiquement » ce que c'était, la notion complète n'en ayant pas été déterminée. Ainsi qu'il l'affirme lui-même, il y aurait peut-être toute une poétique à dégager de son livre sur les poètes du XIX® siècle. La poésie, selon lui, est en toutes choses :
« En toutes choses, si abjectes soient-elles ou paraissentelles rêtre aux esprits prosaïques ou vulgaires. Il ne s'agit que de frapper juste toute pierre, si roulée et même si salie qu'elle soit dans les ornières de la vie, pour en faire jaillir le feu sacré ; seulement, pour frapper ce coup juste, il faut la suprême adresse de linstinct qui est le génie, ou l'adresse de seconde main de l'expérience, qui est du talent plus ou moins cultivé. »
Tout artiste est un poète, qui arrive < à ce degré de profondeur et d'intensité qui est plus que la vie,, et qui en constitue l'idéal ». Tout homme est un poète, quel que soit son genre de talent et de langage, qui est doué « de la puissance d'exalter la vie et d'élargir les battements du cœur>.
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Nous n'avons point le jugement complet de Barbey d'Aurevilty sur Victor Hugo. 11 en a étudié quelques œuvres, plutôt que l'étonnant ensemble. 11 lui trouve « l'imagination du mot plus que de la chose. . . Il l'a au point que bien souvent il s'enivre des mots jusqu'au vertige, et qu'il ressemble alors au Quasimodo de son invention, en enfourchant la cloche de Notre-Dame, et devenant fou du mugissement d'airain qu'il a sous lui, et qui lui remonte au cerveau ».
« Voilà le défaut de cette cuirasse d'or : l'imagination dans les choses ne s'équilibrant pas avec l'imagination dansles mots. Et c'est par ce manque d'équilibre que la critique peut le mieux expHquer synthétiquementle genre
« C'est un disproportionné s'il en fut oncques. Il a l'ossature gigantesque, mais les mouvements d'un géant sont, le plus souvent, maladroits, disgracieux, heurtés; ils cassent, trouent et enfoncent tout, même eux-mêmes. Personne plus que Hugo ne se cogne aux mots. Quand il est poète, car il l'est fréquemment (qui le nie?), il l'est comme le Titan est encore Titan sous sa montagne. On sent qu'il est Titan, à la manière dont il la remue quand il se retourne, à la manière dont il la soulève quand il se cambre sous elle ! Seulement, Ja montagne et les mots pèsent, et le poète et le Titan sont pris
< Victor Hugo n'est certes pas, comme le lui disentlesterrassiers de son génie, le plus grand poète du xix® siècle et de la planète, mais c'est un grand poète, après tout. Il fut du triumvirat qui a donné les trois plus grands de l'époque, lïiais il n'en est l'Auguste que parce quil est celui qui a vécu le plus longtemps.... »
Tout en reconnaissance du génie à l'auteur des
Ïambes, de la Curée, dont le succès fut éblouissant et prodigieux, M. d'Aurevilly dit de lui :
« En dehors de l'inspiration, Auguste Barbier est quelque chose d'un déplorable et d'un lamentable qui prouve combien peu le génie dépend des circonstances dont les théories à la mode le font dépendre, et que Dieu peut allumer cette flamme sur les plus grotesques trépieds. J'ai vu une fois Auguste Barbier, et à ses lunettes à pattes d'or, à son extinction absolue de tout style, à sa tenue de bourgeois effacé, je l'aurais pris pour un notaire. Et c'était là le poète, cependant, que les anciens auraient appelé le lambique, et qui nous a laissé ces douze ïambes superbes, Zodiaque de poésie dont il a été le soleil. »
S'il parle de Lamartine, c'est avec un autre enthousiasme. A ses yeux, la gloire de ce grand poète ne dépend de personne.
