J.-F. Millet
Aussi loin que Ton remonte, dans Tétude de la peinture de paysage, chez les Hollandais qui en furent les créateurs, chez les Anglais et chez nous, on doit constater que les artistes, quelque différents que fussent leurs points de vue, qu'ils s'attachassent à rendre naïvement les sites familiers à leurs yeux, ou, comme en France, à arranger la nature en décors destinés à encadrer des épisodes héroïques, n'ont jamais établi un lien de dépendance, un rapport d'intime parenté entre les lieux représentés et les personnages qu'ils y plaçaient.
Ce fut l'innovation propre de Millet d'exprimer, sous des aspects multiples, cette association de l'homme et de la terre, telle que nous la montre la réalité de chaque jour. « Quand vous peignez un tableau, disait-il, que ce soit une maison, un bois, une plaine, l'Océan ou le ciel, songez toujours à la présence de l'homme, à ses affinités de joie ou de souffrance avec un tel spectacle; alors une voix intime vous parlera de sa famille, de ses occupations, de ses inquiétudes, de ses prédilections; l'idée entraînera
dans cette orbite l'humanité tout entière; en créant un paysage, vous penserez à l'homme ; en créant un homme, vous penserez au paysage. » La difficulté était grande, de réussir à combiner les deux éléments sans sacrifier l'un à l'autre, sans réduire la nature au rôle de toile de fond, ou l'homme à celui de comparse. Il ne semble même pas qu*il l'ait soupçonnée, tant la fusion est aisée dans ses œuvres, tant le milieu et l'action y occupent leur place et y affectent leur importance exacte. C'est qu'il était né et avait grandi dans des conditions toutes particulières, que cette nature habitée qu'il se voua à peindre, il ne l'avait jamais contemplée d'une façon extérieure, détachée en quelque sorte, mais qu'il y avait baigné dès sa première heure et en avait fait partie intégrante, en sa double qualité d'enfant des champs et d'ouvrier du sol. A ce point de vue, sa biographie éclaire ses ouvrages de la lumière la plus nette, et le récit de ses jeunes années explique, mieux que tout commentaire, le caractère vécu, la saveur terrienne de son art.
Jean-François Millet naquit à Gruchy, hameau de la commune de Gréville, situé à quelques kilomètres de Cherbourg, le 4 octobre 1814, d'une famille de cultivateurs aisés. Autour de l'aïeule, Louise Jumelin, veuve depuis quinze ans, se groupaient son fils, Jean-Louis- Nicolas Millet, sa bru, Aimée-Henriette-Adelaïde Henry, et leurs enfants; l'artiste fut le deuxième sur huit. C'était un milieu vraiment patriarcal : la maîtresse de maison, hospitalière, charitable, humble et soumise devant Dieu ;
son frère Charles, ancien prêtre insermenté d'une haute vertu, d'une simplicité évangélique, type original de curé laboureur; Jean-Louis-Nicolas, d'esprit contemplatif, très doué pour la musique, sensible à toutes les beautés naturelles; sa femme, régulière et pieuse, tout ce monde menait dans un climat rude, sur les pentes escarpées dévalant vers la mer, qui rendaient le labour et les charrois difficiles, une vie active, traditionnelle et exemplaire.
Le petit Jean-François fut le favori et la passion de sa grand'mère qui le berçait en chantant, lui apprenait les noms et les propriétés des choses, lui ouvrait les yeux aux merveilles de la création; le grand-oncle vagabondait avec lui, lui contait des histoires, lui faisait épeler ses lettres, L'enfant le perdit, n'ayant encore que sept ans, mais cette originale et douce figure lui resta jusqu'au dernier jour présente. A douze ans, le vicaire qui le préparait à la première communion, lui trouvant une curiosité éveillée et intelligente, lui donna des leçons de latin. Les Bucoliques^ les Géorgiques le transportèrent ; il y retrouvait l'écho agrandi, poétisé, de ses sensations devant la nature agreste, et s'émerveillait à ces vers d'un pittoresque tour à tour si grandiose et si paisible :
Mugitusque boum, mollesque sub arbore somni... Majoresque cadunt celsis de montibus umbra>...
Le vicaire ayant été promu à une cure voisine, on décida qu'il l'y suivrait. Mais cet exil lui fut si dur, qu'à ses
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premières vacances on le garda définitivement. Cependant sa qualité de fils aîné lui traçait sa voie, il dut aider le père dans les travaux de la terre, et, selon les saisons, faucher, faner, battre en grange, vanner, fumer, labourer, semer. A la veillée, le corps las, mais Tesprit dispos, il dévorait les livres du grand-oncle et de la grand'mère, la vie des saints, les Confessions de saint Augustin, les Lettres de saint Jérôme, Bossuet, Fénelon. Mais le Virgile et une Bible en latin restèrent ses compagnons de prédilection.
Déjà, d'ailleurs, Tart le sollicitait obscurément ; il aimait à croquer, çà et là, des scènes vues, des types familiers. M. Ginisty-, au cours d'une visite dans la région, a trouvé à Landemer, où Auguste Millet, un des frères du peintre, tenait une auberge, des gravures tirées de sa main, un petit tableau : la Vierge soutenant la tête du Christ mort, destiné à sa grand'mère, et chez un voisin, un dessin de grandes dimensions, fait à dix-sept ans, représentant deux bergers, l'un assis, l'autre gardant ses moutons. A Gréville même, dans la petite maison de galets de son enfance, qu'habitait encore une de ses sœurs, veuve d'un douanier, se voyaient, sur une porte, des grenouilles dansantes dessinées à dix ou douze ans, et, dans une chambre du haut, une peinture presque effacée, un bouquet de fleurs, copié dans le jardin et placé là pour récréer les yeux de sa mère malade. « Tenez, disait Millet à Sensier, au cours de son dernier séjour à Gréville, en 1871, c'est dans cette chambre que mon père faisait sa méridienne ;
cri en
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c/est de là, qu'à travers cette petite fenôtre, je dessinais notre jardin et tout ce que je voyais. Ah ! j'entends encore la respiration de mon père, quand je crayonnais quelque arbre ; j'aimais à le sentir près de moi et à le voir en son repos. » D'autre part, on conte encore au village qu'il excellait à tous les exercices physiques et aux travaux manuels, s'amusant à sonner les cloches, sculptant le bois, tournant des toupies monstres.
