LA LESSIVEUSE
Dessin d'Edmond Yon, d'après le tableau de J. F. Millet; gravure de Martin.
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vitrine d'un marchand de tableaux, regardant furtivement une de ces œuvres de ses premiers temps, il entendit un spectateur dire à son voisin : « C'est de Millet, ce peintre qui fait toujours des nudités. « Là où il ne voyait qu'une vente facile et utile aux siens, un passant banal voyait peut-être une spéculation licencieuse; et Millet, ce grand honnête homme qu'un soupçon ne pouvait effleurer, renonça à tout jamais à peindre ces sujets demandés.
A partir de i85o, on peut suivre facilement dans les expositions annuelles le développement de ce talent, dans les sujets agrestes qu'il a abordés pour ne plus les quitter. Millet s'est fixé à la campagne, à Barbizon; il vit à la lisière de la forêt de Fontainebleau, en communication constante avec Théodore Rousseau pour lequel il professe autant d'admiration que d'estime, et qui aura sur lui une influence très active. Ce n'est point qu'il sacrifie son originalité et se fasse le disciple du grand artiste, mais Rousseau est une nature puissante, un esprit élevé qui raisonne admirablement et exprime ses idées avec autant de sûreté qu'il les sait rendre : il y a là pour Millet une source féconde d'enseignement et un constant encouragement dans la voie qu'il vient de se frayer.
En 1849, l'artiste avait envoyé au Salon trois toiles : la Paysanne assise, — les Semeurs, — les Bottelews. En i852, il exposa les Moissonneurs, — un Berger, — les Tondeurs de moutons; en i855, un Paysan greffant un arbre ; en 1857, les Glaneuses.
Millet cherchait sa formule d'exécution ; à partir de ce moment jusqu'à sa mort il ne se modifie plus, il s'alTirme dans ses idées, il va plus avant dans son mode de rendu; il base toute sa science sur l'obseri'ation ; avant d'être un peintre au sens strict du mot, il est positivement un observateur; il épie la nature en silence; il veut rendre les grandes phases par lesquelles elle passe. Il ne lui suflit plus de donner l'impression des saisons, de la température, de l'atmo-
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JEUNE PAYSAN D E V. A 1< P. I Z O N . Dc-isin au crayon noir par J. I'. Millet.
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sphère, de répiderme des choses : motte de terre, touflfe de bruyère dans les grandes plaines, sol détrempé par la pluie, neige sourde, arbres morts aux branches noircies qui accrochent un flocon neigeux, feuilles jaunies jonchant un sol gercé et couvert de givre qui crie sous le pied du paysan; il saisira l'insaisissable, il peindra Tair lui-même, humide et lourd, la pluie qui tombe serrée, drue, le nuage cotonneux au ton dcncrc qui va crever sur les sillons. Et dans ce cadre approprié, sur ces fonds d'une justesse rare, il va détacher ses compositions dont l'ensemble formera le poème de la Terre. La nature est son vaste champ, il se fait paysan; il écrit, à sa façon, des Gcorgiqiies, auxquelles il manque peut-être tout un côté gracieux, pour que ce mot s'applique à l'œuvre avec toute justesse.
A la porte même de cet atelier construit à la lisière d'un bois, il assiste aux semailles, éternel mystère et joie éternelle! Et Millet peint son Semeur qui, d'un beau geste, confie aux entrailles de la terre la semence qu'elle rendra au centuple. Détachez la figure sur un fond d'or, sup])rimez l'exécution, ne considérez dans ce paysan accomplissant banalement sa fonction sacrée, que la ligne générale et sa silhouette, et vous avez une œuvre qui a certainement son côté épique.
Le grain a germé, le brin d'herbe est devenu un épi, le vent a balancé dans les champs les blés alourdis, l'heure de la moisson est venue : il peint les Moissonneurs. Déjà on dresse la meule massive, qui penche toujours d'un côté; l'orage pourrait venir; là-bas à la lisière, un nuage noir, chargé de pluie, lutte contre un pâle soleil d'automne; et l'artiste peint cette vaste scène où, courbés sur leurs fourches, actifs, haletants, les Botteleurs redoublent d'ardeur pour finir leur tâche avant la pluie. Choisissez dans l'ensemble et vous aurez, je le répète, tous les chants du poème avec ses mille épisodes variés.
Le Paysan greffant un arbre (i855), la Tondeuse de moutons (1861), la Récolte des pommes de terre, le Berger ramenant son troupeau {i863),
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les Paysans rapportant à leurs habitations un veau ne dans les champs (1864), la Veillée, la Femme cardant la laine, le Retour du travail, la Baratteuse, la Lessiveuse : autant d'épisodes, autant de chapitres.
Après avoir célèbre à sa façon la vie du paysan, il va nous rendre la poésie des champs et Timprcssion profonde des Heures : le Matin, avec les tendresses de ton des nuages rayés de lueurs rosées;
L'heure chaude du Aïidi et le repos des moissonneurs :
Midi, roi des ctés, cpandu sur la plaine,
Tombe en nappe d'arL;cnt des hauteurs du ciel hleu.
