DEUX LETTRES
COMME écrivain, Millet ne s'est guère révélé qu'à quelques intimes, dans des lettres rapides et charmantes, pleines de franchise et de simplicité. On admire beaucoup, avec raison, le peintre qui a si bien compris la vraie campagne et le paysan ; sa correspondance, que l'on devrait réunir et publier, ferait apprécier à la fois le grand artiste et l'homme de cœur. Ces lettres, — même les plus familières, —abondent en pensées originales et élevées, exprimées d'une façon très pittoresque. Nous croyons donc que les fragments suivants seront sympathiquement accueillis.
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Voici, d'abord, une superbe page, empruntée à l'intéressant recueil V Autographe (i) :
Barbi:^on, )o mai iS6^.
Il en est qui me disent que je nie les charmes de la campagne; j'y trouve bien plus que des charmes, d'infinies splendeurs. J'y vois, tout comme eux, les petites fieurs dont le Christ disait : «Je vous assure que Salomon, même dans toute sa gloire, n'a jamais été vêtu comme l'une d'elles. » Je vois très-bien les auréoles des pissenlits, et le soleil qui étale là-bas, bien loin par delà les pays, sa gloire dans les nuages. Je n'en vois pas moins dans la plaine, tout fumants, les chevaux qui labourent, puis dans un endroit rocheux un homme tout errené, dont on a entendu les han depuis le matin, qui tâche de se redresser un instant pour souffler. Le drame est enveloppé de splendeurs, cela n'est pas de mon invention, et il y a longtemps que cette expression r le Cri de la terre » est trouvée. Mes critiques sont des gens instruits et de goût, j'imagine, mais je ne peux me mettre dans leur peau, et comme je n'ai jamais de ma vie vu
(i) Elle fut communiquée à M. Bourdin, directeur de cette publication, par l'un des amis les plus fidèles de Millet, M. Alfred Sensier, auquel le grand peintre disait avec émotion, six mois avant sa mort : « Vous m'ave^ toujours soutenu, encouragé et compris. »
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autre chose que les champs, je tâche de dire comme je peux ce que j'ai vu et éprouvé quand j'y travaillais. Ceux qui voudront faire mieux ont certes la part belle.
DANS VAutograpJje également, parmi des croquis d'un beau caractère, se trouve cette pensée du maître, si juste et si vigoureuse :
// faut pouvoir faire servir le trivial à l'expression du sublime, c'est là la vraie Jbrce.
Pour offrir de l'inédit, citons maintenant quelques passages d'une des lettres cordiales qui nous ont été adressées par notre illustre compatriote :
Barbi:(pn, 24 novembre iS6j.
Mon cher Piedagml,
Je vous prie bien fort de me pardonmr d'être resté si longtemps sans vous dire combien j'ai été touché de votre
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histoire d'une paire de sabots (i) et aussi de la lettre qtu vous m'avex. écrite.
Quand je vous dirais pour m'en excuser toutes les choses qui ont pu aider ce retard, je n'avancerais en rien mon affaire. Je m'avoue coupable du : remettre au lendettiain. f avais la bonne intention pourtant. Mais je me rappelle que ma grand' mère me disait autrefois : Mon paupre François, l'enfer est pavé de bonnes intentions. S'il en est ainsi, je me vois destiné à devenir un des pa- Vi's dudit lieu. Ne me laisse:^^ donc pas, faute de pardon, je vous en prie emore, arriver à une telle destiimtion!
...Je suis en étrange position pour vous parler de votre travail sur les sabots et le sabotier. Si je dis que c'est bien, ah! c'est qu'il y est un peu question de lui! Si, pour faire de la modestie, j'allais dire que c'est mal, cela ne semblerait à personne ni vrai ni honnête. Pris ainsi, je formulerai ainsi ma pensée : Cela me parait plein de cœur!
Recevez, je vous en prie, le bonjour de toute la famille,
(i) L'étude réimprimée au commencement du présent volume est celle dont Millet parle avec tant d'aimable indulgence. Elle parut, pour la première fois, en novembre 1867, dans le Constitutionnel (puis dans Paris-Journal), sous ce titre : Histoire d'une paire de sabots, Soux-enirs de Barbi- ^«>M. — La maison Cadart a édité, en 1876, un volume in-8® (orné d'eaux-fortes de Maxime Lalanne, de Lalauze, Félicien Rops, etc.), que nous avons consacré au grand peintre Normand, et en tète duquel figurent ces souvenirs.
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pour vous et Madame Piedagitel, en attendant qu'on se voie...
De moi particulièrement, recevez une bonne poignée de main.
PARMI les nombreux témoignages de respectueuse sympathie, adressés de toutes parts à la famille du maître si digne de regrets, nous mentionnerons une chaleureuse lettre collective des peintres belges. En voici un fragment que nous avons lu avec émotion, et qui termine l'intéressant article sur François Millet, publié par Aj. Georges Lequesne, dans le PJjare de la Manche (février 1875) :
Son œuvre résistera au temps. Élevé comme le sien, un art qui a grandi au milieu des obstacles, qui a reçu le baptême de l'injustice officielle, que les jurys aux tendances étroites ont méconnu pendant de longues années, qui a fait souffrir V artiste et le père de famille durant une suite de calvaires douloureux, — un art ainsi purifié
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par la persécution et V héroïsme ne peut être acclamé seulement par une nation; nous, du moins, dans notre pays des appréciations libres, réclamant Millet comme un des nôtres, nous lui décernons avec enthousiasme un brevet d'artiste universel.