PAYSAN FENDANT DU BOIS
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vation respectueuse, même sincérité de rendu : la femme des Foi/is, qui, plantée sur son séant, les bras collés aux jambes, regarde devant elle avec la fixité sans pensée d'un ruminant ; celle qui maintient ouvert le sac de tubercules, pour y déverser le contenu de son panier, avec la seule préoccupation de n'en rien laisser tomber au dehors, ces créatures au front bas, à la large mâclioire, 'aux formes trapues, Millet ne les désavouerait pas; elles ne viennent pourtant point de son œuvre, mais de quelque ferme lorraine. La déférence devant la nature, le scrupuleux souci de ne point la déformer, sous prétexte de l'embellir, voilà ce qui apparente les deux artistes, mais la passivité de ces êtres est ici moins accablée, ils ont, on le sent, leurs répits et leurs gaietés. D'autre part, le métier de Bastien est infiniment plus minutieux, partant plus sec; admirablement détaillées dans toutes les mèches de leurs cheveux et les accidents de leur épiderme, ces journalières ne baignent point suffisamment dans leur milieu, l'ambiance aérienne fait défaut.
Plus récemment sont venus les Moissonneurs au iravail^ la Paie des moissonneurs^ la Vendange^ le Vin nouveau^ de Lhermitte, vastes compositions bien équilibrées où les travaux de la terre sont représentés dans le même sentiment d'attentive sollicitude, mais que vulgarisent un peu, dans les personnages, une sorte de complaisance démocratique pour leur rôle social et un soupçon de pose d'atelier, et, dans l'exécution, un dessin moins volontaire et un coloriage par trop indifférent.
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Il y avait plus d'art, de jolies carnations frissonnantes, une entente délicate d.^ Tenveloppe, dans la Manda Lamé- Irie, de Roll. Cazin aussi, en ses transpositions bibliques, s'est sûrement souvenu du maître de Barbizon. Son souvenir enfin plane, indcfectibiv\ sur toute une génération de peintres, jaloux à bon droit de leur idéal comme de leur technique, mais qui doivent à Millet, sans peut-être s'en rendre bien compte, l'intelligencv^ de ce que le travail communique de noblesse aux plus huinbles conditions humaines, Taffranchissement des élégances conventionnelles et des poétisations oiseuses, et une louable aspiration à ne chercher le beau que dans le vrai.
« Dégager des plus humbles spectacles de la vie, a dit excellemment M. André Michel, la part d'émotion humaine et d'intime beauté qui s'y cache, — les aborder non plus avec la préoccupation pédantesque et la vaine curiosité du document tel que l'entendirent les mani lestes tapageurs et si vite oubliés du naturalisme, mais avec cette sympathie révélatrice qui découvre sûrement, parce qu'elle le désire ou le crée, le sens idéal de toute réalité,
— rendre sensible en des images claires aux yeux de la loule ce qui, à portée de sa main, est digne d'être aimé :
— voilà, en dernière analyse, ce que Millet a appris aux
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peintres de son temps, prisonniers entre l'académisme stérile et le réalisme brutal. »
La sympathie, voilà en effet ce qui caractérise au plus haut point l'art de Millet, entendons par là ce sentiment profond de la communauté humaine qui respire, chez Rembrandt, dans le Bon Samaritain et la Famille du menuisier. A ce degré, l'art du peintre s'imprègpe de philosophie générale et devient une des manifestations supérieures de l'esprit. Sous les artifices nécessaires du métier, à travers les particularités de la vision, se dégage cette seconde vue des choses qui relie, à travers le temps et l'espace, tous les cerveaux prédestinés, et réalise peutêtre la seule conscience que le monde puisse prendre de lui-même. De qui émane la page puissante et sombre qui suit? « Si, en regagnant le château, je rencontrais quelque laboureur à l'orée d'un champ, je m'arrêtais pour contempler cet homme, né parmi les gerbes oii il devait être moissonné, et qui, pour ainsi dire, retournant la terre de son tombeau avec le soc de sa charrue, mêlait ses sueurs brûlantes aux pluies glacées de l'automne. Le sillon qu'il venait de creuser était le monument destiné à lui survivre. J'ai vu les pyramides du désert et ces sillons abandonnés sous mes bruyères : les uns, comme les autres, n'attestent que les travaux et la rapidité des jours de l'homme. » On a reconnu, sans doute, l'acre amertume de René. En quoi ce passage diffère-t il, au point de vue de la conception de la destinée, de V Homme à la houe et des Glaneuses? De part et d'autre c'est la mémo conlem-
plation mélancolique, le môme sentiment de Fînévitable, nuancé, chez Chateaubriand, d'une sorte d'épicurisme fataliste qui se complaît à moduler le vanHas vanitatum. Nonobstant leurs différences profondes d'origine et d'éducation^ les deux hommes prennent rang, à cinquante ans de distance, dans ce chœur de désabusés illustres dont la plainte restera l'écho le plus sonore et le plus prolongé du XIX® siècle.
