‹ J.-F. Millet: souvenirs de Barbizon (volume 2)Chapitre 3 sur 21 · AVERTISSEMENT DE L'ÉDITEUR · texte numérisé non relu

AVERTISSEMENT DE L'ÉDITEUR

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ETTB étude sur l'un des plus grands artistes de VEcoU française a iti écrite, il y a onze ans, au retour d'un voyage de l'auteur à Barbizon.

L'accent de sincérité de ces pages émues, et les détails si intéressants qu'elles contiennent sur l'homme et sur l'œuvrCy nous ont inspiré l'idée de les publier telles quelles ont paru naguère dans le G)nstitutionnel, dans Paris-Journal, etc. — Af. A» Piedagnel vient seulement d'ajouter à son travail primitif une notiu qui le complète. Les amateurs y puiseront des indications précises, au sujet de l'ensemble des productions du maître, et du résultat de la vente de ses tableaux, pastels et dessins y faite après sa mort.

vra AVERTISSEMENT

Nous avons joint à cet utile appendice dts vers d'Antoni Deschamps et d^AnUdle Rolland^ en l'honneur de François Millet,

Lts Souvenirs de 6arbi20n, que nous offrons aujourd'hui au public, — enrichis d'eaux-fortes y faites expris pour u livre par sept de nos meilleurs graveurs — furent tris-favorablement aecueillis lors de leur apparition dans les journaux. Qu'il nous soit permis, à l'appui de notre dire^ de citer ici ces lignes éloquentes d'un illustre académicien, M. Oaave Feuillet, qui a iti longtemps bibliothécaire du Palais de Fontainebleau :

«... La remarquable étude de M. Alexandre Piedagnel> sur Millet et sa famille^ a renouvelé très-agréablement les impressions que j'ai rapportées de ce beau pays. Les aspects doux et sévères des grands bois, l'atelier de Tartiste, son talent^ son caractère, son intérieur, tout cela est peint avec une émotion et un charme qui se communiquent. »

Un critique des plus autorisés, M. Jules Leoallois, vient d'émettre la mime opinion dans son excellent

DE L'ÉDITEUR a.

volume tur FmutinâUau (Mémoires d'une Fortt), apris avoir reprodmt divers fragnunU au travail dont il s'agit :

«... ÉctÎTain vaillant et consciencieux, M. Alex. Piedagnel a consaaé au récit de ses impressions des pages tout à fait gracieuses. Dans ce tableau dTntérieur, très-réussi, la scrupuleuse fidélité du peintre n'empêche ni le .charme ni l'émotion, n

Les chalmrmx éloges de juges aussi ampétents expliqueraient suffisamment, au besoin, la réimpression de ces souvenirs intimes.

Rien n'a iti nigligi, d'ailleurs, pour rendre wAre publication sympathique aux admirateurs de l'artisu imiitent qui a signi les Glaneuses <f TAngelus.

Puù, Décembre 1675.

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SOUVENIRS DE TARBIZON

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L y a quelques années, je me trou-

vais, par un soir d'automne, assis à

une table hospitalière, entre deux des

plus célèbres artistes de ce temps-ci : MM. J.-F.

Millet et Théodore Rousseau.

Notre conversation avait capricieusement suivi

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cent méandres charmants. Les yeux brillaient, les lèvres souriaient, car chacun respirait à pleins poumons et se sentait heureux de vivre dans cette atmosphère de cordialité exempte d'arrière-pensèe.

L'auteur du Vanneur m'avait, au dessert, trèsgracieusement promis un croquis.

« Tenez, mon cher ami, je vous donnerai une paire de sabots...

— Mais^ là, des sabots authentiques et signés ?

— Parfaitement. De vrais sabots rustiques, mollement couchés sur un lit de pûlle, et qui feraient envie au maire de mon village. Seulement il faudra venir les chercher.

— Où cela?