Un vieillard cheminant, qu'il charbonna de souvenir, à dix-huit ans, frappa tellement son père, par la justesse du mouvement, qu'il le conduisit à Cherbourg, muni de deux dessins : les bergers dont nous avons parlé plus haut, et un effet de nuit : des hommes portant des pains. Le professeur consulté, un certain Mouchel, élève de David, en fut également impressionné, et prit le garçon en apprentissage ; intelligent et observateur, cet artiste oublié aimait Téniers, Bra:jwer, Rembrandt; il lui lit copier des gravures et dessiner d'après la bosse. Au bout de deux mois, une maladie foudroyante de son père rappela Millet à Gréville : il le trouva déjà sans voix et sans connaissance, et le pordit le 29 novembre 1835.
Devenu chef de famille par cette mort (l'aîné des enfants était une lille), il assuma courageusement l'exploitation du domaine; mais sa pensée était loin, l'art était désormais son maître. La grand'mère le dissuada de continuer, et il retourna à Cherbourg. Il entra à l'atelier de M. Langlois, élève de Gros, fort considéré dans la ville; il ne tira pourtant pas grand profit de son enseignenienl, et se
forma tout seul au Musée, où il fit plusieurs copies ; dans Tintervalle, il lisait avec ardeur tout ce qui lui tombait sous la main, et parmi beaucoup de fatras, Shakespeare, Byron, Walter Scott, Goethe, Chateaubriand, Homère, que lui prêtait un jeune commis de librairie, M. Feuardent, son ami. 11 travailla avec Langlois, dans l'église de la Trinité, à deux grandes scènes de l'histoire sacrée, où il fut chargé notamment des mains et des draperies.
Cependant son maître, pleinement conscient de son impuissance à le pousser plus loin, demanda au conseil municipal d'examiner trois de ses dessins, et de l'envoyer, si l'impression lui était favorable, à Paris avec une pension. On vota difficilement, à la voix prépondérante du maire, 400 francs, auxquels le conseil général, après un premier refus, en ajouta 600 ; aux deux budgets suivants, les mêmes tiraillements devaient se reproduire. Millet partit, le cœur gros de laisser tous les siens. Il arriva le soir, par la neige, et, dans son froid et minable hôtel garni, fut pris d'une crise de larmes. C'était en janvier 1837. Bien accueilli par plusieurs personnes pour qui il avait des lettres de recommandation, un sentiment d'indépen dance ombrageuse le détourna de chez elles. 11 fut pris en pension par un M. L..., mais le quitta bientôt, chassé par la trop maigre chère et surtout par l'irritabilité de sa logeuse, dont il n'avait pas su, paraît-il, comprendre les avances.
C'était le moindre de ses soucis ; il avait fait du Louvre son séjour habituel, caressé par les primitifs, fasciné
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par Mantegna, transpercé jusqu'au cœur par le pathétique (l'un dessin de Michel-Ange. Nos artistes du xvii'' siècle, Lesueur, Lebrun, Jouvenet, lui semblèrent « très forts », mais Poussin, si profond, si philosophique, l'eût retenu sa vie durant. Si nos petits maîtres lui parurent maniérés et artificiels, la force épanouie de Rubens le charma, de môme que l'ampleur noble des grands Vénitiens. Rembrandt l'intrigua, le troubla, mais il ne le pénétrait pas encore. Au Luxembourg, le lyrisme orageux de Delacroix le rendait insensible à tout le reste. 11 ne laissait pas de faire, tout en lisant Vasari à ses moments perdus, des démarches pour être admis dans un atelier en vogue. Il entra enfin chez Paul Delaroche. Il y fut isolé et incompris, une sauvagerie un peu bourrue écartait de lui les sympathies ; son maître se montra indécis à son égard : parfois attiré par la spontanéité de vision dont témoignaient ses essais, la brutalité du métier le rebutait bien vite.