« Pour apparaître dans sa splendeur presque mystique, tant elle est pure et religieuse, aux yeux de la postérité ! Lamartine n'a besoin ni d'une statue, fût-elle de Michel- Ange lui-même, ni d'une biographie ! Sa splendeur, à lui, sort de lui-même, comme la splendeur des Séraphins, qui sort d'eux, et qu'il aurait rappelés, si un jour il n'était pas descendu de son étoile pour faire de la politique pratique, à laquelle il n'entendait absolument rien.,. Et il le savait! » Où siégerez-vous? > lui disait-on quand il eutla fantaisie anti-poétique d'en treràla Chambre. «Au plafond!» répondit-il, et c'est là un mot beau et vrai, car c'est là qu'avec sa nature de poète il devait siéger.
« Sagloire, c'estson œuvre, l'œuvre spéciale à laquelle nul autre que lui ne mit la main et ne pouvait l'y mettre, l'œuvre pour laquelle il n'y a ni aide, ni collaborateur, ni amis comme pour faire une République et qui était un peu plus difficile à faire qu'une République!....
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« Et il faut bien le dire à ceux qui ont rorgueil de leur prose, quand les criailleries de la politique contemporaine seront mortes, ce qui vivra encore, et toujours, de Lamartine, ce sera... ses vers!
« Ses vers ! Des vers 1 Ce qu'il y a de plus beau, je ne dis pas dans la langue des hommes, mais dans toutes les langues des hommes, quelles qu'elles soient, car ni peinture, ni musique, ni statue, ni monument en pierre ou en prose ne valent cette chose surhumainement adorable: de beaux vers! C'est par là que Lamartine a régné — incontestable, — dans un passé qui n'est pas loin de nous, et qu'il régnera de même dans l'avenir le plus éloigné — incontestable ! Je ne sache en aucun siècle, dans l'ordre des poètes, d'homme plus grand. Il n'a pas le bonheur, si c'est là un bonheur que cette bonne fortune éphémère, d'être éloigné de nous et de nous apparaître avec la grandeur et le mirage des hâtons flottants ! 11 n'a pas le prestige agrandissant de la perspective, mais il peut s'en passer. Il est grand de près, sans illusion, à quelques pouces de nous, — et à cette distance, et nous touchant du coude, il est écrasant de grandeur. Et je me trompe encore en disant écrasant ! Sa grandeur n'écrase pas. Elle soulève, enlève et porte! Elle ressemble à celle du géant saint Christophe qui fit un jour passer un fleuve, à Jésus-(]hrist, sur ses épaules. Lamartine a posé sur les siennes son époque toute entière pour lui faire passer le fleuve de poésie fausse dans laquelle elle pataugeait et se noyait; et d'une seule haleine, il l'a portée dans l'enivrante et haute atmosphère de la poésie vraie, — de la poésie éternelle, qu'en France, lorsqu'il vint, on ne connaissait plus!
€ Ah 1 ce fut bien autre chose que Malherbe ! Ce ne fut pas qu'une révolution dans le style, le rhytme, ou la rime ; ce fut une révolution jusqu'au fond des imaginations et des cœurs ! Depuis Racine, la Poésie était morte en France.
ILe xvHi*^ siècle l'avait tuée sous les flèches impies d'un esprit impie... On disait alors des vers, quand on les trou-
après Racine, André Chénier, avait poussé son mélodieux soupir payen ; mais les prosateurs de la Convention n'avaient pas voulu en écouter davantage, et le coiî du cygne avait été brutalement coupé... Sous TEnipereur, l'action héroïque qui est, certes ! une poésie aussi, avait remplacé l'autre poésie. Le canon chantait seul, sur son rhytme terrible... Et quand il se tut, voilà qu'on entendit une voix céleste qui n'avait encore retenti nulle part, pas même dans les chœurs de Racine, qu'elle surpassait en inspiration divine et en inspiration humaine, et ce fut les Méditations !