— A Barbizon, parbleu I Et souvenez-vous que je n'aime point les apparitions. Bon gré mal gré, vous devrez vous installer dans mon ermitage, et y rester pour faire pénitence... Le plus longtemps sera le mieux! »

Par malheur, en ce monde, on n'est pas précisément libre d'exécuter à jour fixe tous les projets que l'on forme. L'aimable inviution du grand

BILLET CHEZ LUI is

artiste me fut renouvelée à plusieurs reprises. Mille et un obstacles survinrent. Toujours le temps me manquait pour aller lui demander la fameuse paire de sabots. Enfin, cependant, j'ai pu me rendre à Barbizon, et je vais avoir aujourd'hui, cher lecteur, le plaisir de vous raconter mon voyage.

Mais, par exemple, il me sera permis, n'est-ce pas? de m'arrèter quelquefois en chemin^ pour faire Tècole buissoxmière dans le champ verdoyant des digressions!...

|es environs de Paris (tant vantés !) sont, en général, un peu trop arrangés. On y abuse du convenu, des amours frelatées et bruyantes, des bals cr champêtres », des refrains banals et égrillards, de la friture de goujons et du c lapin » sauté. Le dimanche surtout, ils me semblent à peu près insupportables. Les pauvres arbres y sont rôtb avant Theure et bien vite tout gris de pous-

sière : hélas I ils essayent de vivre à cinq u de chemin de fer du ■ foya » de la civilisaùoD, et ce voiànage, — il faut l'avouer, — nuit ângulièrement à leur santi !

Barbizon, — plus favorisa, gr&ce an del 1 — est àtuè à trois lieues au delà de Melun, et sur U lisi&re de la forêt de Fontainebleau. On fait en une heure et quan ces douze kilomètres, dans une voiture jaune citron, assez mal suspendue, assez mal dose, mais dont Tautomèdon, vigoureux gaillard au teint fleuri, à l'ceil émérillomié, garde învaiiap blement sa belle humeur.

Ce petit village, qui compte à peine cent maisons, est un vrai village, d'un aspect vivant et tûttoresque.

Guque chaumière, tiq>issie de pampres ou àe glycines au feuillage en éventail, est précédée ou suivie d'un jardinet, entouré d'une hùe d'aubépines, et dans lequel la rose — sans craindre de se c(»npTomettre — tient «entiers compagnie au chou aisé et i la romaine.

Toutes les phyâonomïes sont avenantes, tous

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les cœurs sont épanouis; toutes les portes peuvent être ouvertes du dehors par le premier venu, la nuit aussi bien que le jour, — car, dans cet heureux village, nul ne redoute les voleurs, puisque jamais, de mémoire d'homme, on n'y en a vu un seul !

A neuf heures, Barbizon est complètement endormi; avant quatre heures du matin, tous les habitants seront sur pied. Il faut aller s'occuper des champs!

Les (c petites dames » sont inconnues dans ce pays perdu, où l'on ne trouve même pas un émule de Figaro 1

En revanche, on y boit du lait sans mélange, et l'on s'y procure aisément des œufs frais et des fruits délicieux.

Là, tout le monde travaille ; chacun sait se contenter de peu, la politique ne préoccupe personne, et pas une misère ne vient assombrir le tableau.

Vous le voyez, Barbizon est bien loin de Paris!

 pardr de Melun, la route qui conduit à ce

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paradis terrestre est ravissante. Les villages de Dammarie et de Chailly ont un air coquet qui séduit à première vue. Des deux côtés du chemin i le voyageur contemple, sans se lasser, de longues files de marronniers^ de pommiers et d'acacias , dont les nuances variées réjouissent l'œil.

M. Ch. Jacque, le peintre ordinaire de la gent emplumée, et quelques autres artistes sincères s'installent à Barbizon aussitôt le retour des hirondelles. Théodore Rousseau* avait la même habitude.

Depuis plus de vingt ans, mon éminent compatriote François Millet y demeure toute l'année avec sa famille, et il ne se rend à Paris que si, par aventure, des affaires l'y appellent impérieusement.