Entre temps. Millet^ logé rue d'Enfer, faisait le portrait des domestiques, du charbonnier, des concierges, et, l'argent faisant défaut pour sa cotisation à l'atelier, cessait d'y fréquenter. Delaroche, qu'il intéressait néanmoins, lui fit secrètement remise des frais. Un mot de ce dernier vers cette époque, que rapporte Sensier, atteste qu'il entrevoyait une des grandes originalités du futur auteur des Glaneuses, Gomme un de ses camarades le malmenait en disant : « Le voilà encore qui fait du chic et qui invente ses muscles ! » Delaroche, qui entrait,
répliqua : « L'étude de la nature est indispensable, excellente, mais il faut aussi savoir travailler de mémoire. Il a raison, lui'(en montrant Millet), il fait servir ses souvenirs. Lorsque j'ai commencé mon Hémicycle, y ai cru que, faisant poser le modèle, j 'aurais l'attitudede mes personnages. Mais je m'aperçus bien vite que je n'aurais que de beaux modèles sans cohésion entre eux. Je vis qu'il fallait inventer, créer, coordonner et produire des figures propres aux caractères de chaque individualité. Il fallut me servir de ma mémoire. Faites donc comme lui, si vous pouvez. »
Cependant Millet fut admis au concours de Rome, mais comme Delaroche lui déclara qu'il ne fallait pas songer au prix avant l'année suivante, parce qu'il comptait employer tous ses efforts à faire passer Roux, un autre de ses élèves, cette sorte d'avancement convenu, réglementé, le dégoûta, et il quitta l'atelier. Il s'était lié depuis quelque temps avec un de ses camarades, esprit aimable et fin, nommé MaroUe; ils louèrent en commun,- rue del'Est, et passaient les heures libres à lire des vers et à discuter Musset. La pension arrivait très irrégulièrement, il fallait vivre en l'attendant. Après avoir esquissé une petite Charité allaitant trois nourrissons, d'un sentiment assez mélancolique, notre artiste, sur le conseil de son ami, composa des pastiches de Boucher et de Fragonard, que MaroUe ornait de titres affriolants, mais que les marchands, faisant les dédaigneux, se refusaient à jamais payer plus de 20 francs. Il peignit même des portraits — nonsignés, bien entendu — à 10 et S francs.
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Il nVn poursuivait pas moins avec assiduité l'étude du modèle vivant et de Tantique, compulsant le soir, à la bibliothèque Sainte-Geneviève, les ouvrages où quelques grands artistes avaient formulé leur conception du beau. C'est en 1840 qu'il affronta pour la première fois le Salon, avec deux portraits, ceux de MaroUe et d'un parent. Le dernier fut seul admis, et passa inaperçu de la critique, comme du public.
Au cours d'un voyage qu'il fit, l'année suivante, à Cherbourg, le conseil municipal, qui surveillait avec quelque inquiétude cette carrière lente et, à son sens, improductive, chercha à en avoir le cœur net, en lui commandant, moyennant 300 francs, un portrait du maire récemment décédé, M. Javain, pour la salle de ses séances. Millet, qui n'avait jamais vu le défunt, réduit à travailler sur une miniature peu ressemblante de M. Javain jeune homme, fit naturellement un ouvrage de chic. Le crédit fut rejeté à l'unanimité, le portrait présentant « un caractère de dureté entièrement opposé à la physionomie qui caractérisait cet honorable magistrat» et M. Millet ayant déclaré « qu'il avait cru devoir chercher à faire un beau portrait, plutôt qu'un portrait ressemblant». Sur les réclamations de l'artiste, on lui jeta une aumône de 100 francs, qu'il refusa, en avisant la municipalité qu'il lui faisait cadeau du tableau ; les choses, dès lors, changeaient de face et l'œuvre fut accrochée, séance tenante, au panneau qui l'attendait. Mais l'incident laissa des traces, et beaucoup de bonnes volontés se détournèrent, pour un temps, de
Millet, dont les envieux firent rage. Durant ce séjour dans son pays, sans préjudice de nombreux portraits, Millet traita plusieurs scènes se rapportant à la vie maritime : matelots raccommodant une voile, pécheurs près d'une barque, sauvetage d'un matelot, et fit même diverses enseignes commerciales : une Sainte Barbe enlevée au ciel lui fut payée 300 francs par un médecin ami de sa famille.
C'est à cette époque que remonte son premier mariage, avec une jeune fille de Cherbourg dont il peignait le portrait, Mlle Ono. De tempérament maladif, elle devait lui être enlevée en 1844, après de longues souffrances. De retour à Paris, il prépara ses envois au Salon de 1842, qui furent tous deux refusés. Sans se décourager, il continua d'étudier les maîtres, Corrège en particulier, à qui il demandait le secret des beaux modelés fondus dans la demi-teinte. 11 n'envoya rien à l'exposition de 1843, mais il fut, pour la première fois, remarqué au Salon suivant, avec une Femme portant une cruche de lait^ et une Leçon déquitation^ pastel frais et lumineux représentant des enfants qui jouent au cheval. Son intérieur n'avait pourtant jamais été plus morne : des soins rebutants, des veillées au chevet d'une moribonde, de continuels manques d'argent, des fournisseurs menaçants et injurieux, il ne fallait pas moins, pour endurer tout cela, que le sentiment d'une vocation de jour en jour affermie et d'un talent en pleines promesses.
Thoré avait signalé la laitière, « petite esquisse dans le
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senlimcnt de Boucher », et loué le pastel. Lors du voyage à Cherbourg qui suivit le veuvage de Millet, Taccueil de ses concitoyens fut pour lui réconforter le cœur. Il était alors en pleine possession d'une première manière tendre, blonde et fleurie qui s'affirme, avec tout son charme, dans le portrait de la petite Antoinette Feuardent, pieds nus et coiffée d'un foulard rose, se faisant de gentilles grimaces devant une glace. Le succès de cet ouvrage lui valut la proposition officielle d'enseigner le dessin au collège de Cherbourg, il la déclina. Peu après, il prenait pour compagne Mlle Catherine Lemaire, de Lorient, qui devait être l'associée dévouée et fidèle de toute sa vie. Un assez long arrêt au Havre, en rentrant à Paris, donna naissance h de nombreux portraits, dans le monde de la marine de commerce, et à celui du consul de Suisse. 11 s'y joignit plusieurs tableaux de genre, dans le goût sentimental et galant de Tassaert, un Daphnis et €hloé péchant à la ligne, d'une gracieuse naïveté, une L^çon de flûte, inspirée d'André Chénier, enfin VOffrande à Pan^ aujourd'hui au musée de Montpellier, composition pleine d'une fougue sensuelle que trahissent, par malheur, la faiblesse et le convenu du dessin.