« Lamartine, l'inépuisable Lamartine, n'a jamais cessé d'être le grand poète des premières Méditations ; et jusqu'à sa dernière heure, il aurait coulé, nappe éblouissante d'une inspiration et d'une expression de la plus idéale pureté, sans la politique de son temps, dans laquelle, hél^as ! il se jeta avec la passion enivrée d'un poète, et qui coupa et barra le flot superbe dont il était la source. 11 n'était pas tari ; il s'était déplacé. »
Est-il bien nécessaire, après cette page magnifique d'éloquence et de sincérité, de poursuivre l'analyse du livre où M. d'Aurevilly juge tour à tour avec la même noblesse de style et la même vigueur d'impressions, des poètes comme Ronsard, La Fontaine, André Chénier, Agrippa d'Aubigné, Milton, Corneille; parmi ceux du siècle, Henri Heine et M™° Ackermann, Théodore de Banville et Alfred de Vigny ; parmi les contemporains, MM. Jean Richepin, Paul Bourget et Maurice Rollinat. Ce dernier, il le pressentit, il en parla le premier, était pour lui, non pas le meilleur élève de Baudelaire et de Poë, mais le poète original, à la fois impie et croyant, ironique et macabre, qui devine l'angoisse de la mort sous les jouissances du vice, et
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dont le cri définitif est, quand même, un appel à Dieu. En M. Jean Richepin était le grand poète, dont le blasphème est une puérile bravade et qui rachète par le Christ aux Etoiles l'œuvre d'une inspiration sans nom qu'il reniera un jour à venir, comme un péché de jeunesse. •
M. d'Aurevilly annonçait, dans son volume des Poètes (2« série, 1888) qu'il voulait parler d'Alfred de Musset, dans une nouvelle et prochaine série. Mais, à l'occasion d'une biographie qu'il trouvait insuffisante, il avait esquissé quelques pages et qui trouvent ici leur place. Qu'aurait-il ajouté de plus?
« ...Alfred de Musset, bien moins orgueilleux que Byron, bien plus rêveur et bien plus tlpndre, exhale son histoire avec ses soupirs, et quand il a chanté, toute son histoire est linie ! Pour personne, il n'y en a plus !
« Elle n'est donc que dans ses chants et pas ailleurs. En dehors de ses chants et des sentimens qui les inspirèrent, la vie d'Alfred de Musset fut élégante et vulgaire, car l'élégance du monde et même du plus raffiné, peut être quelquefois vulgaire. Mais ce qui ne l'est point, ce fut sou génie, son génie, tout en âme, le plus puissamment humain et le plus puissamment moderne, — le plus nous tous, enfin, qui ait assurément jamais existé !... Né dans les premières années du siècle, quand le canon de Wagram fêtait le baptême de ceux-là qui pouvaient avoir l'espérance de mourir un jour en héros, et qui, l'Empire tombé, ne surent que faire de la vie, Alfred de Musset se jeta aux coupes et aux femmes de l'orgie comme il se serait jeté sur une épée si on lui en eut offert une, et il a peint cette situation dans les premières pages qui ouvrent les Confessions d'un enfant du siècle, avec une mélancolie si guerrière! Comme tous les jeunes gens qui vécurent sous Louis-Philippe, ce triste Napoléon de la paix à tout
prix, en se dévorant d'activité étouffée, Musset, qui n'avait ni les millions ni la pairie de îord Byron, devint l'homme du monde du temps, avec l'âme la moins faite pour le monde. Comme les élégants d'alors, il salit beaucoup de gants, blancs et jaunes; mais moins superficiel que les autres, il livra le meilleur de sa jeunesse en proie aux plaisirs enivrants et aux cruautés de l'amour. ...L'extraordinaire poésie qui était en lui s'était éveillée dès l'enfance. A l'âge où Byron écrivait ses Heures de Loisir, si justement sifflées par la Revue d'Edimbourg, Alfred de Musset débutait par les Contes d'Espagne et d'Italie, d'une couleur inconnue et immortelle, qui étonna le Romantisme, lequel pourtant ne s'étonnait de rien! Ce fut pour avoir écrit un peu plus tard Namouna, Rolla et Mardoche, qu'on Taccusa d'imiter Byron, les veines de ces trois marbres ressemblant aux veines de ces trois autres : Manfred, Beppo, Don Juan... Seulement pourquoi n'avait-il pas byronisé de nature aussi bien que d'instruction ?,.. Pourquoi n'aurait-il pas été un frère jumeau de Byron, à distance ?... Fatalement l'atmosphère du temps saturée de posésie byronienne, dut pénétrer jusqu'au fond de cette jeune poitrine. Mais quoi qu'il en ait été, du reste, ce qui est certain, c'est que plus il chanta, plus Alfred de Musset perdit Taccent byronien, et plus il fut lui-même dans une genuiness incomparable.