Pour ce paysan au cœur droit, pour cet artiste

* Mort à la fin de décembre 1867. — Lors de mon séjour i Barbizon, rien ne faisait prévoir encore que ce grand peintre, que cet homme de cœur (auquel M. Alfred Sensier a consacré un si beau livre) serait, hélas ! prématurément enlevé à la France et à ses nombreux amis (

original et convaincu, Paris est une ville fatigante et malsaine. Il trouve qu'on y respire mal.

A-t-il tort?

Franchement, je suis tenté de lui donner raison.

PRÈS avoir fait deux cents pas dans Tunique rue du village, en arrivant de Chailly, on rencontre sur la droite une maisonnette littéralement couverte d'un épais manteau de clématites^ de lierre et de jasmin de Virginie. La petite porte, jadis peinte en blanc et sans nul ornement, ne reste jamais close pour celui qui vient y frapper. La façade de ce logis modeste donne sur un vaste jardin tout rempli d'un attrayant désordre.

Les fleurs, les légumes, les firuits y croissent sans nul souci de la symétrie, et paraissent vivre et multiplier en parfaite intelligence. Un grand rosier blanc, curieux et sournois, semble vouloir escalader les fenêtres, et une haie d'églantiers et de

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sureaux, enguirlandée de liserons, annonce le commencement du jardin, où se trouve, sur la gauche, et au rez-de-chaussée, l'atelier du maître.

A la suite de l'enclos embaumé, la basse-cour, bruyante et riante. Puis le verger. Puis un petit bois toufiii, et, tout à côté, à dix minutes de la maison, la forêt de Fontainebleau, l'immense forêt de Dénecourt et d'Obermann, verdoyante, ombreuse, pleine de bruits vagues et harmonieux ou d*éloquents silences.

La forêt, avec ses mille aspects, tous admirables ; avec ses éclaircies souriantes, ses perspectives inattendues, sesfrémissements,sestapisdemousse soyeuse, ses genévriers d'une odeur si pénétrante, ses rochers gigantesques bronzés par les siècles; la forêt, avec %^s profondeurs infinies, ses mystères impénétrables, sa majesté sereine, immuable, étemelle.

La forêt si belle, si splendide, à toute heure, en tout temps 1 Le matin, au lever du soleil, quand les rayons, filtrant à travers les branches, font des taches lumineuses sur la mousse ; la nuit, argentée par le clair de lune ; dès avril, avec son feuillage si

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tendre et les bondissements joyeux de ses hôtes ; en automne, avec ses masses imposantes de verdure variée, aux teintes inimitables ; l'hiver enfin, lorsque siffle la bise, sombre, dépouillée, couverte de neige éblouissante ou d'un givre scintillant et remplie de gémissements lugubres...

Dois-je Tavouer? je n'ai jamûs parcouru la forêt de Fontainebleau sans me surprendre à sourire de bon cœur des prétentions du bois de Boulogne, cette forêt en miniature, émaillée de biches et de gandins, ce bois joujou, coquet, arrosé, aligné^ sablé, peigné soigneusement et rasé de frais comme un nouveau marié.

ERTAW jour, — il y a de cela sept ou huit ans, — un chroniqueur parisien fit une visite à M. J.-F. Millet.

La semaine suivante il racontait, sans mauvaise intention, ses « impressions de voyage, » et, décrivant la maisonnette du célèbre artiste, il l'appe-

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fait une villa. M. Millet l'apprit par hasard, et son étonnement fut grand. « Une villa! Bon Dieu ! ma chaumière est une villa? Mais, à ce compte, mes sabots en noyer sont des bottines de chez Thonnerieux, et mon chapeau porte, à mon insu, la marque illustre : Pinaud et Amour ! . . . Une villa ? quelle étrange idée!... »

Et, en efifet, je l'atteste, le logis hospitalier du peintre des Glaneuses ne mérite point un semblable affiront. Ce nid, blotti dans le feuillage, amoureusement tapissé de verdure et de fleurs, doré par le soleil, plein de parfums et de chansons, — et où les corbeaux mêmes, devinant qu'ils se trouvent chez un sincère ami de la nature, s'apprivoisent et viennent manger dans la main, — est bien réellement une chaumière, — plus enviable, à coup sûr, que bon nombre de luxueuses villas et de palais!