Le Soir, mélancolique et silencieux; il semble que peu à peu des voiles noirs, légers d'abord, puis plus épais, tombent un à un et enveloppent la terre. La lisière de la forêt est incertaine, est-ce un arbre, est-ce la silhouette indécise d'une meule ou le toit de la ferme qui se détache sur le ciel ?
Prends garde de choir, La terre le soir Est brune.
La I\^uit, recueillie, paisible, pleine de vagues bruits qui ressemblent à des soupirs.
Voyez! la lune monte à travers le feuillage! Ton regard tremble encor, belle reine des nuits.
Ce regard (]ui tremble encore, ces im|ircssions indicibles, et surtout ce scintillement de l'astre nocturne, qui ne semblent point du domaine de la peinture et qui nous portent à appeler à notre aide les plus grands noms de la poésie. Millet les a rendus micu.x que personne dans le Parc au.x moutons.
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Nous ferons plus tard les restrictions qu'exige le jugement sincère qu'on doit porter sur Toeuvre, mais après avoir peint la nature en artiste profond et pénétré de son sentiment intime, après avoir fait éprouver, en face de ses toiles, les impressions mômes qu'on ressent dans la vie des champs, l'artiste s'élève encore. Il y a en lui un être pénétré, ému, recueilli, religieux. On peut dire à coup sur et sans avoir jamais soulevé de discussions morales avec lui, qu'il y avait dans ce peintre un humanitaire au sens philosophique du mot. Peutêtre, assis à cet observatoire sommaire qu'il avait construit dans son jardin pour épier la nature ', a-t-il surpris dans son recueillement presque sublime le paysan qui lui a servi de modèle pour peindre V Angélus. Mais il a pu le deviner et composer cette grande et simple scène. Un tel tableau est à coup sûr d'un très grand artiste, l'amateur éclairé qui le possède peut en être fier à juste titre.
La poésie du foyer a trouvé encore en Millet un grand interprète; il y revenait souvent et sous bien des formes, car on compte dans l'œuvre six compositions, plus ou moins variées, intitulées : la Veillée. A la lueur d'une lampe qui scintille, la femme tricote, l'homme tresse un panier, l'enfant dans son berceau dort sous l'œil de sa mère, le feu couve sous la cendre chaude, le chat somnolent se frotte au pan d'un mur; en dehors du pâle rayon de la lampe, toutes les formes sont estompées et indécises : tout respire la paix, le silence, et la pauvreté. On sent que l'homme qui a peint de telles scènes avait vécu de cette vie-là. Millet avait été berger; le soir il allait à l'école et la vie des champs était sa vie; sans doute il revenait en arrière quand il composait ses toiles et cherchait ses sujets, sa mémoire évoquait les
). Millet avait enlevé quelques pierres de son mur afin d'avoir, presque au niveau du sol, une vue sur la campagne, et là, assis sur un tas de pierres, il passait des heures en contemplation. Les grands efl'ets du soir, qui ont fait partie de la collection de IVl. Gavet, ont été exécutés après de très longues heures d'observation pendant lesquelles il semblait noter avec ordre dans son cerveau les procédés de la nature.
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scènes de son cnlance, et, fort désormais de sa constante observation, il prenait le thème dans ses souvenirs et rexccutait en maître.
Le paysan de Millet a l'aspect abrupt, la démarche pesante et récorce rude; sa compagne, presque farouche, a banni toute recherche, elle cache ses cheveux sous une coiffe, dissimule sa taille sous un tricot sans forme; nulle grâce étudiée, nulle intention coquette, l'œil est terne, jamais un sourire n'illumine cette face hâlée par le soleil. C'est évidemment là l'écueil de l'œuvre, c'est le point par lequel les gens du monde sont restés, pour la plupart, et quoi qu'ils en disent, réfractaircs au talent de Millet. Sans vouloir se faire un orgueilleux monopole de l'intelligence des choses artistiques, on peut dire que rien, dans l'artiste qui nous occupe, n'est accessible à qui ne fait point de l'art sa principale étude, ou qui, tout au moins, ne porte pas en lui un vif sentiment de la nature. Le sentiment de Millet, pas plus que son exécution, n'est à la portée de tous, et nous en dirons la raison.
Ce sentiment est grave, austère, presque triste; l'idée philosophique, élevée comme elle Test, demande un certain recueillement pour être comprise; la profondeur de l'impression, transmise par des moyens difficiles — si pénibles que les œuvres se ressentent parfois de la fatigue et des efforts de l'exécution — ne pénétrera que les cœurs bien ouverts aux poétiques impressions de la nature, et devra, pour arriver jusqu'à eux, passer par un œil sensible, expérimenté, habitue lui-même à l'observation des effets dont il faudra constater la justesse extraordinaire.
Il y a encore une autre restriction : le point de vue, pris en soi, est contraire à la tradition de l'École française, depuis Le Poussin, noble et grave, jusqu'aux Boucher, aux Pater et aux Lancret, galants et musqués. C'est une réaction juste, nécessaire, mais peut-être excessive comme toutes les réactions. Relisez dans le chapitre de illoinnic^ de La
JKUNE MKRE PRÉPARANT ,. E REPAS UE SA KAMM.LE. Dessin i la plume par ,1. F. Millet.
