‹ J. Bernard;Chapitre 4 sur 4 · PIERRE. TAILLE · texte numérisé non relu

PIERRE. TAILLE

il y est enclin, à un idéalisme creux et irréel : la forme a toujours ses racines en haut et, où elle manque, nous voyons toute expression esthétique, dans les œuvres profanes, dans les œuvres religieuses, pencher plus ou moins vers l'ignoble. Au contraire, s'il y a forme, il y a, du côté de la matière, un accent de généralisation qui exalte l’objet de l’art. Ainsi, plus la forme est pure, plus la matière est nour-

rie, franche, sereine.

Le *X x

Veut-on être à même de situer Bernard comme sa valeur le commande? Que l'on rapproche ses figures des grandes œuvres du passé. Il y a toujours là une expérience concluante. Au Louvre, Bernard grandira étrangement.

Il me souvient d'avoir ressenti naguère, devant sa Chanteuse, son Michel Servet, alors que Bernard n'intéressait presque personne, un genre de trouble que l’on ne peut éprou- Verouen sur les sommets.

Depuis, la Fille à la cruche, les Frises, la Jeune fille à la draperie, la Jeune fille à la toilette, le Faune, la Bacchante et son frémissement magique, la Femme à l'enfant, d’autres figures, d’autres groupes, d’autres pierres ont gagné le suffrage de la critique éclairée.

DHEA SES Mais le Bernard le plus profond, le plus ardu en même temps, le plus haut, le plus unique, celui-là n’est pas encore très bien compris.

Un jour, on saura ce que sont les deux têtes du groupe de la Jeunesse, dans le monument à Michel Servet, qui apparaissent en leur rondeur comme deux soleils, ce qu'est le profil coupé de la grande figure qui les ombrage; et même en quoi le héros dominant, qui évoque pour tous l’Esclave de Michel-Ange, en diffère essentiellement par le dessin schématique et

l'abstraction du pittoresque humain. L'originalité de

ce chef-d'œuvre consiste, en outre, dans une formule de composition absolument neuve, dictée par le style de la taille directe, où chaque figure agit indépendamment, selon l’ordre de la pierre, et concourt à la géante unité de l’ensemble.

Ce sont les Frises, la dernière grande composition de Bernard, qui m'ont prouvé que la plastique n'était qu'un mot. En soi, elle n’est rien. Elle n'existe que comme résultante, comme effet d’un nombreux dessin, de même que, en musique, une harmonie ne se justifie que parce qu'elle est le lieu où se rencontrent plusieurs mélodies simultanées. Dans un bas-relief comme les Frises, il n'y a plus trois dimensions, mais deux et demie. Pour un artiste qui dessine comme les sculpteurs vulgaires, la formule du bas-relief ne présente, évidemment, qu'un médiocre intérêt. Mais pour Bernard, qui est le seul sculpteur dessinant comme Rodin, — et Dieu sait comme il dessinait, — le bas-relief est une surface où l'artiste se propose d'indiquer les combinaisons de volumes les plus riches en trouant

le moins possible la matière. À cet égard, les deux

danseurs qui occupent le milieu de la frise centrale nous apparaissent comme un prodige de construction intellectuelle en même temps que de grâce émue. Les pieds notamment, dont l’entrelacs imprévu n’ahurit que l'ignorance légitime du spectateur, sont pris dans du mouvement pur. Mais c'est la science de Bernard qui leur a laissé cette sobriété linéaire.

Avec une telle science, on crée des figures comme la Fille à la cruche ou la Femme à l’enfant, qui posent à peine un pied sur la terre et vont librement dans l'espace; elles ne s'enracinent point dans leur socle et elles ne s’évertuent pas à des mouvements effrénés. Elles ont, dans leur maintien subtil, la tranquillité de la vie, l'instinct de l'ordre. Et, à la pensée de s’animer. elles ne quiitent point la beauté, qui n’est pas une prison, qui n'est pas un carcan, mais la place glorieuse que prennent les limites de l'être en se tenant à la distance la plus juste du trésor intérieur qu’elles ont

à circonscrire.

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