‹ J. Guadet et les aveugles: sa vie, ses doctrines, ses écritsChapitre 9 sur 27 · MORT A SAINT-ÉMILION EN · texte numérisé non relu

MORT A SAINT-ÉMILION EN

li) 16« Division 2« ligne, N» 1449.

ET

l ES AVEUGLES DEUXIÈME PARTIE

Si Guadet ne s'est occupé pratiquement que de l'éducation et de l'instruction secondaire des aveugles, c'est-à-dire des écoles d'aveugles ne renfermant que des élèves âgés au moins de 9 ans et au plus de 21 ans, il a traité dans ses écrits spéciaux la plupart des questions se rattachant à toute la vie de l'aveugle. Il est donc possible de connaître et d'exposer les théories de Guadet sur la première éducation des enfants aveugles dans leur famille, sur les écoles primaires, sur les écoles secondaires, sur l'emploi des aveugles sortis des écoles, et enfin sur l'assistance qu'il convient de donner à l'aveugle qu'une autre infirmité, ou la vieillesse, place dans des conditions exceptionnelles.

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Certainement on peut supposer que s'il avait été donné à Guadet d'appliquer par lui-même toutes ses théories, quelques unes d'entre elles eussent été modifiées par l'expérience personnelle que rien ne saurait remplacer ; mais il avait été instruit de la plupart des essais tentés en France et à l'étranger, dans le but d'apporter une solution à ces différentes questions, et si ses doctrines sur la première éducation des aveugles, sur les maisons de travail, ouvroirs, asiles, n'ont pas la même valeur personnelle que celles sur les écoles secondaires d'aveugles, du moins ne sont-elles pas dépourvues d'intérêt, et il peut être très instructif de les trouver ici résumées en quelques pages.

Il me semble que cette partie de mon étude peut être divisée en quatre chapitres: 1*» la première éducation des aveugles dans leurs familles; 2*» les écoles d'aveugles : écoles primaires ou préparatoires, écoles secondaires ou supérieures ; 3* emploi des aveugles sortis de l'école : musiciens, organistes, professeurs de musique, accordeurs ; aveugles non musiciens, professeurs de lettres ou de sciences, ouvriers ; ouvroirs, maisons de travail ; 4*» aveugles âgés ou invalides, asiles, maisons de retraite.

Mais, tout d'abord, il est bon, je crois, de dire quelques mots des idées générales de Guadet sur les aveugles.

Certains instituteurs d'aveugles ont représenté ceux-ci comme des êtres spéciaux, presque à part çiu point de vue physique, moral et intellectuel, et

exigeant, par conséquent, des soins tout particuliers. Etait-ce là leur conviction raisonnée , ou ne cédaient-ils pas inconsciemment à la tentation que nous éprouvons toujours de grandir la tâche qui nous incombe, afin que notre mérite en soit grandi par là même? Il est difficile de le dire, et pour moi, j'incline volontiers à croire que ces deux causes agissent également. Quoiqu'il en soit, Guadet n'a jamais pensé ainsi, il était au contraire convaincu que les aveugles sont à très peu de chose près semblables à tous les hommes.

« Comme nous (clairvoyants), ils ont des qualités et des défauts, qui, pour être en quelques points différents des nôtres, n'en sont probablement ni plus nombreux ni plus saillants. » (1)

Sans doute, il pensait bien que la cécité pouvait exercer une certaine influence morale et intellectuelle sur l'individu qui en est atteint, (2) mais il disait qu'on amenait très facilement l'aveugle à vivre de la vie des clairvoyants. Il déclarait que la morale des aveugles était celle de tout le monde, et combattait, avec beaucoup de bon sens etd'entrain, les célèbres sophismes de Diderot à cet égard (3). Une autre accusation qui avait le pouvoir de Tirriter, c'était le reproche d'ingratitude fait aux

(1) Discours, 1863, p. 14.

Nota. — Dans les nombreuses indications d*ouvrages qui se trouvent dans cette partie, les indications bibliographiques on) été données d*une manière très sommaire, parce que dans la 3* partie tous ces renseignements seront amplement fournis.

(2) Instituteur t. v. p. 29.

(3) De la première éducation des enfanta aveugles p. 101,

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aveugles par des hommes qui, disait-il, n'avaient probablement aucun droit à leur reconnaissance, et il citait avec plaisir ce trait caractéristique des maîtres et des élèves de Tlnstitution pleurant en quittant la vieille maison de la rue Saint-Victor, où ils étaient fort mal, quand cependant ils avaient la certitude de se trouver infiniment mieux dans le palais qu'on venait de leur construire boulevard des Invalides; mais ce qu'ils regrettaient dans les vieux bâtiments abandonnés, c'étaient les souvenirs qu'ils y laissaient, le toit sous lequel ils avaient reçu les premiers bienfaits de l'éducation, enfin, ils éprouvaient un ensemble de sentiments que l'on ressent mieux que l'on exprime, et qui est, je crois de la reconnaissance (1).