Beaucoup d'aulres, moins connus, suivirent; il en fit une exposition dont il fut parlé, et il n'eût tenu qu'à lui d'amorcer alors une carrière •< brillante », dont la vogue l'eût disputé à celle des Baron, des Boqueplan et des Chaplin. Mais les charges et les devoirs de la vie de famille allaient définitivement tourner son esprit vers les choses
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sérieuses, et imprimer à son talent ce caractère austère où se reflètent, en même temps que le souci des grands problèmes sociaux, les préoccupations plus terre à terre de la vie pratique et du pain à gagner chaque jour.
Le jeune ménage s'installa à Paris, rue Rochechouart, en décembre 1845, au milieu d'une colonie d'artistes et d'hommes de lettres, Charles Jacque, Séchan, Diéterle, Azevedo. La première œuvre qui y vit le jour fut un Saint Jérôme en pioie aux tentatrices, qui fut refusé au Salon de 1846, et sur lequel l'artiste peignit, depuis, Œdipe détaché de l'arbre. Entre temps, les marchands, embauchés par la verve enthousiaste de Diaz devenu, de voisin, ami très chaleureux, commençaient à fréquenter l'atelier de Millet. Les sujets d'idylle se succédaient sur son chevalet, mais peu à peu la réalité rustique s'y faisait place : un Homme roulant une brouette d'herbe^ une Jeune fille portant un agneau^ se glissèrent parmi les Décamérons et les Baigneuses.
Au Salon de 1847 parut rQBc//)?e : c'était une composition toufl'ue jusqu'à la confusion, mais peinte en pleine pâte, avec un vif sentiment des belles matières. Thoré, Th. Gautier en furent très frappés; à travers leurs restrictions, on sentait la curiosité et comme le pressentiment d'une grande destinée artistique. Cependant le mouvement politique se précipitait, une révolution était dans l'air; Millet, attaché aux idées de tradition et d'ordre, la voyait approcher avec inquiétude; néanmoins les préoccupations ambiantes l'influençant, la beauté du travail
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manuel, la lutte victorieuse de rhomme contre la matière, rattachaient au spectacle de la vie ouvrière : des Carriers tirant des tnoeUons au treuil^ dos Terrassiers occtipés aux ébovlements de Montmartre^ sortirent de celte inspiration; mais d'unn telle existence il voyait aussi la précarité et les déchéances : une Mère demandant taumâne^ le Lu7idi de rouorier, avec sa lourde ivresse, les exprimèrent, non sans éloquence.
Au Salon de 1848, librement ouvert à tous, Tartistc envoya un Vanneur et la Captivité des Juifs à Babylone. Tout le succès nlla au premier, qui constitue son véritable début dans le genre où il allait s'illustrer. Sa vision personnelle n'y est pas moins fixée que sa technique. Le sérieux apporté à la représentation des besognes rurales, la simplification des silhouettes qui accentue et élargit le geste, la beauté de l'enveloppa atmosphérique qui relie les formes \i vantes au milieu pittoresque, tous ces traits si caractéristiques y sont déjà relevés par Th. Gautier en quelques lignes : « Le Vfinnnw\ qui soulève son van, de son genou déguenillé, et fait monter dans l'air, au milieu d'une colonne de poussière dorée, le grain de sa corbeille, se cambre de la manière la plus magistrale. Il est d'une couleur superbe; le mouchoir rouge de sa tète, les pièces bleues de son vêtement délabré sont d'un caprice et d'un ragoût exquis. L'effet poudreux du grain, qui s'éparpille en volant, ne saurait être mieux rendu, et l'on éternue à regarder ce tableau. » La Ca/ftivité des Juifs paraissait par contre, au critique, alauibiquée et brutale à la fois.
Sensier y loue une disposition savante, les beaux bras expressifs des femmes et l'heureux effet de leurs voiles noirs. Le tableau a disparu, l'artiste ayant peint dessus sa grande Tondeuse de moutons.
Pendant ce temps, le pain manquait chez Millet; des amis arrachèrent pour lui à la direction des Beaux-Arts un « encouragement >> de 100 francs. Un mois plus tard, arrivait une commande de l'État, de 1800 francs, due à l'active amitié de Jeanron, el Ledru-Rollin achetait le Vanneur 500 francs, pour son compte personnel. Millet fit des peintures de circonstance : une République^ pour un concours officiel, et deux Liberté. La première ne fut point primée, les autres ne se vendirent pas. La misère sévit de nouveau. Une enseigne de sage-femme, payée 30 francs, arriva à point, à la veille de Juin, pour nourrir la maisonnée. Pendant les sinistres journées qui suivirent. Millet fit le coup de feu dans la garde nationale du parti de l'ordre ; mais ces massacres Técœuraient, il se sauvait dans les champs, y enlevant fiévreusement de magnifiques esquisses. La commande du ministère prit la forme d'une Agar au désert \ au moment de la terminer, l'artiste y substitua des Faneurs au repos^ près de meules de foin.