« Jamais, en elfet, l'amer, le sauvage, le strident Byron n'eut, même dans ses œuvres qui voulaient être tendres (comme par exemple Parisina et la Fiancée d'Abydos), ia tendresse, la pureté, la mélancolie au divin sourire, d'Alfred de Musset. Jamais Byron n'eut de ces touches mouillées, de ces rosées d'éther... Byron rugit toujours un peu, quand il roucoule. Il velouté ses rugissements, mais c'est toujours le lion amoureux... Le caractère du génie de de Byron, c'est la fierté, — une fierté incoercible. Le caractère du génie de Musset, c'est, au contraire, la tendresse, — la tendresse jusqu'au fond de la passion la plus ardente et plus forte qu'elle, car elle la fond toujours, cette passion, dans une dernière larme... Et il
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Tavait tellement cette tendresse qu'il en oublia le plus souvent dans les bras de celles qui Faimèrent (et même pour cela il n'était pas toujours besoin de leurs bras !) cette vie du monde que le monde lui avait faite, à ce dandy qui ne Tétait que par les habits de Staub et les gants de Geslin, mais qui sous ses caparaçons de mondain, garda toujours sa tendresse dans son incorruptible sensitivité... Hermine de pensée et de cœur jusqu'à sa dernière heure, qui mourut de ses taches encore plus que de ses blessures, pour qu'il fût bien et dûment puni d'avoir, étant hermine, cru qu'on peut se guérir de ses blessures, eri se roulant dans le ruisseau de feu du vice, comme le bison, dans son bourbier ! »
Le critique sans pitié, le philosophe sans tolérance, le catholique intransigeant si âpre dans ses querelles, si ardent à la lutte, qui se battait sans trêve ni merci, et n'admettait aucun captif à rançon, était pourtant un poète, et l'un des plus délicats parmi les romantiques. On lui a contesté longtemps ce titre de poète; quelques-uns de ses vers avaient été publiés, il y a de longues années, par Trébutien, en une rarissime plaquette. Léon Bloy avait copié quelques poèmes, surtout des poèmes en prose, de cette splendide écriture qu'il a, de moine du xv® siècle, avec des encadrements et des enluminures dignes des plus célèbres manuscrits. Quelques amis récitaient, çà et là, une pièce dans un salon ami. Je n'ai entendu que trois fois Barbey d'Aurevilly dire lui-même ses vers, de cette voix vibrante comme une cloche d'airain, qui décuplait la puissance du rythme. Une fois chez l'édi-
leur Forestier, ce fut le Vieux Soleil; une autre fois, chez moi, devant Léon Gladel, et quelques amis à un déjeuner d'été, Foi/À pourquoi je veux partir ; enfin, chez lui, un jour, pour le poète Georges Gourdon, le chanoine Gautier et moi, il lut le Cic?, un des Evangiles de la charité î Le recueil de ses poésies paraîtra un jour ou l'autre, sous le titre que lui voulut le poète, — est- ce par scepticisme ou par humilité? — Poussière !. . . Poussière d'illusions, d'amours défuntes, de regrets et d*amertumes... Poussière accumulée sous le pas du voyageur, jaillissant en nuage sous ses pas, et planant sur sa tête, peut-être, lorsqu'il arrive au hout de la route parcourue I Les poètes de profession n'ont sans doute pas grande estime de ce poète qui rime vaille que vaille, cheville comme il peut, et ne cherche ni la musique des mots, ni la nuance des choses, à l'instar des sj^mholiques ou décadents. Sa poésie a du moins le mérite d'une conception grandiose avec celui d'une tendre et charmante sincérité. Quelque jeune homme de l'école mallarméenne déclarait une fois qu'elle lui apparaissait naïve et sans travail. Ce blâme présomptueux ne serait-il pas le plus appréciable éloge ?
