‹ J.-F. MilletChapitre 2 sur 8 · LA LESSIVEUSE · texte numérisé non relu

LA LESSIVEUSE

(Musée du Louvre.)

JEAN-FttANÇOIS MILLET, 55

Ce document en dit si long sur le caractère profondément conscient et réfléchi des créations de Millet, qu'il faut le citer tout entier.

« Voici, à peu de chose près, ce que j*ai écrit à Thoré sur trois de mes tableaux de chez Martinet :

« Dans la Femme qui vient de puiser de feau^ j'ai tâché de faire que ce ne soit ni une porteuse d'eau, ni même une servante, mais la femme qui vient de puiser Teau pour Tusage de sa maison, Teau pour faire la soupe à son mari et à ses enfants ; qu'elle ait bien Tair de n'en porter ni plus ni moins lourd, que le poids des seaux pleins; qu'au travers de l'espèce de grimace, qui est comme forcée à cause du poids qui lui tire sur les bras, et du clignement d'yeux que lui fait faire la lumière, on devine sur son visage un air de rustique bonté.

« J'ai évité, comme toujours, avec une espèce d'horreur, ce qui pourrait regarder vers le sentimental; j'ai voulu au contraire qu'elle accomplisse avec simplicité et bonhomie, et sans le considérer comme une corvée, un acte qui est, avec les autres travaux du ménage, un travail de tous les jours et l'habitude de sa vie. Je voudrais aussi qu'on imagine la fraîcheur du puits, et que son air d'ancienneté fasse bien voir que beaucoup, avant elle, y sont venus puiser de l'eau.

« Je voudrais que, dans la Femme faisant déjeuner ses enfants (depuis 1871 au musée de Lille, où elle est cataloguée sous ce titre : /a Becquée) on imagine une nichée

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d'oiseaux à qui leur mère donne la becquée. L'iiomme

travaille pour nourrir ces êtres-là.

« Dans les Montons qu'on est en train de tondre, j*ai cherché à exprimer cette espèce d'hébétement et de confusion qu'éprouvent les moutons, quand on vient de les dépouiller, et aussi la curiosité et Tébahissement de ceux qui ne sont pas encore tondus, en voyant revenir parmi eux des êtres aussi nus. J'ai tâché de faire que l'habitation ait bien un air rustique et paisible, qu'on puisse supposer l'enclos en herbe qui est derrière, et où sont plantés les peupliers qui doivent l'abriter; enfin que cela ait un air d'antique fondation qui appelle le souvenir.

« Je lui dis encore qu'au cas oti il croirait bon d'en faire la remarque, je tâche de faire que les choses n'aient pas l'air d'être amalgamées au hasard et pour l'occasion, mais qu'elles aient entre elles une liaison indispensable et forcée.

« Je voudrais que les êtres que je représente aient 1 air voués à leur position, et qu'il soit impossible d'imaginer qu'il leur puisse venir à l'idée d'être autre chose. Gens et choses doivent toujours être là pour une fin. Je désire de mettre bien pleinement et fortement ce qui est nécessaire, car je crois qu'il vaudrait presque mieux que les choses faiblement dites ne fussent pas dites, parce qu'elles en sont comme déflorées et gâtées, mais je professe la plus grande horreur pour les inutilités (si brillantes qu'elles soient) et les remplissages, ces choses ne pouvant

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