Le toit s'égaye et rit 1

La maison est vaste, — très-vaste, quoique n'ayant pas beaucoup d'apparence, — mais la famille est nombreuse.

Dieu bénit les grandes familles ^ dit le proverbe.

M. François Millet a toujours été de cet avis. Son père avait neuf enfants ; il en a neuf à son tour, tous vigoureux, tous aimables, tous adorés.

Dès l'aube, ce petit monde, heureux et insoucieux, babille et gazouille à l'envi, faisant ainsi concurrence aux oiseaux du voisinage.

Dans la journée^ les jeunes filles travaillent au fond du petit bois, ou bien à l'ombre des sureaux et des lilas du jardin. La charmille est, sans cesse, pleine de rires argentins et frais qui épanouissent l'âme et font aimer la vie.

Le père entend, de son atelier, ces bruits confus et charmants.

Ils sont, pour lui, une force et une espérance. L'artiste interrompt parfois l'ébauche commencée et) souriant doucement, il songe ! Il songe qu'à deux pas de sa retraite cette famille aimée, qui travaille et qui chante, est heureuse parce qu'il est là, et l'inspiration aussitôt lui arrive plus brillante encore qu'auparavant.

Si, de loin en loin, un peu de lassitude, un léger

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découragement rassombmscDt, il ouwe la porte toute grande et court à ses enfants. Il embrasse Tun, il jase avec l'autre. Il entrevoit, dans la pinombre, sa femme qui travùlle, elle aussi, alerte et rieuse, et bientôt après, ayant repris sa palette, réconforté, rajeuni, plein de foi ardente et d'enthousiasme, il signe une belle page de plus.

Toute la famille respecte les études et les méditations du père. La porte de son atelier n'est presque Jamais close; maïs personne ne voudrait y pénétrer sans autorisation . Bien qu'aucune recommandation spéciale n'ait été fûte , les plus petits comme tes plus grands modèrent soudain le bruit de leurs pas et de leurs voix,en passant à côté de ce sanctuaire de l'inspiration et du rêve, et j'ai entendu, moi qui vous parle, la brune Jeanne, qui n*a pas sept ans, dire en mettant son doigt mignon sur sa bouche rose : « Chut! papa travaille I ■

V€lLLEr CHEZ LUI j;

François Millet, qui est né à Gréville, non loin de Cherbourg, doit avoir à présent environ cinquante ans. L'excellent ardste a gardé religieusement le souvenir de son village agreste, dont les chaumières moussues sont éparpillées au bord de la mer.

Le choc régulier et majestueux des vagues contre les rochers granitiques de la plage, le murmure solennel du flux et du reflux, les gémissements du vent dans les pommiers et les chênes^ furent les premiers bruits qui frappèrent son oreille. Ces magnifiques spectacles, en quelque sorte étemeb, lui ont laissé une impression profonde et profitable. La vie des champs lui a toujours semblé la seule véritablement normale et digne d'être enviée.

M. Millet est à la fois un philosophe et un poëte, doublés d^un père de famille qui adore la belle humeur, la franchise et la simplicité. Sa figure sjmipathique et bien éclairée fait deviner de

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suite une cordialité sans le moindre apprêt. Cet artiste du Danube^ aux cheveux bouclés, à la barbe grisonnante , possède une étonnante mémoire et une érudition de bon aloi qui perce à son insu.

Ses livres favoris sont la Bible, les œuvres de Théocrite, qu'il préfère même à son cher Virgile, et celles de Shakespeare, de Chateaubriand, de Victor Hugo et de Bernardin de Saint-Pierre. Il admire beaucoup aussi Lamartine^. Balzac, dont il apprécie néanmoins les puissantes qualités d'imagination et d'observation , lui paraît , en somme , diffus et malsain.