C'est par les soins de Trébutien que fut imprimé, à Gaen, chez Hardel, en 1854, un recueil de quelques pièces, tiré à trente-six exemplaires, et devenu introuvable, de même que les rhythmes oubliés qui sont : Le Laocoon ; — les Yeux Caméléons ; — Quand tu fus partie; — Quand tu me reveiTas ; — Niobé ; — le Pacha. Toutes ces œuvres poétiques formeront sans doute le volume Poussière^ dont la dernière amie
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du maître, Fange consolateur de ses dernières heures, prépare pieusement l'édition.
Que citer, parmi cet écrin de poèmes enQammés ?
Sera-ce le Vieux Soleil. Le poète, dans ces vers d'une étonnante puissance, reproche au soleil
Globe d'un rouge épais, de chaleur épuisé,
que l'aigle mépriserait et qui meurt chaque soir, vulgairement, et n'ayant pour tombe qu'un brouillard sanglant dans quelque coin du ciel, — d'être l'impassible témoin des douleurs d'ici-bas.
L'œil bleu, le vrai soleil qui nous verse la vie Un jour perdra son feu, son azur, sa beauté, Et tu l'éclaireras de ta lumière impie. Insultant d'immortalité !
Et sa haine pour l'astre lumineux s'exhale en vers farouches, espérant qu'il s'éteigne enfin, à tout jamais, que l'œil du monstrueux cyclope trouve enfin dans l'ombre la poutre qui le crèvera !
Et que le sang en pleuve, et sur nos fronts ruisselle A la place où tombaient ses insolents rayons... Et que la plaie aussi nous paraisse immortelle, Et mette six mille ans h saigner sur nos fronts ! Nous n'aurons plus alors que la nuit et ses voiles... Plus d'astre lumineux dans un ciel de saphyr ! Mais n'est-ce pas assez que le feu des étoiles Pour voir ce qu'on aime mourir ?
Pour voir la bouche en feu par nos lèvres usée Nous dire froidement : « C'est fini ! laisse-moi ! » Et s'éteindre l'amour qui dans notre pensée, Allumait un soleil plus éclatant que toi !
Pour voir errer parmi les spectres de la terre Le spectre aimé qui semble et vivant et joyeux, La nuit, la sombre nuit est encore trop claire.... Et je l'arracherais des cieux!
Que dire encore du Cid, ce merveilleux Ciel, apothéose de lacharité, comparable aux chefs-d'œuvre de la Légende des Siècles.
Un soir, dans la Sierra, passait Gampeador ;
Sur sa cuirasse d'or le soleil mirait l'or
Des derniers flamboîments d'une soirée ardente
Et doublait du héros la splendeur flamboyante!
Il n'était qu'or partout, du cimier aux talons,
L'or des cuissards froissait l'or des caparaçons.
Des rubis grenadins faisaient feu sur son casque,
Mais ses yeux en faisaient plus encor sous son masque î...
Superbe, et de loisir, il allait sans pareil,
Et n'ayant rien à battre, il battait le soleil !
Et les pâtres des solitudes de la Gastille brûlée se "* montrent l'un à l'autre ce cavalier d'or, le prenant pour saint Jacques, descendu des cieux. Il s'avance. Un lépreux, un de ces malheureux que la terreur éloignait de toute créature humaine, s'approche et se prosterne. Le héros lui tend son aumône. Le misérable, ému de cette compassion qui ne le repousse pas avec horreur, ose, sachant que l'infâme contagion ne mordra pas sur l'acier, saisir le gantelet du chevalier, y coller ses lèvres.
Lui, qui n'avait jamais baisé de main humaine!...
