I. — l’éducation du peintre
’ame ouverte à la vie et voulant l’exprimer tout entière ; un art savant et souple, qui cache sa science en étalant sa facilité; une technique sûre, incomparable dans l’esquisse, égale aux plus habiles dans l’achèvement ; une imagination riche et profonde, qui s’apparente d’un côté à la fantaisie décorative de Boucher, de l’autre à l’observation intime de Chardin, capable de ramasser des sujets dans la bassesse d’un Baudouin pour les faire accepter des honnêtes gens, capable aussi, dès le lendemain, de monter d’un vol assuré jusqu’aux régions de poésie où Watteau semblait sans rival ; toutes les grâces d’un génie aimable, qui reflète une époque
élégante, rêveuse, sentimentale, polissonne, familiale et sincère; tout
l’esprit d’un temps, tout l’esprit français au bout d’un pinceau Voilà
Fragonard, fds de la Provence et de Paris, un des grands peintres de son siècle et celui qui en a laissé la plus complète image.
On a dit amplement, et non sans excès, ce que Fragonard a pu tirer de sa province natale. Il faut en faire le compte avec mesure, sans oublier que le jeune Provençal fut transplanté à Paris dès ses quinze ans, et qu’ainsi se trouva interrompu le contact avec son pays. Ses jeux d’enfant, l’éveil de son adolescence, ont eu pour théâtre cette petite ville de Grasse, qui étage ses vieilles maisons et ses rues étroites parmi les jardins d’orangers, de grenadiers et de lentisques, à mi-hauteur entre les montagnes sèches qui la dominent et les collines qui se pressent devant elle jusqu’à l’horizon étincelant de la mer. C’est un des coins les plus riants de la province ensoleillée, un de ceux où les sens ont leur fête complète dans l’abondance des fruits, des fleurs et des parfums.
Tout est sain sur ces chemins de Provence, sous ce ciel généreux de lumière, qui fait, par la vigne et par l’olivier, la vie aisée et le travail sans fatigue. L’homme ne s’épuise, ni ne s’aigrit ; la nature s’efforce pour lui et aussi l’enchante de beaux spectacles, lui présentant à profusion les joies faciles que ses pères de tout temps ont goûtées. Fragonard tient de sa race sa bonne humeur décidée devant l’ouvrage, cette sobriété dans les besoins qui simplifie l’existence, et l’habitude de savourer fortement ce que la fortune offre d’heureux. Il a aussi, comme tous les riverains de la mer classique, la compréhension vive et rapide de la beauté éparse en l’univers. Simple de goûts, raffiné de sensations, équilibré et lyrique, Frago est de jugement sérieux et d’imagination vibrante. 11 y a peu de provinces françaises qui dotent aussi richement leurs fils, car tels sont bien les présents de la Provence au meilleur peintre qu’elle nous ait donné.
Il reçoit par d’autres influences les caractères de son art, le choix de sa vision et les formes par lesquelles son œuvre a traduit la vie. 11 les doit aux exemples de quelques maîtres, à l’école très libre et très diverse
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de Chardin, de Boucher et de Yanloo ; il les doit surtout à l’Italie, qui l’a nourri aux heures de la formation suprême et qui a parlé à ce méridional, préparé par des affinités profondes, le langage qui convenait à son génie.
Grasse, ville épiscopale, siège de sénéchaussée et de viguerie, peuplée de gens aisés, aimant à bien vivre et sans morgue pour le pauvre monde, était déjà le centre d’une petite industrie de luxe qui a prospéré : la profusion des roses, des jasmins et des tubéreuses cultivés dans les jardins y permettait la fabrication des essences. Parmi les familles qui s’adonnaient à cette industrie, était celle de Claude Gérard, venue d’Avignon pour faire fortune dans l’aimable cité, et dont l’histoire se trouvera intimement liée à celle de notre peintre. François Fragonard, père d’Honoré, exerçait luimême un métier délicat : il était gantier.