1849 est une grande date dans sa vie, celle de l'exode à Barbizon ; le choléra, brochant sur l'émeute des Artset-Métiers, l'avait décidé à quitter Paris. Il partit avec les siens et Charles Jacque. Théodore Rousseau, Belly, d'autres encore, étaient déjà installés sur la lisière de la
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forêt, dans le village qu'ils ont rendu célèbre à eux tous. Les nouvelles recrues furent accueillies à bras ouverts; la liaison avec Rousseau se forma assez vite, les deux hommes sympathisaient dans leur amour passionne de la nature, dans leur haute conception de Tart; leur amitié alla toujours s'aiïeriuissant, jusqu'à former une sorle d'identification intellectuelle et morale. Tous deux y trouvèrent leur compte, mais si Rousseau, solitaire, torturé par l'incurable folie de sa femme qu'il adorait, chercha souvent l'apaisement dans le spectacle de la félicité domestique de Millet, celui-ci dut à son ami plus âgé, déjà presque arrivé, non seulement Tencouragement du conseil et de l'exemple, mais, dans ses fréquents et parfois cruels embarras d'argent, un secours matériel qui savait prendre, pour se faire accepter, les déguisements les plus délicatement ingénieux.
Tous deux avaient loué des ateliers chez des paysans, et vécurent d'abord dans l'auberge bien connue du père Ganne. Mais la gène et les perles de temps de cette double iusiallation décidèrent bientôt Millet à se mettre dans ses meubles. Il emménagea dans une maisonnette de trois pièces, s'arrangea un atelier dans une ancienne grange; le jardin y attenant confinait à la fois à la forêt profonde, où il se plongeait avec délices, et à une vaste plaine oii la vue s'étendait sans obstacle sous l'infini du ciel, et que le soleil embrasait chaque soir de ses funérailles glorieuses.
11 vivait là selon son cœur, semant, plantant, bêchant toute la matinée, et passant l'après-midi à sa peinture.
Le dîner suivait, dont Burly nous a laisse ce joli croquis : « Un soir nous l'avons vu dominant de son busle saillant et de sa tête grave la longue table sans nappe, autour de laquelle une demi-douzaine d'enfants tendaient vers la soupière fumante des assiettes de terre. Sa femme cherchait à endormir sur ses genoux un enfant en danger. Il y avait de grands silences où Ton n'entendait plus que le ronron des chats pelotonnés devant l'âtre. » Puis, si quelque ami survenait, de longues causeries s'engageaient à bâtons rompus sur la littérature, les hautes spéculations et l'art, que Millet ne séparait pas dans sa pensée, rattachant le cycle des opérations rustiques qui l'entouraient à tout l'infini de l'histoire, et contemplant toutes choses sub specie œtemi.
Cette existence de philosophe en sabots, qui conciliait enfin ses instincts héréditaires et ses aspirations idéales, répondait si parfaitement à sa personnalité, constituait un cadre si bien adapté à son génie, qu'à part trois courts voyages en Bourbonnais, motivés par la santé de sa femme, quelques visites au pays, et une petite (( débauche » que Sensier lui fit faire en Alsace et en Suisse, il ne bougea plus jamais de son nid. C'est là qu'allait éclore, dans unq succession tranquille et continue, cette œuvre si étonnamment homogène qu'il n'avait que pressentie jusqu'alors, mais dont le germe, trouvant enfin un terrain à sa convenance, s'épanouit, jusqu'à sa mort, en fructiiications magnifiques.
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Le premier tableau sorti des mëdilalions de Barbizon fut un Semeur. Millet avait été frappé, comme tout observateur, de la puissance et de la majesté du geste qui lance les grains au sillon. Sur cette terre nue, qui attend la fécondation, il semble que l'envol du bras prenne l'envergure solennelle d'une bénédiction du sol laborieux et patient, et le rythme d'un encensement propitiatoire vers le mystérieux dispensateur des rayons et des pluies. Il sut faire passer dans sa toile quelque chose de ce sentiment. Son paysan n'était cependant certes pas idéalisé; écoutons Gautier : « De sombres haillons le couvrent, sa tête est coiffée d'une sorte de bonnet bizarre, il est osseux, hâve et maigre sous cette livrée de misère, et pourtant la vie s'épand de sa large main, et, avec un geste superbe, lui, qui n'a rien, répand sur la terre le pain de l'avenir. »
Des BoUeleurs de foin accompagnaient le Semeur au Salon de 1880 : on fut d'accord pour en louer la mimique expressive, cette sorte de corps à corps des hommes avec les gerbes qu'ils étreignaient en haletant, sous un ciel aux souffles de fournaise. Somme toute, cette exposition consacra l'avènement de Millet dans la petite élite artistique qui avait son interprétation personnelle de la vie et une manière à elle de la traduire.
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De celte époque datent d'autres compositions importantes : le Paysan et la paysanne allant travailler aux champs^ dont il fit par la suite une belle eau-forte, la Femme broyant du lin, les Ramassenrs de bois dans la forêt. D'autres suivirent : Jeunes femmes qui cousent, par lesquelles il inaugura cette série d'intérieurs paisibles 011 le travail est silencieux et recueilli comme une prière du cœur; V Homme qui répand du fumier, où s'affirmaient son parti pris de ne dédaigner aucune des « façons » les plus humbles de la terre, et sa conviction que le sérieux du sentiment et l'utilité du but suffisent à les ennoblir.
Sur ces entrefaites, sa grand'mére, cet être vénérable qui représentait pour lui ce qu'il y avait de plus auguste en ce monde, succomba à la paralysie qui l'immobilisait depuis longteîïîps. Millet ne put l'embrasser une dernière fois; son chagrin fut immense, il avait de longs silences qu'entrecoupaient seuls de soudains jaillissemenis de larmes. Sa mère, malade également, et qui, s'illusionnant peu sur sa fin prochaine, lui prodiguait en vain les appels, les pressantes nécessités de la vie retenant de jour en jour Millet à son foyer, mourut aussi sans le revoir, deux ans après, en 1853. Avec elle se brisait le dernier chaînon qui le reliât au passé. Ce fut un nouveau désespoir, auquel le travail parvint seul à l'arracher.
