LA CUEILLETTE DES HARICOTS
Fac-similé d'une gravure d'iidmond HcJouin, d'ap'ès le tableau de J. F. MiTet.
pleine de travail, et qu'on peut connaître par leurs productions. Heureux les artistes qui, par un ton harmonieux ou une ligne austère ou terrible, évoquent chez le spectateur tout un monde de pensées et se révèlent ainsi tout entiers, avec leurs préoccupations, leurs inquiétudes, leurs convictions, leurs émotions sincères et leurs sentiments vrais !
^^ A carrière de Millet, comme peintre, comprend trente années de sa vie; c'est vers 1844 que son nom est remarqué pour la première fois, dans les expositions. Né à '$^ Gréville, dans la Manche, il avait suivi d'abord les leçons de Mouchel, puis était venu à Paris étudier chez Paul Delaroche ; en quatre ou cinq années, ''^*>, sa personnalité se dégagea tout à fait des tentatives,
^'^iJ'V' ^' toujours un peu confuses, des premiers débuts.
ij II est curieux de voir, à trente ans de distance, les
toiles historiques peintes par Millet, sous l'influence de l'école à laquelle il s'était rattaché. L'Œdipe détaché de l'arbre et les Juifs à Babylone indiquent une prestesse et une habileté d'exécution que l'artiste s'empressa d'oublier bien vite et pour lesquelles il n'eut plus que du mépris. On ne pourrait point dire que les œuvres qu'il a signées depuis 1844 jusqu'à 1849 constituent une manière; elles sont le résultat presque toujours inévitable des tâtonnements d'une personnalité artistique qui
va se dégaocr. Mais à côté du peintre des paysans, qui se révèle
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Dessin d'KdnioiiJ Yiin. J'aprcs im dessin de J. 1'. iMillef, jjiavure do Pcnichon.
pleinement dès 1849, et qui commence à écrire les premières pages de son œuvre, vaste poème qui pourrait s'appeler « la Terre «, il y
LA GARDEUSE h OIES.
Di.-ssin et gravure d'Edmond Yon, d'aprcs le tableau de J. F. Millet.
a un ensemble de toiles, signées de 1848 jusqu'à i858, qui toutes ont le même aspect, sont conçues dans le même esprit, et ont, avec les mêmes qualités, les mêmes défauts et le même cachet : ce sont celles-là qu'on pourrait plus justement regarder comme caractérisant une manière à côté de celle qu'il a adoptée définitivement. Ces toiles sont assez nombreuses, elles représentent pour la plupart des Baigneuses, sur des fonds de verdure, des groupes amoureux cachés dans les feuillages, des Dénicheurs, des Idylles rustiques et des épisodes de la vie champêtre. Quelques-uns de ces épisodes ne sont pas sans grâce et, par la silhouette générale, font déjà pressentir l'artiste qui, plus tard, fera de la ligne générale de son tableau son importante préoccupation et son grave souci. L'exécution de ces toiles est très habile, peu poussée, et la tonalité en est généralement agréable ; il y a dans les chairs de ses baigneuses des tons nacrés qu'il a à tout jamais bannis de ses toiles, et ceux qui les ont regardées en gens du métier se souviendront certainement de cette ligne d'un brun roux qui cerne habilement les extrémités. Chez l'homme qui plus tard poussera si loin la recherche de l'enveloppe, ce procédé facile indique au contraire l'artiste qui exécute « de chic «, sans se préoccuper de la lumière qui dore les contours et de cette brume idéale qui, dans le plein air, les rend toujours confus, baignant les corps dans une atmosphère ambrée ou humide, selon l'heure du jour et selon le ciel qui éclaire la scène.
Nous devons ajouter, pour être sincère, qu'un certain public abandonna Millet justement à partir du jour où il renonça à cette facile production, dictée sans doute par ces nécessités qui assiègent un artiste chargé de famille, qui doit compter chaque matin avec la vie pratique, et pour lequel la réalisation de son idéal et la recherche lente et consciencieuse de la vérité n'amènent souvent que la rude misère et parfois la mort.
Millet a raconté lui-même qu'un jour, comme il s'était arrêté à la