Bruyère, les dix lignes sur le paysan, et voyez si, dans sa simplicité, qui va un peu au delà du but. Millet n'a pas pris le même modèle à deux siècles de distance. « L'on voit certains animaux farouches, des mâles et des femelles, répandus par la campagne, noirs, livides et tout brûlés du soleil, attachés à la terre qu'ils fouillent et qu'ils remuent avec une opiniâtreté invincible : ils ont comme une voix articulée, et quand ils se lèvent sur leurs pieds, ils montrent une face humaine, et en effet ils sont des hommes. Ils se retirent la nuit dans des tanières où ils vivent de pain noir, d'eau et de racines; ils épargnent aux autres hommes la peine de semer, de labourer et de recueillir pour vivre, et méritent ainsi de ne pas manquer de ce pain qu'ils ont semé. »
N'est-ce pas là VHomme à la houe, que l'imagination populaire, vivement frappée par un crime horrible qui avait eu un immense retentissement, baptisa le jour même de son apparition du nom d'un criminel devenu célèbre? Seulement, imbu de l'idée humanitaire, propice aux humbles, pénétré d'une immense charité pour celui qui se courbe sur les sillons, Millet, presque toujours, a fait passer dans son oeuvre ces sentiments qui sont devenus l'Evangile de la société moderne, et il faut reconnaître, malgré la justesse du rapprochement, que ce qu'il y avait de cruel et de farouche dans le grand écrivain a été adouci.
11 reste cependant un parti, composé d'esprits élevés, qui trouve qu'il y avait une moyenne à prendre, et comme philosophie et comme expression plastique, entre les bergers du Poussin, ou (si l'on veut être plus humble) entre les paysans rêveurs de M. Jules Breton et les muets résignés de Millet; personne ne se dissimulera que c'est là le point précis sur lequel on pourrait longuement discuter. C'est une thèse que nous pourrions aborder avec intérêt, mais elle risquerait de nous entraîner en dehors du sujet, et il vaut mieux rester sur le terrain pratique de la production de l'artiste. Constatons toutefois, pour dur-
BUCIIKKON El' SA K E M M K DANS I.A IOUET; I. HIVER. Fac-siiniU- Jiin dessin Je Fnmçins Du Moiil. J'uprts J. 1-. Millcl.
nière remarque, que, de cet ensemble auquel des théoriciens qui mêlent la politique à tout ont voulu prêter des idées tout à fait étrangères à l'artiste, il ne se dégage pas une seule fois un sentiment de protestation sociale, ni il ne s'élève un cri de révolte.
^ ous reproduisons quelques-unes des toiles
les plus célèbres de Millet, la Cueillette
des haricots, la Lessiveuse, la Gardeiise
'^ d'oies, et un de ses dessins : la Petite
Bergère.
En envoyant à M. Paul Tesse la belle toile
la Bergère avec sou troupeau (n" \3bi du livret
du Salon de 1864), appartenant aujourd'hui à
M. Van Pract, ministre de la maison du Roi des
Belges, l'artiste lui écrivait la lettre ci-contre, qui a son
intérêt.
L'ensemble des toiles peintes par Millet n'est pas considérable, il exécutait dilFicilement, lentement, travaillait beaucoup son tableau et ne savait point se satisfaire. Comme la gestation de ridée était lente et rélléchie, il équilibrait facilement ses compositions et les établissait assez rapidement, mais l'exécution le tourmentait ; il lui arrivait parfois de fixer à la plume sur le canevas ces grandes silhouettes, qu'on aurait cru plus lâchées et moins arrêtées sous la peinture ; puis, une fois ces lignes bien fixées et l'assiette irrévocablement établie, il préparait le tableau dans son ensemble, ce
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qui est à coup sûr le meilleur moyen d'arriver à l'harmonie . C'est ainsi que certaines œuvres qu'il a laissées inachevées, ainsi que des dessins commencés, semblent d'abord terminés, tout en restant d'une oamnie au-dessous de leur valeur définitive. Millet avait un idéal de rendu qu'il n'a jamais atteint, il voulait exprimer l'épiderme des choses, le tissu, le grain, la toison, le bois, la terre, la matière textile de la plante ; et passant des objets tangibles à l'éthcr, aux vapeurs, aux miasmes même, il prétendait exprimer encore les brouillards léo-ers, l'air brûlant du Midi, le scintillement de ces vibrants effluves qui, s'échappant de la terre pendant les embrasements de l'été, s'interposent entre nos yeux et le foyer du jour. Il est certain que le procédé de Millet est insaisissable, et l'homme du métier qui s'arrête devant ses toiles n'en parvient pas toujours à comprendre le mode d'exécution ; on peut dii-e que la touche n'existe plus.