Au reproche de vanité, fait aussi quelquefois aux aveugles, Guadet répondait que si un certain nombre d'entre eux était en effet enclin à ce défaut, cela venait des compliments exagérés qu'on leur adressait, et, par conséquent, que là encore, la cécité n'était point directement en cause (2). Il estimait les aveugles très laborieux et disait: « Ils sont loin de redouter le travail, même le plus pénible, pourvu qu'ils y voient un moyen d'existence » (3). Au point de vue intellectuel, il reconnaissait qu'entre un aveugle et un autre aveugle il y a encore plus de différence qu'entre un clair-

(1^ Ibid., p. 104. — Institution impériale des jeunes aveugles de Paris (Extrait du tableau de Paris) p. 20.

(2) De la première éducation des enfants aveugles p. 106. (8) Instituteur,!, v. p. 190.

voyant et un autre clairvoyant, attendu qu'aux inégalités ordinaires d'intelligence que l'on voit se produire même entre deux frères, il y a pour les aveugles la grande distinction qu'il est juste de faire entre les aveugles de naissance et les aveugles devenus tels dans leur jeunesse (1); mais, à part cela, les aveugles pensent et raisonnent aussi bien que les clairvoyants, ils ont peut être un peu moins de promptitude, d'imagination, mais ils ont plus de sérieux (2); ils apprennent avec plaisir, et la discipline est facile à maintenir dans leurs classes (3). D'ailleurs, il dit : « L'esprit même de l'enseignement pour les aveugles ne diffère pas de ce qu'il doit être pour les voyants ; et la raison en est simple : L'aveugle qui sait lire et écrire est exactement dans la même condition intellectuelle que le voyant.

Ce qui varie de Tun à l'autre, c'est l'instrument matériel de l'instruction : l'un trouve par le relief et à l'aide du doigt ce que l'autre perçoit par la vue. Ce n'est donc pas proprement par les méthodes, c'est par les procédés que l'enseignement spécial des aveugles se distingue de l'enseignement donné dans les écoles ordinaires. » (Article Aveugle dans le dictionnaire de Pédagogie de Buisson, t. I, p. 162). Guadet répète souvent:

(1) Mémoire sur l'état de l'éducation et de l'enseignement dans l'institution, adressé à A/. Dufau, 1853. p. 3, ou Instituteur t. II p. 52.

(2) De la première éducation, p. 105. — Discours de 1863, p. 10.

fS) Article Aveugle dans le dictionnaire de pédagogie de Buisson, t. I. p. 163.

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« Si rinstruction est de droit naturel pour un autre, elle est pour lui de droit divin. » (1) Il observe très bien que l'aveugle illétré est comme étranger dans le monde physique, le sourdmuet, dans le monde moral. (2) Mais il ne faut pas croire que Guadet fît souvent des rapprochechements, des comparaisons entre les aveugles et les sourds-muets. Il ne voulait pas qu'on mêlât ces deux sujets tout à fait différents à son avis (3), il n'est pas hors de lieu de dire ici qu'un aveugle n'a aucun titre pour parler et pour écrire sur les sourds - muets . (4) Il regardait la poésie comme parfaitement accessible aux aveugles, car si le domaine de la vue leur manque, celui des sons leur reste, il est vaste et vierge encore (5). Pour la musique, par exemple, Guadet croyait qu'en général les aveugles ont plus d'aptitudes que les clairvoyants, cela à cause du développement forcé qu'acquiert Torgane de l'ouïe qui, chez eux, est sans cesse exercé. L'enfant aveugle écoute beaucoup et les sons se gravent dans son esprit (6),

(1) De la condition des aveugles en France, p. 4. ou Instituteur t. II. p. 51.

(2j L'institut des jeunes aveugles de Paris, son histoire et ses procédés, p. 7.

C3) Instituteur, 1. 1, p. 5-50.

(4) L'Institut des jeunes aveugles de Paris, p. 6. — Institut Impérial des jeunes aveugles de Paris. Lettre. — Bienfaiteur des sourds-muets et des aveugles, 1. 1. p. 44.

(5) Discours de 1863, p. 11.

(6) Les aveugles musiciens, p. 6. — Discours de 1863, p. 12.

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