11 avait à préparer son Salon. 11 triompha auprès des gens de goût avec son Repas de moissonneurs, que Paul de Saint- Victor caractérisait ainsi : « Son tableau... est une idylle d'Homère traduite en patois. Les rustres, assis à
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Tombre des meules de foin qui pyramident dans la plaine, sont d'une laideur superbe, brute, primitive, pareille à celle des statues éginétiques et des figures de captifs sculptées sur les tombeaux égyptiens. Ou les dirait tous sortis directement des lianes de la vieille Gybèlc, dont ils ont gardé la couleur terreuse et les rudes arêtes. A la bonne heure ! Voilà de la poésie et de la majesté populaire!.. » La tondeuse de moutona qui les avoisinnit, première pensée d'un sujet qu'il reprit en plus grand, plut aussi par la naïveté de l'expression et la saveur du faire. Ces deux tableaux valurent à Millet une seconde médaille, et tous ses envois furent achetés.
La gêne néanmoins hantait toujours sa maison, assiégée par les créanciers et menacée par l'huissier. Quelques ventes opportunes lui permirent d'aller à Gréville, pour le règlement de la succession maternelle. Il ne s'attribua que les livres de l'aïeule et du grand-oncle et la vieille armoire patrimoniale. De retour à Paris, il eut l'heureuse fortune de rencontrer un amateur épris de ses dessins, pour lequel il en fit un grand nombre; un autre lui commanda diverses toiles, notamment une Femme donnant à manger aux poules^ qu'il lui paya le prix sans précédent de 2 000 francs. Cette recette inespérée défraya un séjour de quatre mois dans la Manche, où Millet s'emplit les yeux de ses sites préférés, et raviva tous ses souvenirs d'enfance. Il y vérifia une fois de plus l'adage que nul n'est prophète en son pays. Un des notables de Cherbourg, ignorant d'ailleurs la présence de Millet dans
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la ville, se prit un jour à dire : <« Voyez comme nous sommes mal servis dans nos bonnes intentions. Chaque année, nous gratifions un enfant du pays d'un encouragement pour Taider dans ses dispositions d'art. Nous ne lésinons pas: eh bien! jusqu'ici nous n'avons récolté que des fruits secs. — Et Millet ! lui fit-il répondu. — Millet, qu'est-ce que c'est que ça? Bien peu de chose. Il fait des paysans ; ce n'était pas la peine de le pensionner pour peindre des bonnes gens que nous voyons tous les jours ! »
A Paris, par bonheur, il en était autrement ; de jeunes cerveaux s'enflammaient à la vue de ses œuvres. Il y rentra plein de courage, après ce contact avec le sol natal, pour travailler à son Paysan greffant un arhre^ où son mâle talent s'imprégna de douceur Devant l'homme tout affairé par son travail, sa femme stationne, un enfant aux bras, dans une sorte de conteuiplatioa sympathique et grave, et sa présence mol, autour des tâches rustiques, une sorte d'atmosphère familiale qui les relève d'une dignité nouvelle. Ce tableau, fort remarqué à l'Exposition universelle de 1855, eut en Gautier le plus lyrique des panégyristes. Il n'aurait pourtant point trouvé acquéreur sans Rousseau (déjà en possession du Paysan répandant du fumier)^ qui en fit offrir 4 000 francs à l'artiste, au nom d'un Américain imaginaire, lui apportant ainsi un secours d'autant plus précieux que ses charges venaient de s'accroître par l'arrivée de deux de ses frères, venus s'instruire à son école, sur la foi de vocations illusoire».
L'année 1856 fut particulièrement cruelle, les sommations pleuvaient chez Millet, interrompant sans cesse, par les anxiétés les plus pénibles, la gestation de ses ouvrages. Il n'en fit pas moins à cette époque une série de toiles admirables dont le berger était lo héros, cette figure solitaire qu'on aperçoit se détachant sur la nudité des friches ou des prés, avec la silhouette apocalyptique que lui font sa vaste limousine et sa houlette. Le mutisme qu'il contracte dans la société de ses bétes. l'astrologie où l'inclinent volontiers ses longues contemplations nocturnes, les pratiques médicinales dont l'instruit son métier de vétérinaire, les maléfices que lui attribue aisément la superstition populaire, en font un personnage mystérieux, important et redouté. A cette sorte de poésie qui l'enveloppe, Millet joignit toutes les magies de la lumière, dans le Berger ramenant son troupeau an Soleil couchani et le Berger au parc^ la nuit, qu'il a refait par deux fois, sans qu'on puisse décider laquelle des versions l'emporte, par l'immensité confuse des espaces et la sérénité pénétrante de l'irradiation lunaire.