Cette recherche constante eut d'ailleurs ses dangers ; l'artiste est arrivé parfois à une surdité de ton, une neutralité d'effet, une tristesse d'aspect qui font regretter, même dans ses meilleures toiles, certaines notes sonores qu'il a jetées au début de sa carrière, et qu'on retrouve, par exemple, dans le premier Semeur. De plus, quand il a cherché la justesse absolue du geste, qu'il trouvait parfois avec un rare bonheur — comme dans le mouvement du vieillard aveugle dans le Tobie — ou le côté épique de la ligne, s'il ne touchait point absolument le but, il arrivait à la pauvreté et à l'insuffisance. Comme tous les hommes d'un caractère très tranché et d'un génie original, il ne se trompait point à demi, et, le geste manqué, le charme de l'exécution, l'harmonie des tons et la sonorité de la note n'étaient pas là pour racheter le vice originel de la composition, comme cela arrivait chez Delacroix, par exemple.
Quelques-uns de ceux qui ont personnellement connu l'artiste diront si nous nous trompons, mais nos souvenirs ne nous indiquent pas plus
de quatre-vingts toiles signées du nom de Millet, et de sa manière dcfinitive. 11 ne produisait guère plus de trois œuvres par année, mais il faut porter à son avoir une énorme quantité de dessins et de pastels, tout aussi importants que Tœuvre peint, et qui, disons-le hardiment, sont peut-être plus inaitve au vrai sens du mot.
J"ai dit que Millet n'avait pas d'histoire et qu'il fallait le chercher dans son œuvre ; mais à défaut de faits mouvementés , d'épisodes curieux, d'anecdotes vives et de péripéties étranges, il faut constater que, dans ce cerveau d'un peintre qui était un penseur, s'agitèrent à une certaine époque bien des idées tumultueuses.
Ce fut vers i863 qu'il voulut élargir son champ d'action; passant de la peinture anecdotique de la vie des champs aux grandes actions générales, il voulait exprimer des idées d'une portée plus haute. Le public ne le suivit point dans cette voie. Il donna le Tobie où, ayant reproduit un épisode de la vie de famille, on lui prêta des idées beaucoup plus ambitieuses que celles qu'il avait eues; il peignit le Bûcheron et la Mort, et cette toile ne fut pas comprise, ou du moins, malgré de hauts suiïrages, le sujet en soi ne fut point accepté. Decamps avait été cependant très frappé du parti que Millet avait tiré de ce squelette bien drapé, d'un beau geste, et qui, tout en saisissant sa proie, dérobait au public son horrible face.
L'artiste revint alors aux sujets plus humbles, et, dans la sphère où il se renferma, il alla aussi loin qu'il le put par la ligne et par l'intensité de l'expression. Il eut, vers la même époque, l'occasion de donner sa mesure dans un genre qui ne lui était point habituel. Un amateur intelligent, auquel il fallut alors un certain courage pour persister dans sa résolution, lui offrit une décoration de salle à manger qui se composait de trois panneaux, avec figures grandes comme nature, et d'un plafond central. C'était llatter le penchant secret de l'artiste. Millet, à ses heures, rêvait de faire de la grande peinture ;
JEUNE BERGERE ASSISE SUR UNE BARRIERE. Fac-similé d'un dessin de François Du Mont, d'après J. F. Millet.
3o J. I. Mil. L ET
on sait maintenant que la Direction des Beaux-Arts l'avait juge capable de grands efforts dans le sens décoratif. Millet avait été désigné pour orner Tune des murailles de Sainte-Geneviève.
La salle à manger de M. S... n'existe plus, du moins à Tétat d'ensemble, elle était curieuse et intéressante; l'artiste avait donné là une note nouvelle, sinon dans les panneaux, au moins dans le jilafond; nous ne croyons pas cependant, après un examen attentif, qu'il faille regretter que le peintre de V Angélus et de la Bergère ait été enlevé avant d'avoir pu donner sa mesure définitive dans le grand travail qu'on lui avait assigné. Qu'il eut trouvé des gestes épiques, de grandes silhouettes nobles, et révélé de hautes qualités comme dessinateur, cela n'est point douteux; mais nous pensons que ses défauts se seraient exagérés en élargissant la scène de ses compositions, et qu'il eût peut-être perdu ses qualités d'enveloppe en n'embrassant plus d'un seul coup d'œil toute son œuvre rassemblée dans un petit espace. Les trois panneaux de l'hôtel du boulevard Haussmann sont devenus des tableaux séparés, ils représentent le Printemps, VÉté et ïHiver. Le Printemps est caractérisé par un jeune couple, Daphnis et Chloé, dans un charmant paysage qui rappelle Corot, plage heureuse baignée par la mer, où croissent les verts lauriers, où verdit la mousse à la lisière d'un bois sacré. Comme paysagiste, l'artiste a rempli le but : c'est la verdure nouvelle, l'air frais d'avril, la jeunesse du printemps; mais cette grâce virgilienne, cette suavité de la nature au réveil après le sommeil de l'hiver, ne se retrouvent pas dans les grandes figures.