Au reste, notre artiste sort d’une bonne souche bourgeoise, et l’acte de mariage inédit de ses parents suffit à en fournir la preuve :
Le vingt-cinquième mai , après la première publication et la dispense des deux autres accordée par M. le grand vicaire, dûment contrôlée et insinuée, a été célébré mariage entre François Fragonard, üls de Jean-Honoré, qui nous a donné par écrit son consentement, et de Elisabeth Ricord, présents sr Joseph Doussan, son cousin, et Estienne Mandine d’une part ; et dlle Françoise Petit, tille de sr Joseph, marchand qui, à cause de ses grandes incommodités, n’a pu se trouver audit mariage, et de feue Marguerite Gaitte, présents Mr Charles Gaitte, procureur, et Mr Christofle Gaitte, ses oncles, d’autre part, tous de cette paroisse, qui ont signé : Françoise de Petit (sic), Fragonard, Doussan, E. Mandine, Gaitte, Gaitte, J. -Joseph Laugier, Martin, curé.
A quelle famille appartenait ce François Fragonard qui se mariait, étant âgé de trente-deux ans, avec une fille de sa condition ? La réponse ne laisse pas que d’être d’un intérêt curieux. Le père, Jean-Honoré, a épousé, en 1681, Elisabeth Ricord; le grand-père, Etienne, a épousé, en 1637, Pierrette Yssautier, et l’aïeul, Jean-Pierre, a épousé, le 28 octobre 1594, Honorade Brunegou. Celui de ces actes qui regarde Jean-Pierre nous révèle un détail important : c’est qu’il est étranger, venu d’Italie, de Truga (?), bourg du Milanais. C’est donc un Gianpietro Fragonardo ou Fragonardi qui a épousé une fille de Provence et qui a fait souche en ce pays.
Le grand-père de notre Jean-Honoré, celui-là même qui, en qualité de parrain, lui imposa ses prénoms, était marchand gantier comme le fut son fds. Ce négoce ne l’empêchait nullement de se prévaloir de l’ancienneté de sa famille et de prendre des armes, car il présentait, en 1696, aux commissaires royaux, pour être enregistrées, des armoiries « d’azur à trois aigles d’or », qui figurent à Y Armorial de France, au tome premier de la Généralité de Provence. On ne voit pas que le peintre ait revendiqué des armoiries qu’il avait le droit de porter.
Ce fut le 5 avril 1732, dans la rue de la Porte-Neuve, vers le haut de la ville, près de la Place aux Herbes, que Jean-Honoré fut mis au monde par la demoiselle Françoise Petit, épouse de François Fragonard. Le curé qui le baptisa le lendemain, à la paroisse, inscrivit dans l’acte les noms du parrain, « sieur Jean-Honoré, son aïeul », et de la marraine, « demoiselle Gabrielle Petit, sa tante ». Les deux Fragonard signèrent au registre. L’enfant ne devait avoir ni frère ni sœur, et le frère aîné de son père, nommé Honoré, devait seul continuer dans le pays, pendant un siècle environ, la descendance française des Fragonardi.
Jean-Honoré eut l’enfance des citadins de son pays. Il alla sûrement chez une de ces maîtresses d’école qu’il devait plus tard peindre si exactement, avec son petit monde de bambins joufflus, à la mine éveillée, parmi les plus espiègles desquels on le devine. Les futurs artistes ne s’attardent pas au grimoire; on voit plutôt Jean-Honoré jouant dans les rues tortueuses, où le soleil inonde brusquement la partie de billes commencée à l’ombre, escaladant, avec ses amis, les i*emparts abandonnés, s’échappant pour marauder les figues et les muscatelles, courant à travers les vergers, que garde si mal la baie de cactus et qui, là-bas, semblent à tout le monde. Des événements inattendus interrompirent la vie joyeuse et simple que Fragonard était destiné à vivre, et, en l’amenant à Paris, décidèrent de sa destinée.
La famille quittait Grasse à la suite d’affaires malheureuses. Le père, qui paraît avoir été assez entreprenant, avait, à ce que raconte la tradi-
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tion locale, placé ses économies entre les mains de compatriotes établis dans la capitale, les frères Perier. Ceux-ci avaient obtenu l’entreprise de la construction d’une pompe à feu, probablement celle de Chaillot, qui date de cette époque ; l’affaire semblant mal engagée, le gantier crut devoir se rendre à Paris pour surveiller ses intérêts, pensant au surplus, comme tous les gens de son pays, y faire fortune. Le foyer, père, mère et fils de quinze ans, était facile à transporter au loin. On assure, à Grasse, que le garçon fit à pied tout le voyage, accompagné de Claude Gérard, le distillateur ami de son père, et dont il devait plus tard devenir le gendre. C’est une tradition trop lointaine pour être vérifiée et qui n’a peut-être que mince importance : Fragonard devait faire à pied bien d’autres routes, en son temps d’Italie, et à un âge où ses yeux devaient davantage en profiter.