Je me proposais de raconter ici Tune de nos causeries matinales, en forêt, les pieds dans la rosée ; mais, après mûre réflexion, j'y renonce. Je craindrais trop de défigurer maladroitement le langage élevé et concis de mon interlocuteur.

Ennemi juré de la phraséologie, Millet estime qu'en général les plus courtes descriptions sont les meilleures. Ses expressions sont toujours empreintes d'une originalité pénétrante : le pitto-

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resque et l'imprévu le séduisent. Aimant le vrai, avant tout, par-dessus tout, le convenu lui inspire une antipathie insurmontable. On Ta accusé fréquemment de réalisme exagéré et de parti pris. Il n'est cependant point systématique, et son amour pour la nature, dont il comprend et explique à merveille les splendeurs , est assurément bien sincère.

^pvEU soucieux de la mode du jour, le peintre du ^J^ Paysan à la houe et de la Tondeuse de moutons ne prodigue point à toute heure et à tout venant le titre d^ami. En revanche, pour ceux qu'il a choisis, son dévouement demeure inaltérable. Il fuit avec soin ces fâcheux maudits , ces parasites fatigants, à la tète vide, au cœur sec, à l'estomac d'autruche, qui pullulent à la campagne et à la ville, et que Victorien Sardou a flagellés si vigoureusement dans sa spirituelle comédie des Intimes. Vous vous souvenez^ lecteurs, de cette satire éloquente :

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« On se voit une fois: « Monsieur I » deux fois: « Mon cher ! » trois fois : « Mon vieux ! » Un Siamois qui tomberait sur le boulevard , et qui nous prendrût au mot, se dirait : Qjielle bèné* diction ! ces Parisiens sont tous unis par les liens d'une affection indissoluble ! ... « Mon ami ! bon ami ! cher ami 1 tendre ami ! • . . » Et des poignées de main, devant» derrière... et je te secoue, et je te démanche 1 et je te serre la main ! — comme je te serrerais le cou ! Il est vrai qu'elle est pleine de boue et d'argent volé ! Raison de plus pour la secouer ! C'est le moyen qu'il en tombe quelque chose!... »

'est surtout à sept heures, au moment du souper, que se révèlent les charmes paisibles de l'intérieur patriarcal du maître.

Autour de la table de famille ^ abondamment servie, les enfants sont assis, ébouriflfés et souriants. A côté des plus grands, sont placés les petits.

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dont on s'occupe avec une touchante sollicitude.

Le père préside gaiement, ayant en face de lui la mère attentive et infatigable. J'ai vu souvent, pendant ces repas, une fillette de six ans à peine faire manger sa sœur, qui ne parle pas encore, avec une grâce et un sérieux vraiment adorables. Les égoïstes ignoreront toujours quelle douce magie exercent sur les cœurs ces petites tètes blondes ou brunes, malicieuses et heureuses !

Le souper terminé, les trois plus grandes sœurs — de belles jeunes filles de quinze à dix-huit ans, — reprennent allègrement un délicat travail de lingerie ou une tapisserie attrayante, tandis que Tauteùr du Semeur et du R^s fait sauter à loisir sur ses genoux €( au pas, au trot, au galop ! » en firedonnant une rustique chanson normande, la mignonne Jeannette, la rieuse Marianne ou Georges le turbulent.

D'autres fois, il fait la lecture à haute voix, ou bien il raconte de fantastiques histoires , et tous les yeux alors, fixés sur le narrateur, expriment successivement l'anxieuse curiosité et la joie naïve,

So OEILLET CHEZ LUI

au fur et à mesure que les péripéties du récit deviennent palpitantes ou joyeuses.

Quand la soirée est belle, on entreprend souvent une courte excursion, en jasant et chantant^ du côté du Chine du Roiy ou dans un petit coin de la forêt, voisin de la maison, très-pittoresque, planté de pins, parsemé d'énormes rochers couverts de gramens, et que la famille de M. Millet a nommé la Forit'-Naire, à cause de son aspect sauvage, sombre et grandiose.