Dans VÉté, il a repris le sujet si admirablement traité par lui dans le pastel de M. Gavet : le Repus de midi. La plaine est brûlante et le soleil consume, tout flamboie, l'air est pesant et lourd; à l'abri des gerbes dorment les moissonneurs fatigués, d'autres luttent encore et rassemblent les blés tombés sous la faucille. Au centre même du
jMtNAGEHK BALAYANT SA MAISON.
rac-similJ diin dc = sin .^.o FrançnU Du Mont, d'aprU .1. F. Millet.
tableau une paysanne nue sous le soleil, les seins gonflés, éclairée par un rayon vertical^ moissonneuse au teint hàlé, à la gorge abondante, aux extrémités lourdes, offre sa gerbe au Dieu de la nature. L'impression brillante du Midi est extraordinaire, on ne va pas plus loin dans cet ordre d'idées-là, mais en voulant exprimer le rude travail et la sincérité de la nature opposée aux réminiscences antiques des Daphnis, des Terpsichores et des Cérès de Prud'hon, l'artiste va au delà du but et l'on est en droit de se demander si, nue, elle aussi, dégagée de toute convention artistique, et prise dans sa réalité sans apprêts, la belle fille qui coupe sa gerbe dans la plaine de Barbizon ne révélerait pas plus de grâce et de charme que cette Cérès rustique.
Le troisième panneau, l'Hiver, décèle les mêmes qualités d'impression au point de vue de l'atmosphère du paysage; personne n'a d'ailleurs rendu les tons sourds de la neige foulée, comme Ta su faire Millet.
C'est dans le plafond que, selon nous, l'artiste a donné une note nouvelle. Il peint un ciel radieux derrière lequel le soleil se cache, irisant de ses rcilcts les petits nuages bleus cernés d'or et les flocons blancs pénétrés d'une poussière ambrée. C'est jeune, vif, gai, plein de lumière et de profondeur. Il n'y a point de composition, une nuée de petits Amours dans la demi-teinte émergent des nuages, étoulïant dans leurs bras bouffis les oiseaux sombres de la nuit. C'est d'un très grand charme au point de vue de la couleur, et nous ne connaissons rien de plus vibrant dans l'œuvre de Millet. Il ne s'ensuit pas de là que Millet ait été fait pour la décoration des appartements modernes, la rusticité de sa forme au contraire s'y opposait, et, entre les silhouettes des personnages qu'il représentait et les mille riens élégants qui meubleront les salons qu'il était appelé à orner, il y avait un défaut d'harmonie évident. Nous sommes certain que, dans un grand vaisseau, sur des tympans de grandes architectures, il aurait produit
un yrand cilcl, car il cLiiit de ces artistes qui, malgré certaine dureté de leur nature et un caractère entier, savent se placer au point de vue. Cette épreuve, il ne l'a pas tentée, nous ne pouvons donc le ju^er que dans cette manifestation restreinte. Observons ce dernier point, essentiel dans l'art décoratif, et que Millet a tout à fait rempli : la tache générale de chaque panneau est excellente, elle est pleine et vibrante, de sorte que, placé au ]i(iint de vue, le spectateur n'a p(.)int souci des lourdeurs des figures et des vulgarités de la forme, qui disparaissent à distance; et son ueil est satisfait.
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^ L est impossible de juoer Tartiste qui nous occupe si on ne connaît point, soit pour les avoir vus au fur et à mesure de sa production, soit pour les avoir examinés, réunis dans leur ensemble, les deux collections considérables de dessins et pastels de Millet que possédaient autrefois M. Gavet et M. Sensicr, et qui ont été dispersés par la vente.
De tout temps on a reconnu que les dessins de Millet ont pour eux une grande allure, cette tournure large et cette ligne générale qui font qu'avant de considérer le rendu, on ressent déjà une impression profonde. Ces premiers dessins au crayon noir sont très nombreux, mais Tartiste, en se tenant dans cette gamme unique, se privait d'effets plus séduisants et s'interdisait tout un vaste champ. Peu à peu (sous l'influence de M. Gavet, dit-on)," il mêla le pastel au crayon noir, les combina de manière à colorer légèrement ses teintes, et, peu à peu, n'employant plus que le crayon de couleur, composa des scènes de grande dimension, importantes dans l'œuvre et très nombreuses, puisqu'on en connaît plus de cent. Il ajouta ainsi à l'ensemble de sa production toute une branche considérable de haute valeur
et qui, pour notre part, nous a beaucoup plus impressionné que la plupart de ses toiles.
On comprendra facilement que nous ne pouvons donner de cette partie de ses travaux qu'une impression générale, celle qui se dégage de l'examen de l'ensemble ; mais on a réuni ces dessins et pastels dans une exposition spéciale des travaux de François Millet, et elle a produit une véritable émotion dans le monde de ceux qui ont au cœur l'amour profond des choses de l'art. Ce sont ces dessins importants qui arrêtaient dès longtemps le regard d'Hippolyte Flandrin, qu'on aurait cru réfractaire à l'admiration des qualités de Millet.
Choisissons quelques-unes des compositions les plus originales, celles qui sont tout à fait hors ligne.