A ce vaste himento^ Millet a apporté une note originale et pénétrante. L'absence, dans son œuvre, de grossissement factice, de mise en scène déclamatoire, son parti pris d'éviter toute incrimination sociale, toute revendication violente, voilà le secret de la confiance qu'il inspire et de l'émotion qu'il provoque.
Et ce qui fait la vérité de ces représentations, leur donne en même temps leur grandeur, entendons par là cette empreinte philosophique, ce sentiment de l'universel qui, chez Millet, se dégage toujours des particularités locales du costume et de la région.
On retrouve à chaque instant, dans ses conversations, ce penchant à rattacher le présent au passé, à élever le particulier au général, à rechercher, sous le fait momentané, l'antiquité vénérable de Thistoire. A Gruchy, devant une vieille femme occupée à puiser de Teau à la fontaine, « Regardez comme elle est belle, disait-il, elle a l'air de porter l'eau sacrée; et ce n'est que pour son ménage. » Et une autre fois : « Tenez, regardez là-bas, sur la hauteur, cette fumée qui monte au ciel, comme le sacrifice
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d'Abraham; n'y voyez-vous pas une proportion bibliqi?e et pleine de grandeur? elle sVlance dans le (irmament en une colonne qui prend l'importance d'un monde. I^ourquoi les villes se refusent-elles à croire aux grandes (igures de la campagne ? tout y est grand, sur un grand piédestal. »> Puis, se reprenant : « Eh bien! cette fumée biblique qui sort de là-bas, c'est tout simplement un feu de bonnes gens qui, ce matin, oui battu leur sarrasin, et qui, ce soir, en brûlent les parties inutiles, pour fumer la terre. »
Quoi de plus explicable, dès lors, que l'air de majesté, l'allure épique des compositions de Millet? H a suffi qu'il exprimât tout ce qu'il y a de permanent, d'humain dans le travail de la terre et la condition de ceux qui s'y adonnent. Par delà ces tâcherons aux courtes vestes, ayx pantalons déformés par les genoux, aux mains calleuses qu'ils ne peuvent plus refermer qu'à demi, la pensée entrevoit les innombrables générations qui ont peiné de même avant eux, et dont la terre a englouti la poussière, comme elle absorbera la leur, et il y a quelque chose de tragique dans le spectacle de cet acharnement séculaire de la pauvre humanité sur la glèbe, qui ne lui livre ses trésors qu'en parcelles jalousement marchandées sans lui jamais assurer celte épargne qui lui ferait seule enfin les mains libres et le front serein.
Cependant son art n'est pas toujours tendu, on l'a vu, dans ce sentiment de commisération admirative que lui inspire l'âpre labeur du paysan. Si per de place qu'y tiennent les joies naturelles, ces courte moments de
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détente sont délicieux coniine une brise fraîche après Taccablenient d'un jour torride. La jeunesse inconsciente, à défaut de gaieté nettement exprimée, y met sa note candide, comme un court chant de flûle. Enfin la nature sublime est toujours là, insensible aux peines humaines, mais les couvrant du manteau de ses magnificences. Sur les humbles tâches rustiques, les rayons du couchant, les lueurs de la lune viennent poser une auréole ou mettre une caresse, et Tinfimité des êtres passagers semble s'y résorber dans la grandeur des destinées cosmiques.
Telle nous apparaît cette mâle figure de Millet, dont nous aurions voulu exprimer, comme nous la sentons, la mélancolie méditative. La noblesse, l'élévation sont la marque même de sa pensée. Il s'apprêtait à l'écrire — avec quelle savoureuse naïveté, quelle barbarie grandiose — sur les murs du Panthéon, quand la mort le ravit avant l'âge. Il n'en avait pas moins eu le temps de s'assurer un nom impérissable. Ses œuvres sont l'honneur des musées, le « clou » des ventes à sensation, et n'ont plus rien à redouter que de l'admiration des sots. Son influence est, avec celle de Corot et des grands impressionnistes, prépondérante dans notre école actuelle ; si celle-ci ne lui a pas emprunté sa technique, elle lui doit cette large compréhension de la vie contemporaine, cette sympathie pour le travail en action, cette préoccupation du milieu atmosphérique et lumineux qui ont, en grande partie, opéré son relèvement après la période impériale, et lui ouvrent, à l'heure qu'il est, de longues et brillantes perspectives.