VAMT de conquérir la réputation brillante et méritée dont il jouit, — en dépit des critiques amères et injustes, — M. François Millet a, naturellement, supporté de pénibles et longues épreuves. L'amour du foyer et l'amour de l'art l'ont soutenu; il doit. à ces auxiliaires puissants d'avoir gagné la bataille !

U faut, tout d'abord , au penseur, au poète, à

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l'artiste convaincu qui cherche à se faire un nom, de l'énergie , de la persévérance et de la foi ! S'il est marié, et si sa vaillante femme l'aime et le comprend, il est sauvé. On accomplirait des miracles dans ces conditions d'existence. On est pauvre? qu'importe ! On a des obstacles à vaincre, des déceptions à subir? qu'importe encore! la jeune femme est là, courageuse et riante, sans cesse sur la brèche, veillant à toutes choses, prenant sa part des chagrins du travailleur acharné, applaudissant à ses eflforts, le conseillant, Tinspirant, le réconfortant à l'aide d'un regard ou d'un sourire ! ... Ah ! les douces émotions , les saintes récompenses ! et que de fois le succès arrive, radieux et triomphant, après ces luttes opiniâtres , — lorsque l'ange du foyer est resté fidèle, jusqu'au bout, à sa mission si noble d'abnégation et de dévouement ! Rien ne vaut, pour l'ouvrier de la pensée, cet amour profond et vrai qui réchauffe son âme et qui l'enivre ! La compagne de sa vie est son ange gardien !

Laissez-moi vous citer Marie de la Villéon, la jeune et charmante femme d'un admirable poëte

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breton, Hippolytc de la Morvonnab. Voici ce qu'elle écrivait à son mari dans les premiers temps de leur union, en mars 1833 :

« Tu me parleras souvent de ce que tu fais, de tes projets ; tu me liras toutes tes poésies. Je rêverai avec toi à Tavenir qui semble s'éclaircir; nous nous promènerons sur nos côtes, sur nos grèves, dans notre joli petit bois, où le chant d'un oiseau, une fleur nous arrête ; nous parlerons de ceux qui sont loin. Nous redirons ensemble ce qu'ils nous ont confié de charmant^ de si doux à notre souvenir... »

Croyez-moi, c'est à coup sûr M""* de la Morvonnais qui, en s'associant de cœur à la vie intellectuelle^ aux études poétiques de son mari, lui a inspiré les plus délicieuses pages de sa Thébaîde des Grèves, un chef-d'œuvre — pour ainsi dire, hélas ! inconnu aujourd'hui.

Je me souviens d'avoir entendu, certain soir, un dialogue touchant dans un jeune ménage parisien. Le mari, qui débutait alors dans la carrière épineuse des lettres, est à présent l'un de nos plus

rî —

VaCILLET CHEZ LUI ss

célèbres écrivains, accoutumé — depuis longtemps déjà — aux applaudissements chaleureux.

« Mon ami, disait M"' ***, décidément, nous avons besoin de grands rideaux pour la salle à manger.

— Tu crois?... Après tout, c'est très-possible. Le luxe est en train de devenir une impérieuse nécessité ! D faut , bon gré , malgré , suivre le courant... Eh bien! écoute. Si notre pièce, dont la première représentation doit avoir lieu demain, obtient quelque succès, nous achèterons des rideaux, de beaux rideaux, bien amples, en perse bleue, avec des bouquets de fleurs des champs. »

L'aimable femme battit des mains et sauta au cou de son mari.

La pièce — c'était une comédie (une perle fine !) — resta pendant trois mois sur l'affiche d'un théâtre de genre.

Les rideaux ornent toujours la salle à manger.

Je le parierais, ils ont fait cent fois plus de plaisir à M°* *** que les plus précieuses dentelles n'en

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auraient causé à certaines femmes coquettes , au cœur vide, qui morcelleraient volontiers la dot de leurs enfants pour se faire habiller chez le couturier en renom.