Les Trois Meules, effet d'automne, gri-ande composition d'un horizon vaste, avec tout un troupeau sur le premier plan; les ondes vivantes des animaux dont les dos pelés moutonnent les uns au-dessus des autres sont admirablement rendues. Les meules, chez tant d'autres artistes, sont un tas de paille inerte et sans modelé; chez lui c'est une masse cherchée, établie, avec son anatomie exacte, sa construction tout à fait savante, basée sur une observation incessante des dépressions habituelles et des défauts d'équilibre amenés par le souffle constant de l'aquilon venant du même point. Le soleil brille, mais il fait froid; la bergère, instinctivement, s'abrite entre les meules tout en s'offrant aux pâles rayons qui la peuvent réchauffer. Elle veut profiter de ce dernier soleil et s'abriter contre ces premiers vents. Les silhouettes de villag-e à l'horizon sont étonnantes aussi de science de dessin, tout y est, enfermé dans une ligne générale large et vraie.
Un Coucher de soleil sur une bruyère. Pour celui qui n'a point le sentiment de la nature et qui n'observe point les effets de la lumière, c'est certainement un hiéroglyphe ou une mystification. Pour l'initié, c'est un poème que cette lande nue qui, entre son premier plan et son
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horizon extrême, mesure plusieurs lieues, sans autres épisodes et sans autres accidents que des mottes brunes sur lesquelles pousse la bruyère violacée, déjà passée de ton. Quand le champ devient ciel, la ligne idéale qui sépare la terre du nuage est un prodige d'observation, et la brume violette produite par les tons de la bruyère aux plans extrêmes, et qui rappelle aux yeux cette poussière rosée des arbres qui vont bourgeonner au printemps, indique chez Millet l'œil le plus sensible et le peintre qui sait le mieux rendre, à l'aide d'un procédé borné, un des effets les plus délicats du spectacle de la nature.
La Rentrée du foin, grand pastel très enlevé (exécuté, paraît-il, avec une grande rapidité), tellement fait qu'on se demande comment cette main qui semble pesante et ce pinceau large ont pu indiquer au premier plan les milliers de brindilles qui couvrent la terre et les filaments ténus qui flottent dans l'air, s'échappant des fourches agiles. L'orage va venir, un nuage noir déchire l'horizon enflammé par un rayon jaune; dans une heure le ciel se déchirera et la récolte sera compromise. Dans la plupart de ces dessins il est impossible de se rendre compte du procédé d'exécution ; mais l'eftet, au point de vue, est extrêmement satisfaisant, et le travail est poussé très loin.
Un Parc de moutons la nuit, eiïet très observé et rendu de souvenir. Daubigny, dans une toile très connue, a abordé le sujet et l'a compris de la même façon. Dans un ciel noir, mais transparent par reflet, la lune en son plein, la lune classique de Musset, le point sur un I, occupe le centre du tableau; le vaste champ est enveloppé dans l'ombre; sur les sillons tracés par la charrue un berger a planté son parc et rentre ses moutons; masses brunes confuses sur des mottes brunes. Les scintillements de l'astre, la justesse des formes dans leur indécision nécessaire, les silhouettes des animaux pressés les uns contre les autres, dont aucun d'eux n'existe pour l'œil qui se rapproche, et qui sont tous si étonnamment justes quand on se place au point île
vue, causent rimpression la plus profonde, et accusent une science tout à fait accomplie des effets.
Je m'arrête, et je devrais insister sur la Veillée, la Falaise, V Entrée de la forêt à Barbi{on, effet d'hiver. UHiver, un champ plein de givre qui crie sous le pas du chasseur; un ciel étouffé et un village à l'horizon, où les modelés des toits eux-mêmes sont intéressants; le Retour à la ferme, composition audacieuse prise, pour ainsi dire, à vol d'oiseau, où le paysan, à midi, rentre déjeuner à la chaumière, au-dessus de laquelle voltigent les pigeons familiers, caché à mi-corps dans un chemin creux entre deux champs plantés. On sent bien que ces descriptions d'œuvres, dont le lecteur ne voit même pas une interprétation, doivent le fatiguer d'autant plus qu'il est forcé de croire sur parole celui qui a vu pour lui. Mais, et nous y revenons, c'est peutêtre, dans l'œuvre, le côté le plus pénétrant et le plus complet. Il y a des taches sans doute, des choix discutables, des physionomies si dépourvues de grâce, qu'elles nous heurtent et même nous répugnent; mais disons vite qu'elles appartiennent à une époque éloignée et que, dans cet ordre de productions. Millet, devenu pur esprit, était arrivé probablement à l'apogée de son talent, absolument maître de lui, léger d'allure dans l'exécution et se possédant assez lui-même pour ne jamais dépasser le but ni ne jamais rester en deçà.
Je dis que Millet n'a pas dépassé le but, j'entends au point de vue de l'impression ; mais en ce qui concerne la forme il faut revenir ici avec sincérité sur un coté de son talent qui a éloigné de lui le grand public. Si on dégage de toutes ses compositions l'intensité d'impression qu'elles peuvent produire, par la conviction profonde du peintre, par son observation attentive qui n'est jamais en défaut, sa foi profonde, sa sincérité, sa bonté; toutes choses qui s'échappent de l'œuvre comme un parfum, qui sont inhérentes à l'âme du peintre et émanent d'elle, plutôt qu'elles se lisent dans tel ou tel trait nettement
accentue, on se trouve parfois devant des silhouettes humaines d'un caractère si abrupt, qu'on conçoit véritablement réloignement de cette partie du public qu'aux vertes années du romantisme on appelait « les Bourgeois ».