Mais le grand coup fut frappé au Salon de 1857, avec les Glaneuses. Cet illustre tableau, un des honneurs du Louvre, est trop connu pour comporter une description. Disons seulement qu'au milieu du chœur d'admiration qu'il provoqua chez les artistes, une voix discordante s'éleva, celle de Paul de Saint-Victor, jusqu'alors mieux inspiré. « Ces pauvresses ne me touchent pas, disait-il, elles ont trop d'orgueil, elles trahissent trop visiblement la prétention
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de descendre de Michel-Ange et de porter plus superbement leurs guenilles que les moissonneuses du Poussin ne portent leurs draperies. Sous prétexte qu'elles sont des symboles, elles se dispensent de couleur et de modelé. Ce n'est pas ainsi que je comprends les représentations de la misère, «chose sacrée », dit le poète latin, — sacrée et naïve. L'art doit la peindre sans emphase, avec émotion et simplicité. 11 me déplaît de voir Ruth et Noémi arpenter, comme les planches d'un théâtre, le champ de Booz. »
On s'expliquera plus loin sur ce reproche cher aux détracteurs de Millet, d'affectation dans le style, comme aussi sur celui de faire, sous prétexte de réalisme, des manifestes anligociaux. Castagnary, plus équitable et plus exact, répondait à l'un et à l'autre : « Cette toile, qui rappelle d'effroyables misères, n'est point, comme quelquesuns des tableaux de Courbet, une harangue politique ou une thèse sociale, c'est une œuvre d'art très belleettrès simple, franche de toute déclamation. Le motif est poignant, à la vérité, mais traité comme il l'est, dans le plus haut style, avec largeur, sobriété et franchise, il s'élève au-dessus des passions de parti, et reproduit, loin du mensonge et de l'exagération, une de ces pages de la nature vraies et grandes, commeen trouvaient Homère et Virgile. «Malgré tout ce tapage, les amateurs faisaient défaut, et Millet trouva péniblement 2000 francs des Glaneuses.
Cette question d'argent, qui revient comme un glas obsédant, ne pesa jamais plus lourdement sur l'artiste que durant l'année qui suivit. Que la détresse ne fît trêve ni
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devant ses plus vaillants efforts, ni devant ses plus éclatants succès, il y avait là vraiment de quoi désespérer; Sensier affirme qu'il démêla chez son ami, à plusieurs reprises, des tentations de suicide. Mais la moindre aubaine le faisait bien vite rebondir en pleine confiance. Une des plus inattendues fut la commande, par Pie IX, d'une Immaculée Conception, pour son wagon d'honneur. On ignore où se trouve actuellement cette composition mystique, dont Millet avait fait tout un poème de virginité et de candeur.
L' Angélus suivit de près. Il ne fut pas exposé. On sait les étranges vicissitudes de ce chef-d'œuvre qui, vendu 1 800 francs, en 1859, à l'architecte Feydeau, puis à M. van Praet, figura dans diverses collections, fut payé 160000 francs par M. Secrétan à la vente John Wilson, et adjugé, lors de la dispersion forcée de sa galerie, au prix énorme de 553 000 francs, à M. Antonin Proust, à l'intention du gouvernement français, qui ne ratifia pas l'achat. Promené à travers les Etats-Unis par des barnums, il a enfin trouvé asile dans la collection de M. Ghauchard, qui en a donné 800000 francs.
Millet avait cherché à exprimer une nuance d'émotion particulière, l'espèce d'attendrissement instinctif qui doit saisir parfois, aux champs, les plus frustes natures, à l'audition lointaine de ces cloches qui ont annoncé leur entrée dans la société chrétienne, célébré leur mariage, pleure la mort de leurs proches, et sonneront leurs propres funérailles. Ce brusque rappel des grandes dates de l'existence, consacrées, Tune après l'autre, par les
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antiques rites religieux, qui réveille confusément, dans leur tréfonds, la notion de la solidarité humaine et le sentiment de leurs destinées éternelles, Millet Ta traduit, chez ses taciturnes héros, par une inclinaison muette et une minute d'absorption intérieure; mais il renforçait en même temps Téloquence de cette sobre mimique par la solennelle beauté du paysage. Les perspectives illimitées de la plaine s'enveloppent d'une vapeur dorée, Tabsence de tout accident de terrain semble les prolonger à rintîni, et les silhouettes des deux paysans, profilées à contre-jour sur l'immensité faiblement ondulée des fonds, remplissent tout le ciel de leur majesté inconsciente.
Millet envoya au Salon de 1859 deux toiles sur lesquelles il comptait beaucoup : une Femme faisant paître sa va^he et le Bûcheron et la mort. La première seule fut admise. C'était une commande de l'État. Elle ne figure actuellement dans aucun de ses musées, et il serait intéressant de savoir ce qu'elle est devenue. Caslagnary lui consacra un développement enthousiaste, dont j'extrais quelques lignes : « Une jeune fille, une vache, et, entre les deux parties de champ moissonné, une longue bande de terre, moitié pré, moitié chemin. Le pré est ras-tondu; les foins ont été fauchés, les regains sont partis, l'herbe est courte et dure. La vache allonge à terre son mufle noir et, de la langue et des dents, paît les maigres plantes. La jeune fille est debout, tenant dans ses mains la lanière flexible et lâchée qui va se nouer aux cornes de la bête. Aucune des parties de cette simple composition n'empiète
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sur Tensemble; toutes se proportionnent admirablement et se relient entre elles dans cette heureuse harmonie de ton, de valeur et d'effet, qui est l'harmonie môme de la nature. »
Le BiVheron et la mort fut refusé par le jury. Millet attachait un grand prix à ce tableau. Il en avait fait la synthèse tragique de toutes les misères et fatalités qui pèsent sur les travailleurs de la terre. Néanmoins le choix même de Tallégorie témoignait d'un optimisme relatif, puisqu'à la voix flatteuse de la Mort qui lui offre la fin de tous ses maux, le bûcheron se reprend et se cramponne à la vie, bonne en dépit de tout, parce que nous sommes façonnés pour elle, et que ses épreuves mêmes ne font qu'aiguiser nos facultés.
