POINTE SÈCHE
figure occulte qu’elle recèle et que l’art doit déshabiller du surcroît de matière qui la voile.
Son œuvre est une illumination de la nature et, quoique son essor spirituel soit très vif, elle s'applique, en raison d'un constant besoin d'équilibre dans la mesure, le poids et le nombre — autrement dit dans le soin de la proportion, de la compacité et du rythme —— à respecter cette matière mère d'où l'esprit dévotieusement et patiemment l’extrait. C’est pourquoi chaque pierre, chaque figure de Bernard, qu'elle ait été dessinée sur le plan unique d'une feuille de papier ou sur les trois dimensions de l'espace, — sculptée, en un mot, — nous fournit une sensation de repos et d’allégresse.
Et la lumière que son œuvre dégage ne provient : jamais d’un moyen extrinsèque à la sculpture, que l'artiste emprunterait aux arts étrangers; — non, elle est le rayonnement de la plénitude qui naît de la matière épousée par la forme, de la matière domptée et conduite par la forme avec des gestes d'amour.
Et le sculpteur est lui-même recouvert de son œuvre qui le dissimule entièrement. Chez lui on ne voit qu'elle. Bernard est l'ouvrier dont la main est prise dans celle d’un ange et qui trace, au milieu de l’espace, des mesures de beauté. Il ne veut être que par son œuvre, ayant choisi de se sacrifier totalement à ce démiurge bienheureux qui insuffle à la matière des formes d’extase ou d'ivresse pour nous faire oublier le temps et nous entretenir des rapports éternels.
Ce que j'appellerai la mysticité de Joseph Bernard — elle ne ressort pas généralement des sujets immédiats qu'il traite — est ce qui donne à la Bacchante,
comme au monument à Michel Servet, et aux Frises
non moins qu'à la Chanteuse en marbre rose, à la Prière en granit noir, ou à ces autres têtes de musique et d'architecture qui tiennent à la fois de l'idée, de l'élément et de l'être humain, une qualité saisissante et parfaitement isolatrice dans la production contemporaine. Il faut remonter aux anciens sculpteurs, qui ne galvaudaient pas le mystère des êtres mais s’attachaient éminemment à le préserver, aux Egyptiens, aux Asiatiques, aux Grecs du V°’ siècle ou, naturellement, aux gothiques des cathédrales, pour retrouver cette notion du surhumain, de l'énigme intérieure, en sculpture, que Joseph Bernard, loin d'aller la chercher dans le reliquat des histoires, s’est contenté de venir puiser simplement en lui-même, aux sources impérissables du génie vivant.
On a malaisément entendu la leçon de cet artiste pour la raison primordiale que la beauté, comme la vérité, offense.
Du reste, on feignit longtemps de ne point la considérer dans ses ouvrages en ne voulant y apprécier que les mérites d’un extraordinaire technicien; et même, à l'heure actuelle, pour aussi flatteuse que soit l’estime qu'on lui voue, je ne crois pas que l’on assigne son vrai rang à ce sculpteur. La qualité spirituelle de son art échappe encore aux yeux du public.
Tant que l’on ne s’est pas débarrassé d’une façon à peu près commune d'’envisager l'œuvre d'art, tout concrètement, sans s'élever au problème intelligible qu'elle n'existe que pour résoudre dans une matière donnée, fût-ce à l'insu de l’auteur, eh bien, je ne pense pas que l’on ait, sur cette œuvre accomplie, une opinion véritablement saine. Pour juger l'art comme il l'exige, une certaine désagrégation des sens est requise, à la faveur de laquelle nous atteignons l'esprit de l’œuvre, sa forme.
Et que le public ne s’y trompe pas, en cédant, comme