La vocation du jeune homme ne se manifesta point tout d’abord . Le père Fragonard, qui avait décidément perdu tous ses fonds dans la pompe à feu , avait dû entrer dans la maison d’un marchand mercier et faire accepter les services de son fils chez un notaire du Châtelet. On ne sait en quelle étude fut employé le futur peintre . En celle de M° Dutartre, notaire de la Surintendance des Bâtiments du Roi, fréquentaient quelques artistes et les commis de M. de Tournehem, qui auraient pu s’intéresser au « saute-ruisseau ». Ce mot marque bien les fonctions du bonhomme sans importance, qui porte les plis, fait les commissions de tous et court la ville à toute heure. Rôle agréable, au reste, pour une nature d’observateur, qui convient aux flâneries et aux musardises, qui permet de badauder aux spectacles de la rue et de la rivière, de s’arrêter devant les guinguettes et les rôtisseries, et de suivre, d’un pas hardi, les jolies fdles.
Le petit Provençal y gagna de connaître, en tous ses coins, le Paris pittoresque d’alors, que l’accroissement des fortunes recommençait à transformer, et que Louis XV et Madame de Pompadour songeaient à embellir encore. Parmi tant de merveilles qui sollicitaient la curiosité de l’adolescent, on peut croire qu’il s’ébaubit des peintures qu’il entrevit, soit
dans les églises, où les chefs-d’œuvre de Le Brun et de Jouvenet apprenaient au peuple l’existence du grand art, soit dans les palais du Roi, où le public était facilement admis et où la bonne humeur d’un suisse pouvait introduire le jeune garçon. Est-ce dans l’escalier d’hôtel d’un grand seigneur, dans l’antichambre d’un financier, lors des services de son petit métier, que lui fut donné d’avoir, devant une toile décisive, la révélation de son génie prochain ? Est-ce dans la boutique d’un marchand d’estampes, chez un des brocanteurs de tableaux qui se multipliaient alors à Paris de façon extraordinaire, ou simplement devant la célèbre enseigne de Gersaint, qui vivait encore ? Les occasions ne manquent jamais à l’éveil des instincts profonds; mais on doit trouver la plus vraisemblable dans l’ouverture du Cabinet du Roi, au palais du Luxembourg.
C’est une date mémorable, et trop oubliée, de l’histoire de l’art en France que celle de la première exposition permanente, publique et gratuite des tableaux du Roi, au Luxembourg, le 14 octobre 1750. Lépicié, secrétaire perpétuel de l’Académie de peinture et sculpture , et Jacques Bailly, garde des tableaux du Cabinet du Roi, avaient choisi et transporté dans les salles nouvelles de célèbres morceaux, parmi lesquels les Raphaël, les Vinci, les Titien, que le Louvre possède encore. Un catalogue fut publié et la galerie chauffée pendant l’hiver aux frais du Roi, pour que les études ne fussent pas interrompues. Au reste, la curiosité du public parisien fut grande, et l’exposition, dès cette première année, eut un nombre extraordinaire de visiteurs.
L’étude des maîtres, que Fragonard devait pratiquer bientôt avec tant de scrupule, se présenta pour lui à l’heure où il cherchait sa voie; et avant même de prendre en main le pinceau, il put enflammer son imagination au contact des chefs-d’œuvre . La chronologie confirme de façon rigoureuse ce qu’on pourrait prendre pour une hypothèse, car la décision prise par le jeune homme concorde avec cet événement considérable, qui dut exciter bien d’autres vocations moins heureuses que la sienne.