Qu'avaient vu les jurés qui méritât un veto dédaigneux, dans cette composition toute classique, d'un style élevé et sobre, sans vain étalage macabre, oii la figure du rustre, étreignant désespérément sa charge de bois, disait avec tant d'éloquence son tenace désir de vivre ? La facture, égale et fondue jusqu'à paraître un peu monotone, ne présentait plus rien de ces violences, de ces empâtements heurtés qui avaient fait si souvent grogner le bon Gautier. Nulle œuvre à la fois plus sage et en qui s'énonçât plus clairement la vieille tradition moralisante du génie français.
On conta que Nieuwerkerke, président du jury en sa qualité de surintendant des Beaux-Arts, avait dit, devant le tableau : « C'est de la peinture de démocrates, de ces
hommes qui ne changent pas de linge et veulent s'imposer aux gens du monde. Cet art me déplaît et me dégoûte. » Passe encore pour ce slahiaire gentilhomme, parvenu de la faveur impériale, mais fermé à toute conception élevée et originale de Tart. Ne répondait-il pas à Alfred Robaut,qui lui soumettait une série de fac-similés d'après les dessins de Delacroix : « Que voulez-vous que tous ces dessins faits à coup de pioche servent aux artistes? 11 n'y a là ni science, ni observation, ni sentiment. J'ai beaucoup connu Delacroix, c'était un homme de salon, charmant, bien élevé, causeur aimable. Mais pourquoi lui a-t-on fait cette réputation de peintre ? Il a fait, je l'avoue, par hasard, quelques peintures à se mettre à genoux, des bijoux,... mais pour quelques toiles réussies, que de folies, que de rêves insensés, que de compositions absurdes, sans nom! »
Mais des juges, des artistes capables d'une telle aberration avaient droit à une citation d'honneur; étaient alors membres de la section de peinture : Heim, Picot, Brascassal, LéonCogniet, Robert Fleury, Hipp. Flandrin, Signol, Ingres, Horace Vernet, Abel de Pujol, Schnetz, Delacroix et Couder. Les six derniers n'assistèrent pas aux séances. On a lieu de croire que Flandrin, Robert Fleury et Cogniet votèrent Tadmission. La responsabilité du refus incombe donc aux quatre autres, unis à une majorité de sculpteurs, d'architectes, de graveurs et de membres libres. La Gazette des Beaux-Arts se signala par l'énergie Je sa protestation et encadra une reproduction à l'eau-
forte, demandée à Edmond Hédouin, dans un article indigné de Paul Mantz.
Peu après, las d'un au jour le jour énervant, Millet concluait avec Arthur Stevens, agissant tant en son nom qu'en celui de M. Blanc, ex-entrepreneur de roulage, qui paraît avoir été un pur spéculateur dénué de tout sens artistique, un traité lui assurant, moyennant mille francs par mois, la propriété de tous les tableaux et dessins qu'il produirait pendant trois ans. Pour ce prix dérisoire, l'avisé marchand belge, qui a droit d'ailleurs à un souvenir reconnaissant, comme collectionneur éclairé de toiles françaises et zélé propagateur de notre art dans son pays, vit successivement passer entre ses mains, ou celles de son associé, une foule d'ouvrages appartenant à la plus belle manière de l'artiste et dont voici la liste, avec les prix qu'ils furent payés :
La (grande) Tondeuse 4000 fr. Homme, femme et enfant. 800 fi\
Mère et enfants (la Becquée) 1 500
La Tonte des moutons 1 500 »•
Tobie (l'Attentel 3 000 »
Femme faisant manger son
enfant. 3 000 >»
Le Parc au clair de luno. 1200 »
La Femme aux seaux .... 1 200 ••
Femme cousant 400
Semeurs 2 000
Le Cerf 800
Les Corbeau c 1 000
L'Homme à la houe 2000
Le Retour des champs. . . 1 000
La Gard ou se de laine 1 800
Moutons paissant 1200» i La Biigneuse.
Les trois premiers furent exécutés en 1860 Un procès ne tarda pas d'ailleurs à surgir entre les associés; Millet resta en face du seul M. Blanc, souvent malade ou mal disposé, payant rarement en espèces, et dont il fallait escompter les valeurs à gros intérêts. Toujours tremblant
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pour l'exécution de son traite, Tartisle n'en jouissait pas moins, désormais, d'une sécurité relative.
V Attente^ que Millet, jamais satisfait, garda longtemps sur son chevalet, était d'une conception nouvelle, ou du moins renouvelée; il y avait visé, à l'exemple de Rembrandt, à transposer un thème biblique dans le décor et les costumes de ce temps-ci. Des parents de Tobie, surveillant impatiemment l'arrivée de leur enfant, il avait fait de simples paysans de France, afin de mieux dégager le côté général et humain de ce drame intime. La mère, placée en vedette sur la rouie, le visage tendu et la main en abat-jour, le vieillard aveugle clopinant à tâtons sur le seuil et la harcelant de questions, forment un groupe d'une vérité si touchante, qu'il évoque pour chacun quelque épisode personnel, dans l'universelle et poignante histoire des séparations et des retours. Nul doute que la vaine attente de ses chères vieilles, mortes sans le revoir, n'eût inspiré cette composition profonde. L'idée, pourtant, ne fut point comprise; l'esprit parodique, qui masque trop souvent chez nous l'inintelligence des choses élevées, s'égaya sur le tableau, qu'il baptisa : u Au-devant de la diligence ». Saint-Victor, Gautier même furent impitoyables; ce dernier, du moins, épargna le paysage « d'une tonalité très vraie et très fine ».
Pour quelques-unes des toiles qui suivirent : la Femme qui vient de puiser de Veau, la Becquée^ la Tonte des moutons, nous avons, dans une lettre à Sensier, le plus précieux exposé des intentions et des visées du peintre.
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