ÈVENONS à l'ermite de Barbizon. — Au moment de ma visite chez M. Millet, un grand paysage normand, et trois immenses panneaux — destinés à Tun des plus brillants hôtels de Paris, — étaient en cours d'exécution. Parlons d'abord du paysage, qui m'a semblé une véritable merveille. Il reproduit un site pittoresque des environs de Gréville.

Au fond, un splendide rideau d'arbres ; plus près, des chaumières ; vers la gauche, un sentier ourlé de murs bas, en pierres sèches, et qui monte, serpente et se perd dans le lointain d'une façon ravissante. De chaque côté du chemin, un pré verdoyant, rempli d'une herbe épaisse, luisante^ pareille à du velours.

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Le soleil inonde diverses parties du paysage^ et produit çà et là des effets d'une vérité qui frapperait même les indifférents en matière d'art. Sur le premier plan» des canards barbotent dans un ruisseau, et deux ou trois bœufs ruminent à Tombre d'une haie d'aubépines.

U est impossible de rien rêver de plus reposé, de plus vrai et pourtant de plus poétique que ce paysage j traité avec beaucoup de vigueur et de sentiment. Après quelques minutes de contemplation, on se trouve transporté dans le joli sentier dont j'ai parlé, et, en dépit de la bordure du tableau, l'horizon parait s'étendre à l'infini.

Je cède vite au désir de commettre également une indiscrétion à l'égard des trois panneaux, qui étaient presque terminés lorsque je les ai admirés. Ds représentent : le Printemps y VÉti et V Hiver. Le plafond n'était pas encore commencé.

Daphnis et Chloé, — ces candides enfants qui personnifient si bien le chaste et délicieux premier amour, — ont été choisis par l'illustre artiste pour figurer la douce saison du renouveau, le temps

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heureux des rossignols, des fraises parfumées, du lilas et des roses.

Au loin, on entrevoit, à gauche, la mer calme et bleue. Dans le ciel azuré, pas un nuage orageux. Daphnis, assis sur un banc de mousse, au pied d'un autel rustique, élevé au milieu des arbres, en Thonneur du vieux Pan, offire timidement à Chloé un nid qu'il vient de dérober dans le bois voisin. La blonde et vermeille Chloé, à genoux devant l'adolescent, caresse de la voix les petits oiseaux tout effarés, et ses lèvres s'arrondissent gracieusement, tandis qu'elle les cajole avec une adorable naïveté, afin de les encourager à la confiance. Les deux pauvres enfants ne savent rien encore de la vie, et le génie du peintre se révèle surtout dans l'expression charmante qu'il a su donner à ces chers ignorants.

VÉti nous montre Cérès, au teint hàlé par le soleil d'août. Son front est couronné d'épis dorés ; elle est merveilleusement campée, la faucille en main, vigoureuse et pleine de majesté tranquille. Derrière elle, dans le loinuin, on aperçoit des

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paysans sciant le blé, tandis que d'autres font des gerbes, et, plus près, Tœil s'arrête sur des moissonneurs endormis, qui, certainement, ont succombé au sontmieil à cause de l'excessive chaleur. Aux pieds de cette rustique Cérès se trouvent des sacs de son, et des pains entassés dans une corbeille d'osier.

En regardant le panneau de V Hiver y on se surprendrait volontiers à grelotter. — La neige cou* vre la terre. U Amour ^ glacé, frissonnant, erre à l'aventure, cherchant un abri. Hélas! le pauvret peut-être va mourir? Oh! non, rassurez*voiis. Une fenmie a entendu ses plaintes ; elle a ouvert la porte de son humble logis hospitalier. Elle se penche vers l'enfant-roi, pâle d'anxiété et de froid, elle l'entoure de ses bras, elle va l'envelopper dans les plis de son vêtement pour le réchauffer. . . Le vieil Ânacréon, couronné de lierre, accourt, lui aussi; il l'appelle, il l'encourage... Un feu clair et pétillant flambe dans l'âtre... Allons, l'Amour l'aura échappé belle, — mais le malin dieu sera sauvé!