Le consentement du père obtenu, il s’agissait pour lui de trouver un
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maître qui le voulût prendre en apprentissage . Sa belle hardiesse méridionale lui fit choisir, du premier coup , l’atelier du peintre à la mode, de l’académicien à grands succès, du fournisseur de la Cour et du favori de la favorite. Mais François Boucher ne prenait point d’élève ignorant les éléments de l’art; il les lui fallait dégrossis, et lui -même indiqua Chardin pour cette besogne. Honoré resta six mois avec Chardin, en cette maison de la rue Princesse que les œuvres du maître de l’intimité ont peintes si souvent, dans ce milieu honnête et familial où la vie de l’artiste, non moins que son œuvre, était une leçon de conscience, de droiture et de vérité. Ses qualités n’étaient point de celles qui retiennent un garçon si jeune, soumis à des tentations diverses, et attiré, comme on l’est à cet âge, et comme il l’était plus que tout autre, par l’art brillant et superficiel. Ses premiers travaux ne montrent pas qu’il ait profité des leçons de Chardin, et peut-être l’opposition de leur esprit explique-t-elle, si toutefois le fait est exact, que le maître ait congédié sans peine un écolier à qui on ne pouvait reprocher la paresse, mais qui ne travaillait pas suivant son gré. On remarque, d’ailleurs, en plusieurs tableaux de la maturité de Fragonard, qu’il a su comprendre plus tard la souveraine maîtrise de son premier professeur, et qu’il lui a demandé plusieurs fois, avec bonheur, le secret de sa force recueillie et de ses harmonies lumineuses.
Le bonhomme Chardin avait du moins appris à Honoré la grammaire du dessin et le maniement de la palette ; il est sûr, en tout cas, que Frago n’avait pas perdu son temps rue Princesse, et qu’il y avait fait autre chose que copier des estampes ou préparer les couleurs du maître ; la rapidité de ses progrès par la suite est la preuve que le vaillant petit peintre avait utilement travaillé pendant ces six mois, et s’était mis en mesure de réaliser son rêve.
On ne paraît pas avoir remarqué le contraste qu’offre la formation première de Fragonard avec celle de tous les peintres français ses contemporains. Ceux-ci ont commencé leurs études en suivant les cours professés par l’Académie selon des règles immuables ; ils ont, dès le commencement de leur carrière , vécu dans un concours perpétuel , en vue des
médailles d’argent données par le Roi et des avantages divers que comporta, dès son origine, une institution qui n’a guère changé jusqu’à nos jours. Fragonard n’a pas, comme la plupart de ses confrères, orienté sa vie d’artiste vers le grand prix de peinture. On voudrait savoir pour quelle raison ce tout jeune homme semble renoncer par avance aux avantages officiels, qu’il obtiendra seulement par une voie inattendue et fort incertaine. Gardons-nous cependant de déductions trop promptes; ne voyons pas trop tôt, chez Fragonard, un artiste indépendant et frondeur, bien rare espèce dans la société hiérarchisée du temps; contentons-nous de noter qu’il entre chez l’académicien Boucher, en refusant les leçons de l’Académie.
Boucher n’habitait plus alors la rue de Grenelle-Saint-IIonoré ; il venait de s’installer rue de Richelieu, près le Palais - Royal , où il demeura de 1750 à 1752, à proximité de l’atelier qu’il avait obtenu à la Bibliothèque du Roi, au-dessous du Cabinet des médailles. Ce fut l’atelier où travailla Fragonard et qui, lorsque Boucher eut son logement au Louvre, fut occupé successivement par Restout, Vien et Houdon. La blonde Madame Boucher, née Buseau , n’y venait guère à ce moment; mais les minois féminins y abondaient, pour la joie des jeunes gens appelés à les peindre. L’atelier de la Bibliothèque du Roi faisait avec celui de la rue Princesse un étrange contraste. Les ménagères du Bénédicité étaient remplacées par des nymphes belles et faciles, fort goûtées de l’homme extraordinaire qui faisait marcher de front avec le plaisir sa vie de labeur sans mesure. Selon le mot d’un contemporain, « Boucher n’avait pas vu les Grâces en bon lieu », et il ramassait au même endroit celles qui lui servaient de modèles.
Ce qu’on y voyait de mieux, au temps de l’apprentissage de Fragonard, étaient les sœurs Murphy, dont une dansait à l’Opéra, et une autre servait de modèle en titre à l’Académie; la troisième, la plus jolie, ne laissa multiplier sur les toiles de Boucher que les formes adolescentes d’une beauté à laquelle Louis XV ne tarda pas à s’intéresser. On apprit un beau jour qu’elle ne reparaîtrait plus à l’atelier, et peut-être sut-on bientôt qu’elle habitait, à Versailles, la petite maison du Parc-aux-Cerfs , inaugurée pour