Quelle est, dans toute l'œuvre de Millet, la jeune fille, la villageoise, faneuse ou faucheuse, dont on deviendrait amoureux ? Ou môme dont on s'arrêterait, sinon à contempler les traits, au moins à admirer la démarche gracieuse, la jolie nuque, le joli geste coquet, et la grâce féminine ? Même dans une de ses compositions, véritablement suave par quelque côté : un Printemps, qui fait partie de la série des plafonds, ce côté aimable et doux, cette nécessité chez l'homme d'admirer dans la femme ce qui en est le charme, et cette volonté que nous avons de subir l'attrait que la créature humaine que Dieu nous a donnée pour compagne doit exercer sur nous, ne trouve pas encore sa satisfaction. Nous ne pouvons pas admettre que, puisant directement ses inspirations dans la nature, sincères comme étaient ses yeux et sincère son amour de la vérité. Millet, vivant en plein dans la campagne, jusqu'aux genoux dans les grandes herbes, au penchant des ruisseaux, aux lisières des forêts, sous la ramée profonde, aux premiers jours du printemps, ou le soir à la veillée des paysans, n'ait jamais surpris chez ses hôtes, si simples et robustes qu'ils aient été, quelque jolie fille rosée, coquette, pénétrée d'un rayon d'amour, touchée de la grâce d'aimer, qui n'ait révélé sur ses traits, dans sa démarche, la douce langueur d'un cœur bien épris, dans ses gestes la volonté de plaire, dans ses yeux le bonheur de vivre, d'aimer et d'être aimé. Au lieu de cela, on dirait que la plupart de ses paysannes ont à tâche de cacher tout ce qui attire en elles et tout ce qui les fait filles et amantes. Les cheveux, cette séduction des femmes, disparaissent soigneusement caches sous un mouchoir informe ; la taille est, comme on dit au village, taillée « à coups de serpe » ; le bas tombe sur le
soulier gris de poussière ou noir de boue ; le sein, jeune et vierge, comprimé sous un sarrau , fait de ces torses juvéniles des corps déformés comme à plaisir par celles-là même qui les devraient orner. Que la réalité soit amère, que toutes les poésies florianesques et les paysanneries rococo de l'Ecole du xviii" siècle aient rendu la grâce fade, et appelé la réaction de la franche nature et de la vérité ; nous n'y contredisons point. Que les moutons de Boucher, les bergers de Watteau, les Danses au inllage des Pater et des Lancret, les bosquets et les charmilles Pompadour et les amourettes en habit zinzolin, nous aient mieux fait apprécier la sincérité des peintres de la nature sans fard, et, dans ces horizons vrais, des personnages qui la peuplent, aussi vrais et sincères qu'elle ; que cette belle pléiade des paysagistes rénovateurs qui, partis de Constable et du fameux « Corn-field », sont arrivés à Paul Huct, à Rousseau, à Dupré, à Troyon et à Millet luimême, ait accompli une œuvre saine, une œuvre juste, et ramené l'art dans une voie heureuse, nous en sommes d'accord. Mais il est certain que Millet, parfois, a dépassé le but, comme les ascétiques, qui sont des religieux, et les Alcestes, qui sont des honnêtes gens, vont au delà de ce qui est vrai et juste. Il y a des sourires dans la nature, et Millet semble avoir trop souffert ; sans nous avoir traduit exactement le Paysan de La Bruyère que nous citions tout à l'heure, il s'est volontiers tourné du côté où. on souffrait, où, sur la glèbe, on arrachait durement à la terre un pain que la nature, elle, produit en souriant. Voilà évidemment l'écucil du talent de Millet, et si, malgré cette lacune, son œuvre reste si forte et si pénétrée, c'est que la foi est supérieure à tout, c'est qu'en peignant ce qu'il a peint, d'accord avec sa nature, il était vrai, et que la vérité en art est une qualité suprême.
Après avoir essayé de faire comprendre le peintre, nous indiquerons rapidement l'homme.
Millet avait passe toute sa jeunesse clans les champs; Hls d'un berger, il avait gardé quelque chose de cette c<jntcmplation du solitaire au milieu de la nature; ce qu'il savait, il l'avait appris lui-même; il allait à l'école le soir et, dès ses premières années, avait montré une grande propension pour les arts du dessin. Plus tard, il s'était fait une seconde éducation par l'étude. Il avait de la lecture, mais c'était surtout par une observation assidue, incessante, qu'il avait constitué le fonds de ses connaissances. Nous avons vu qu'il échappa assez vite au.\ influences d'école et qu'il ne produisit qu'un très petit nombre de toiles qu'on peut rattacher au genre historique. S'il ne s'affranchit pas plus rapidement, c'est qu'il était né pauvre et qu'il devait, dès ses premières années, soutenir une famille. Les commencements furent très durs, le public prenait cette grande simplicité pour de la pauvreté, et lui reprochait de ne pas faire un choix dans la nature qu'il prétendait représenter dans sa réalité. Les artistes cependant lui Hrent bientôt sa place, et les discussions esthétiques, soulevées à son propos lors des expositions, tournèrent au profit de sa réputation; on inscrivit son nom parmi ceux des artistes de la pléiade qui formaient cette École hardiment novatrice, qu'on a appelée k l'Ecole de Fontainebleau ».