Je ne vous dis rien des ébauches vigoureuses et variées, ni des marines splendides peintes par François Millet, d'après des souvenirs de son cher village. Je n'en finirais pas, si je voulais essayer d'énumérer ici toutes les richesses artistiques que renferme sa maison.

^>^E quatrième jour de mon pèlerinage à Bar- ^^4 bizon^ j'accompagnai mon hôte chez son fidèle ami et voisin, l'auteur de Y Allie de Châtaigniers.

Nous trouvâmes Thabile paysagiste dans son atelier, situé au premier étage, et dont la fenêtre, encadrée d'une épaisse guirlande de lierre, donne sur un délicieux point de vue. Théodore Rousseau mettait la dernière main à une toile de dimension moyenne, pleine de soleil et de calme heureux... Au milieu, un buis énorme abrite un four communal. Sur le premier plan, des bruyères, des

mousses d'un fini d'exécution irréprochable et charmant. Au fond, tout au fond^ à droite, le clocher du village ; à gauche, une chaumière dont la porte est ouverte... Partout une douce lumière. On devine aisément que les habitants de ce pays béni connaissent le bonheur paisible, et qu'ils sont dignes de l'avoir pour hôte assidu.

Le grand peintre nous fit voir, avec beaucoup d'obligeance, diverses ébauches vraiment belles représentant des sites de la forêt de Fontainebleau . Le Dormoir, entre autres, nous parut d'un merveilleux aspect.

Mon attention, je le confesse, fut distraite à plusieurs reprises, et voici pourquoi :

Une ravissante jeune fille, au regard limpide comme celui des madones du Sanzio, se trouvait, en même temps que nous, dans l'atelier de Théodore Rousseau. Appuyée sur le bras de son père, la blonde visiteuse contemplait, radieuse et tranquille, le tableau placé sur le chevalet, et, par instants, l'artiste charmé oubliât son œuvre pour admirer cette éblouissante et candide jeunesse.

qui lui apparaissait comme une vision souriante du printemps en fleur.

Debout auprès d'eux^ la mère, — une heureuse mère, Tâme pleine de quiétude et de foi! — regardait tour à tour le tableau... et sa fille.

IVERS motifs réclamaient impérieusement ma rentrée à Paris, dans un assez bref délai. Deux ou trois fois déjà, cédant à de cordiales instances, j'avais prolongé mon séjour. Il fallait cependant se décider à dire adieu au village et à ses aimables habitants. « — Non, pas adieu, s'écriait Millet, mais au revoir! »

Hélas ! lorsqu^on s'en va, sait-on jamais si l'on pourra revenir?

La veille du jour définitivement fixé pour le départ, en un petit quart d'heure, mon hôte, enfermé dans son atelier, avait dessiné à la plume la fameuse paire de sabots qui m'était promise.

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Ce croquis révèle la puissance, roriginalité réelle de l'artiste. Au bas du dessin se trouve une dédicace sincère qui me le rend plus précieux en-

core *,

Le lendemain, dès Taube, je quittais Barbizon, en emportant le souvenir ineffaçable de cette charmante hospitalité gauloise , si rare aujourd'hui... et mes chers sabots rustiques!

Mon ami, M. François Millet, est^ avant tout, partisan du travail et de la simplicité. H fuit le bruit, il n'aime point la foule, et cette étude rapide, reflet exact de mes impressions, gênera peutêtre un peu sa modestie de bon aloi. Q^'il me pardonne, cependant.

J'ai cédé, tout naturellement, au désir d'esquis-

* Une réduction, par la photogravure, du croquis dont il s'agit a été placée en tête de ces Souvenirs.

ser le profil d'un vériuble arùste, dont l'existence paisible est si bien remplie !

Une pareille vie doit être pour beaucoup un exemple et un encouragement.

Paris, sepUmbrt 1864.

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