Et le Cid comprend alors qu'il a un acte de charité plus grand encore à accomplir, un acte presque divin de magnifique courage :
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Immobile il restait, le i^rand Campeador !
Que pouvait-il penser sous le g-rillage d'or
De son casque en rubis, quand il vit cette audace ?
Quel sentiment passa sous l'or de sa cuirasse ?
Mais il fjxa longtemps le lépreux, — puis soudain
Il arracha son gant et lui donna sa main!
Charité téméraire, oseraient bien dire les pharisiens du siècle. Le 6'^â? arrache son gant, pour que le lépreux ait la joie de baiser la main d'un homme... Qui de nous toucherait la main du pauvre, en y laissant tomber une aumône, sans savoir si celui qui donne ne doit pas plus reconnaissance que celui qui reçoit?
Voilà pourquoi je veux partir est un morceau dans le goût de Byron, comme les vers de Clara^ et comme \d, Beauté^ dont je citerai seulement ces deux strophes :
Ah ! non, tu n'es pas tout. Beauté, même pour celle Qui se mirait avec le plus d'orgueil en toi ; Et qui, ne cachant pas sa fierté d'être belle, Plongeait les plus grands cœurs dans l'amour et l'effroi ! Ah ! non, tu n'es pas tout !. . . C'est affreux, mais pardonne ; Si l'homme eût pu choisir, il n'eût rien pris après. Car il a cru longtemps, au bonheur que tu donnes, Beauté ! que tu lui sullisais !
Ah! plutôt ne dis rien ! car Je sais tout. Madame, Je sais que Je Bonheur habite de beaux bras, Mais il ne passe pas toujours des bras dansi'âme... On donne le bonheur on ne le reçoit pas ! La coupe où nous buvons n'éprouve pas l'ivresse Qu'elle verse à nos cœurs, brûlante volupté. Vous avez la Beauté, — mais un peu de tendresse, Mais le bonheur senti de la moindre caresse. Vaut encor mieux que la Beauté.
Nous n'aurions que le choix à faire, parmi ses poésies inédites, pour citer quelques pièces du plus
hciut mérite, et qui le classent parmi les bons poètes contemporains. A défaut de celles de ses pièces que Sainte-Beuve eut voulu classer dans une anthologie des poètes du xix*^ siècle, nous citerons le Buste Jaune, dédié au comte Roselly de Lorgnes, et qui renferme des beautés d'un ordre supérieur :
Le jour meurt, — et la nuit met le pied sur sa tombe Avec le noir orgueil d'avoir tué le jour ! De la patère, au sphinx, l'épais rideau retombe, Et le salon désert dans son vaste pourtour A pris des airs de catacombe ?
Et les volets fermés par-dessus le rideau Ont fait comme un cercueil à ma sombre pensée ; Je suis seul comme un mort, — et ma lampe baissée Sous son capuchon noir, près de moi déposée, Semble un moine sur un tombeau.
Et les vases d'albâtre, au fond des encoignures, Blêmissent incertains, mais paraissent encor... Rien ne fait plus bouger les plis lourds des tentures, Tout se tait... excepté le vent du corridor Qui pleure aussi sur les toitures !
Et par le capuchon de la lampe assombris Les grands murs du salon semblent plus longs d'une aune, Et dans le clair obscur oscillant, vague, atone, On voit se détacher un buste, — un buste jaune, Bombant d'un angle de lambris !
C'est un beau buste blond. — d'un blond pâle, — en argile, Moulé divinement, avec un art charmant!
Aucun nom ne se lit sur son socle fragile... Je l'ai toujours vu là, — dans ce coin, — y restant Comme un Rêve, — un Rêve immobile !
LE POÈTE ET l'artiste 279
C'est un buste de femme aux traits busqués et fins, Aux cheveux relevés, aux tempes découvertes, Et qui, là, de ce coin, voilé d'ombres discrètes. Vous allonge en trois quarts, les paupières ouvertes, De hautains regards incertains !
