TROISIÈME PARTIE
Il ne me semble pas utile d'analyser séparément chaque écrit de Guadet ; ce travail serait fastidieux et sans profit, car il fut souvent obligé de se répéter. Ecrivant pour des lecteurs différents, la monotonie n'était pas à craindre, il savait en outre que pour faire adopter une thèse, le plus sûr moyen est d'y revenir sans cesse.
L'écrivain novice craint souvent de fatiguer son lecteur, mais celui qui est plus familiarisé avec la paresse de notre esprit, pense que ce n'est qu'en répétant à satiété les mêmes choses, simplement rajeunies afin de faire croire qu'elles sont nouvelles, que l'on arrive à convaincre.
Dans ses écrits, il s'adressait à quatre caté-
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gories de lecteurs ; c'était, dans ses discours, aux élèves et aux maîtres de Tlnstitution ; dans ses rapports, aux membres de l'administration ; dans ses grands ouvrages sur les aveugles, aux hommes spéciaux, aux instituteurs d'aveugles. Certains de ses ouvrages devaient aussi être lus au ministère de l'Intérieur par ceux qui tenaient entre leurs mains la destinée de l'Institution. Enfin, dans divers articles faits pour les revues, ou pour d'autres publications, dans des brochures de propagande, il s'adressait au grand public, à tout le monde.
C'est à ce grand public qu'il a le moins parlé ; quand il l'a fait, il s'est borné à résumer ses écrits antérieurs; voilà pourquoi ces articles semblent plutôt être encore adressés à des hommes spéciaux, qu'à ces lecteurs curieux, mais peu attentifs. — Cette catégorie de lecteurs aime certainement à apprendre quelques détails précis , mais tient avant tout à des récits piquants, au pittoresque, à la vie, à la couleur, enfin à ce que Maxime Ducamp sait si bien mettre dans ses études sur les œuvres de bienfaisance, et sur les différents services de l'organisation matérielle de notre société moderne. La couleur manque à Guadet, au moins dans ce genre d'écrits, et cela vient, je le répète, de ce qu'il ne travaillait pas spécialement pour le grand public.
Une autre critique que je ferai, mais toujours avec toute la modération et le respect qu'un apprenti doit apporter à l'analyse de l'œuvre d'un
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Maître, c'est que dans ses écrits adressés aux pédagogues, il y a trop d'apologie en faveur des aveugles, c'est du moins l'impression que je ressens en les lisant en 1885. Mais, je sais bien qu'à l'époque où il écrivait ces apologies, elles étaient peut-être nécessaires ; car alors beaucoup d'hommes spéciaux, surtout dans certains pays étrangers, étaient les premiers à contester l'utilité pratique de l'enseignement musical pour les aveugles, et cela faute d'expérience. Il fallait bien alors que Guadet leur dit et leur répétât sans cesse : les aveugles peuvent faire d'excellents musiciens, ils font d'excellents musiciens, nous en produisons chaque jour, imitez-nous, et vous obtiendrez des résultats semblables aux nôtres.
Et puis, pendant qu'il écrivait, il devait voir parfois se dresser, devant sa table de travail, l'ombre de quelque farouche bureaucrate du ministère, avec lequel, la veille encore, il lui avait fallu disputer, pied à pied, un crédit impérieusement exigé par les besoins de l'école; et, malgré lui, Guadet s'adressait à cet interlocuteur fantastique aujourd'hui, mais hier bien réel, qui n'avait qu'une réponse : « l'instruction des aveugles coûte déjà beaucoup trop cher à l'Etat; et je doute que vous obteniez des résultats, qui puissent, avantageusement pour votre thèse, être mis en regard de vos exigences. » Alors Guadet s'animait en pensant que les pages qu'il écrivait pouvaient tomber sous les yeux de ce froid contradicteur, et il établissait, avec chaleur, qu'on
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ne doit pas compter les sacrifices, quand on vise un but élevé où Ton est certain d'atteindre. ^
D'ailleurs, il voyait les défauts de ses écrits et '^ reconnaissait qu'il n'avait parlé que pour un public spécial.