Millet, avec ses tendances et ses goûts, ne pouvait vivre qu'à la campagne; il s'était fixé à Barbizon, à la lisière de la forêt, dans une maison fort simple, presque rustique. Son voisin, Théodore Rousseau, lui avait inspiré une profonde affection en môme temps qu'une admiration sans réserve, il le respectait comme un maître et subissait volontiers son influence sans rien perdre de sa propre originalité.
Parmi les contemporains, il avait un culte pour Eugène Delacroix; dans les maîtres anciens, il se sentait attire vers le Poussin, (Claude Lorrain et Ruysdael. 11 nourrissait aussi une sorte de tendresse pour le vieux Breughel, et, dans cette maison toute pratique, dans cet atelier
d'un travailleur, qui ne pouvait point, comme quelques-uns de ses heureux confrères, s'entourer des œuvres de ceux qu'il aimait ; il avait religieusement accroché, à la place où il s'asseyait, un Hiver et un Printemps de son maître favori. C'était associer au culte de Breughel le souvenir de Rousseau, qui lui resta toujours vif et profond jusqu'à sa dernière heure.
Dans l'atelier, assez grand et très vide, une énorme armoire, dans laquelle il enfermait les grands pastels commencés, formait à peu près tout l'ameublement; les chevalets étaient vermoulus, à peine assez solides pour tenir le cadre commencé; mais là encore, à côté de nombreux moulages d'après l'antiquité et des métopes du Parthénon, on voyait un Repas de noce de Breughel et une autre toile d'un Flamand. Le jardin était bien modeste et laissé dans toute sa rusticité, un jardin de curé, qui lui a fourni pour le détail les éléments d'un tableau d'une très étonnante exécution, la Cueillette des haricots, qu'Edmond Hédouin a reproduit à Teau-forte. La maison était vivante, active avec cette nombreuse famille, et le père était choyé de tous'.
Millet avait l'abord simple, ouvert, le cœur hospitalier; sa physionomie était douce et bonne; c'était un homme plus profond que brillant et dont l'enveloppe était un peu pesante. Dans ce milieu des champs, sans entraves, où il n'était pas forcé de faire de concessions et de s'imposer une tenue rigoureuse, il s'était voûté un peu prématurément : il était physiquement, avec sa physionomie propre, de cette race à laquelle on peut rattacher Rousseau et Troyon.
Môme quand il parlait d'art, il exprimait ses idées avec une certaine difficulté, il tâtonnait dans l'expression, il sentait si juste que le mot lui semblait toujours au-dessous du sentiment; celui qui l'écoutait avec intérêt comprenait vite qu'une source féconde de pensées bouillonnait
I. Ce tableau a un intériît tout particulier, car non seulement il représente la maison paternelle de l'arliste, mais la femme qui fait la cueillette des haricots est le propre portrait de sa mère.
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SOINS MATi;rne[,S. — Dessin à la pliiiiiL- par J. I". Mil
5o J. F. MILLET
en lui et ne trouvait point une issue facile. Il fallait donc bien le connaître pour l'apprécier à sa juste valeur.
Avec la conscience de son mérite et la juste mesure de ses facultés, Millet ne heurtait jamais personne par ces éclats d'orgueil qui révèlent chez quelques artistes, avec une opinion exagérée de leur propre mérite, un indicible dédain des personnalités qui les entourent. Quand il voyait la foule s'amasser devant des œuvres vulgaires ou malsaines, au lieu de se répandre en invectives, il avait des gestes négatifs et des muettes réticences d'un éclatant mépris.
Loyal, droit, accueillant et d'une simplicité qui avait véritablement sa grandeur, il vivait en père de famille qui ne peut perdre de vue le toit de son foyer et qui, ici-bas, a borné son horizon au travail et à l'affection des siens. Il avait eu quatorze enfants, il lui en est resté neuf au moment de sa mort.
A la fin de sa vie. Millet, sans que ses œuvres aient jamais atteint de grand prix, avait trouvé un débouché assuré et un public restreint, mais fidèle. Il avait aussi des revenus fixes basés sur la production régulière et incessante de dessins et pastels qui ont constitué une collection considérable aux mains d'un amateur; mais ceux qui ont compté avec les nécessités de la vie comprendront aisément qu'un artiste, qui a eu à répondre de l'existence physique et morale de dix êtres qui lui sont chers, n'ayant pour tout patrimoine que son cerveau et sa main, gène d'ailleurs par ïimpedimentum d'une conscience qui l'empêchait de sacrifier à la mode du jour, devait fatalement mourir pauvre, si bien que la nature l'ait doué et si vaillant qu'il ait été.
Millet n'a jamais eu de révolte contre l'état des choses qui devait fatalement le conduire, malgré de constants efforts, à laisser derrière lui une famille dans un état précaire; il fut notre contemporain à tous, sa mort date de quelques années à peine, et cependant, nous pouvons dire qu'il appartint à une époque où le premier souci des