Ce fut pour moi toujours une étrange figure Que ce buste de femme, — et dès mes premiers ans, Je la cherchais des yeux dans sa pénombre obscure... Puis, lorsque j'en fus loin par l'espace ou le temps, Dans mon cœur, cette autre encoignure !
Car ce buste, ce fut... oui, mon premier amour. Le premier amour fou de mon cœur solitaire. La femme qu'il était est restée un mystère... C'était — m'avait-on dit — la tante de ma mère ; Une dame de Chavincour !
Morte vers ses trente ans... Rien de plus. Sa toilette. En ce buste, est très simple et celle de son temps. Ses cheveux étages n'ont pas même une aigrette. On dirait, mais alors sans nœuds et sans rubans, La Reine Marie-Antoinette !
C'est bien là ce collier, — ce collier de sequins Que les femmes serraient, comme on fait sa ceinture... La cravate du cou bien plus que sa parure... Et ce corsage aussi, dont la brusque échancrure Descend jusque entre les deux seins !
0 buste, idolâtré de mon enfance folle. Ruste mystérieux que je revois ce soir, Quand rien, rien dans mon cœur n'a plus une auréole. Te voilà rayonnant, jaune dans ton coin noir, 0 buste, ma première idole !
Tous les bustes vivants que j'ai pris sur mon cœur S'y sont brisés, usés, déformés par la vie... Leur argile de chair s'est plus vite amollie Que ton argile, ô buste, — immobile effigie Et des temps inerte vainqueur !
Toi seul n'as pas bougé, buste, — forme et matière ! La vie, eu s'écoulant, n'a pu rien t'euiever... Mon rêve auprès de toi je le viens achever... Je songerai de toi jusques au cimetière... Mais, ô buste! après moi, quel cœur fera rêver Ton argile, sur ma poussière ?
M. d'Aurevilly exprimait avec un art exquis les impressions que lui causait une joie d'un moment. Ainsi M'"^ Judith Gautier, — une des filles de Théophile, qui est à la fois peintre, sculpteur et poète, avai-t ébauché pour lui, une statuette de saint Michel. Il la remercia par ces vers :
A Madame Judith Gautier,
Vous avez donc sculpté l'Androgyne céleste
Qu'idolâtres rivaux nous adorons en vain,
Vous l'avez revêtu de ce charme, — funeste
Aux faibles cœurs qu'il trouble avec son corps divin !
Madame, vous avez corporisé le rêve
Que nous avons fait à nous deux.
Qui nous hante toujours et jamais ne s'achève... Et c'est à votre main que le doivent mes yeux.
Et ma main rend grâce à la vôtre...
Car pour les cœurs brûlants, regarder, c'est avoir... Et, la possession par le regarcf vaut l'autre...
Le plus beau des amours, c'est l'amour sans espoir!
« Gomprendra-t-on ce que ces vers veulent dire ? disait M'"® Judith Gautier au jeune poète qui lui demandait de copier cette strophe. C'est si bizarre que cela ne peut même pas s'expliquer. Nous nous sommes rencontrés tous deux dans une sorte de passion mystique et extravagante pour l'archange saint Michel; nous nous parlions de lui, très mystérieusement, quand
LE POÈTE ET l'aRTISTE 281
nous nous trouvions ensemble, dans le monde. Vous devinez quelles fantaisies extraordinaires le maître brodait sur ce sujet, et c'était un secret entre nous, que je ne dévoile pas sans un peu de regret. >
Voici d'autres vers inédits :
Tête pâle de ma chimère, Dont j'ai, sans la comprendre, adoré la pâleur. Tu joins donc maintenant à ce premier mystère
Le mystère de la rougeur !
Le vermillon soudain qui te prend au visage. Quand, ce visage aimé, tu le tournes vers moi, Est trop brûlant, trop noir, et roule trop d'orage. Pour être de ton sang, ma chimère au cœur froid. Aussi bien le voyant, je me dis et je crois Que c'est mon propre sang qui passe et monte en toi ! !
Enfin, d'autres vers, en réponse à une lettre, dont on devine le sens à cette riposte pleine de finesse et d'ironie.