Ô J. GUADET
aveugles ; celui du dictionnaire Buisson, de tous ses travaux réunis.
Cependant Guadet savait bien comment il fallait parler à ce grand public ; Je n'en veux pour preuve que le passage suivant, qu'on trouve à la fin de son article du Tableau de Paris: «Une question nous est souvent adressée ; que deviennent ces enfants lorsqu'ils ont quitté le toit hospitalier qui abrita leur jeune âge ?
Eh l mon Dieu, disons-le tout de suite : c'est avec bien de la peine qu'ils parviendront à gravir tristement le sentier de la vie; jetés dans le monde sans autre appui qu'eux-mêmes, ils auront bien souvent à lutter contre la misère. De la part des aveugles tout étonne, tout ce qu'ils font est merveille et provoque les plus étourdissantes ovations, mais toutes ces démonstrations cachent de cruelles réticences, et l'amour prppre des voyants sait bien faire ses réserves ; ces merveilles sont des merveilles relatives, et seulement parcequ'elles sont le fait d'un aveugle. Aussi quand le malheureux aveugle, sur la foi d'éloges trompeurs, se présentera dans le monde pour lui demander l'emploi de son savoir, de son talent, de son industrie, lorsqu'on ne verra plus en lui qu'un solliciteur, à peine alors comprendra-t-on qu'un aveugle soit capable de raisonner, de sentir, de se mouvoir ; qu'il crée des prodiges, on refuse d'y croire ; qu'il se montre aussi habile, quelquefois plus habile que les voyants. On répète encore qu'il est impossible qu'un aveugle puisse en rien être
comparé au voyant. Mais ce n'est pas tout:
incapable de se guider seul, l'aveugle devra pourvoir à la subsistance de deux ; ou le voyant gagnera son pain, l'aveugle, déjà condamné par la nature à faire moins que le voyant, n'aura guère trouvé que la moitié du sien, il lui faudrait gagner double salaire ou peu s'en faut. Oh! oui, le sentier de la vie est bien semé d'épines pour le malheureux aveugle ! Mais, comme par une espèce de compensation, le ciel a mis dans son âme une force et une persévérance qui ne fléchissent devant aucun obstacle. » (1)
Et, ailleurs, il disait encore ; (2) « Oh ! ce n'est pas le savoir, ce n'est [pas le talent, ce n'est pas l'amour du travail, ce n'est ni le courage, ni la constance qui manquent au jeune aveugle qui s'en va : il a de tout cela tant qu'il en faut ; et si tout cela suffisait, son sort serait assuré. Ce qui lui manque trop souvent, à son entrée dans la société, ce sont les moyens de premier établissement ; ce sont des esprits élevés,des cœurs chaleureux qui sachent comprendre ce qu'il y a de beau, de sublime dans un aveugle qui, fort de son savoir, de son talent, de son aptitude au travail, vient demander sa place au milieu des voyants ; qui sachent comprendre ce qu'il a dû lui coûter de peines et de sueurs pour éclairer son intelligence, pour développer son talent, pour
(1) Tableau de Paris page 24 colonne 2.
(2) Discours prononcé à la distribution des prix 1855. — Palmarès, page 9.
rendre ses mains capables d'exécuter les conceptions de sa pensée; ce qu'il lui faut tous les jours de constance et de courage pour accomplir la tâche qu'il s'impose ! »
C'est ainsi qu'il faut écrire, quand on parle à tout le monde, il faut faire vibrer ces cordes-là, montrer plutôt ce qu'est l'aveugle dans la société, que ce qu'il est dans les murs de l'école spéciale.
Tout ce que je viens de dire, je l'ai écrit sans scrupule, parce que si Guadet vivait, si je pouvais avoir l'honneur de lui soumettre ces appréciations, je suis convaincu qu'il les ratifierait ; car ce que je développe ici se trouve implicitement contenu dans une note que j'ai été très heureux de découvrir au milieu de ses papiers; voici textuellement, ce qu'elle renferme :
« Leur capacité^ leurs droits dans la sooiëiéy leur condition présente, leurs légitimes aspirations.
« Depuis 25 ans je vis avec les aveugles, je me suis voué à les relever.
« Il me reste à résumer tout ce que j'ai écrit, en un livre de lecture facile, à leur payer ainsi ma dette toute entière.
« Il y a en France un mouvement, rapide et puissant, vers l'amélioration des classes souffrantes,
« J'apporte une pierre à l'édifice.
« Je veux être complet, je ne craindrai pas de me lépéter, je ressererai tout ce que j'ai dit: c'est un résumé.
« Je tiens à laisser un monument, à résumer de mes écrits tout ce qui peut-être fait et dit sur les aveugles pour le public. Mes écrits sont pour les gens du métier ^ celui-ci pour le public.
« Chose remarquable, les aveugles inspirent des sympathies profondes à quelques gens, ils montrent des aptitudes qui laissent la foule ébahie. Eh bien ! il y a un tel préjugé qu'ils ne sont bons à rien, qu'il n'y a pas en leur faveur un intérêt général, comme pour les orphelins, pour les femmes, même pour les petits vagabonds.
« Les aveugles sont-ils donc en pi petit nombre qu'ils ue vaillent pas la peine qu'on s'en occupe ? N'y a-t-il pas lieu de faire un livre qui, par le sujet au moins, prenne place parmi tout ce qui a été écrit sur les misères de l'humanité et sur les moyens de les secourir ; on a parlé des orphelins, des ouvriers, des ouvrières surtout, je parlerai des aveugles, c'est mon lot.
« Je les ferai connaître, comme les connaissant bien, les ayant pratiqués, étudiés, comme leur représentant.
« L'aveugle a souvent été comparé au sourdmuet, et presque toujours au profit de celui-ci, donnons donc enfin le pas à l'intelligence sur la matière.
« Il ne serait pas difficile peut-être de découvrir pourquoi il n'y a pas propension générale
pour l'aveugle, c'est qu'il est laid, souvent défiguré, quelques uns pénibles à voir, et on lui fait payer cette laideur ; il n'en est pas de même du sourd-muet.
c M. Dufau a fait un ouvrage philosophique et métaphysique, je fais un ouvrage pratique, d'économie politique. Ainsi considéré le sujet grandit. »
Il est très regrettable, que Guadet n'ait pu faire ce livre dont il concevait si bien le plan et l'utilité ; son œuvre eût été complète dans cette trilogie, étude historique, dans Thistoire de rinstitution, traité pédagogique, dans la condition des aveugles en France, et enfin livre de vulgarisation et de propagande, dans ce dernier ouvrage inexécuté ; mais ne nous plaignons pas trop. Ce que Guadet a fait, c'est le plus difficile, ce qu'il n'a pas eu le temps d'achever est le plus facile ; et les ouvrages techniques qu'ils nous a laissés sont de véritables richesses et doivent être le vade mecum, de tous ceux qui s'occupent des aveugles.