‹ J.-H. Fragonard, 1732-1806Chapitre 2 sur 78 · PORTRAIT DE FRAGONARD · texte numérisé non relu

PORTRAIT DE FRAGONARD

L’ÉDUCATION DU PEINTRE

elle. L’aventure de la petite Murphy, parmi tant d’autres, était de celles qui durent promptement déniaiser le jeune homme , et le préparer au scepticisme des choses de l’amour. Tout le poussait à se corrompre, dans le milieu nouveau où il vivait et où se portait à l’extrême le dévergondage du siècle ; et l’on ne saurait exagérer la part qu’eut l’atelier de Boucher en cette étrange insouciance morale qu’on aura tant d’occasions de reprocher à Fragonard.

L’influence professionnelle fut plus grande encore, et aurait pu devenir dangereuse, si elle se fût prolongée trop longtemps ; réduite à deux années à peine , elle ne fut pas sans utilité . Boucher ne laissait point ignorer que les avantages dont il tirait aujourd’hui les commandes et la fortune lui venaient du sérieux travail qu’il avait accumulé dans sa jeunesse. Si Fragonard vit de près avec quelle aisance naissait sous le pinceau de son maître les imaginations légères, il put se rendre compte que cette extrême facilité représentait une grande science acquise et une longue préparation. Il apprit le secret véritable de cette fécondité surprenante, si rare dans l’histoire de la peinture et que lui-même ne devait pas dépasser.

Il vit achever ou préparer sous ses yeux des compositions fameuses, qui sont de la meilleure période du maître, par exemple la Reunion des Génies des Arts, aujourd’hui au musée d’Angers, et le Lever et le Coucher du Soleil, toiles qui ne furent vues du public qu’au Salon de 1753, mais qui avaient été livrées auparavant à la manufacture des Gobelins, en vue de laquelle Boucher les avait conçues. Frago participa aux études nombreuses qu’exigèrent ces morceaux, achetés, on le sait, par Madame de Pompadour. On peut croire qu’il fit le voyage de Bellevue, où l’atelier venait de terminer la galerie de la marquise, et celui de Fontainebleau, où le grand artiste entreprenait la décoration de la salle du Conseil ; Frago s’est assimilé maintes fois les délicatesses vaporeuses de ce chefd’œuvre, les tons rompus des étoffes, les roses chairs des enfants qui représentent les Saisons.

Il n’a point travaillé, comme on le croit, aux cartons commandés à

Boucher pour les Gobelins, car ces commandes sont postérieures de plusieurs années, et la tradition, si elle est exacte, ne saurait viser que ces deux grandes toiles du Lever et du Coucher du Soleil, qui, du reste, ne furent point traduites en tenture. Frago fut employé, en revanche, à préparer plusieurs des décorations d’hôtels que les particuliers demandaient de tous côtés à Boucher, et celui-ci lui fit faire des répétitions de ces tableaux, telle que celle d 'Hercule et Oniphale, livrée à M. de Sireul, qui avait vu l’original chez Bandon de Boisset. Frago s’assimila ainsi, en peu de temps, la manière de Boucher, et l’on a, de sa façon de peindre à cette époque, des spécimens connus et curieux qui ont été attribués indifféremment à l’un ou à l’autre artiste. Deux pastorales notamment, la Bascule et le Colin - Maillart , qui sont aujourd’hui à Vienne, ont trompé jusqu’aux graveurs et ont été restitués à Fragonard, après avoir été donnés à Boucher. La jeune paysanne aux yeux bandés, chatouillée d’une paille par un jeune homme, est un thème favori de Boucher, ainsi que le jeu de la bascule qui, cette fois, renverse le joueur en élevant la joueuse; les enfants sont de pures figures du maître; enfin, les feuillages et les accessoires achèvent d’expliquer une méprise qu’on peut dire toute à l’honneur de l’écolier, puisqu’il n’a point persévéré dans l’imitation.

De cette période de formation datent sans doute les dessins, têtes de vieillards de grandeur naturelle, qui furent vendus après le décès du peintre Baudouin, et que celui-ci tenait peut-être de son beau-père ; le portrait peint d’un philosophe appuyé sur sa main, haut de trois pieds, est dit par le catalogue « plein de ragoût, d’une touche claire et facile », et Basan achetait à la même vente une Récréation dans un parc , qui pouvait être une de premières peintures de Frago. Vers le même temps, et sous la même influence, il a composé aussi dans le genre mythologique. Il y a de lui un tableau authentique, représentant Diane et la nymphe Callisto, où il s’approprie le genre de Boucher avec une habileté égale à celle que montrera plus tard Deshays lui-même.

Boucher était trop content de Frago pour ne pas lui destiner une récompense, et trop honnête homme pour user indéfiniment, à son profit,

L’EDUCATION DU PEINTRE

du jeune talent si rapidement formé. Il lui conseilla de concourir pour le grand prix de Rome. Frago ne remplissait pas les conditions réglementaires, n’ayant pas suivi les cours de l’Académie. « Cela ne fait rien, dit Boucher, tu es mon élève ! » L’artiste était, en effet, fort influent chez ses confrères ; le règlement fléchit en faveur du disciple exceptionnel d’un académicien important, et Frago concourut avec les élèves de l’Académie, pour la première esquisse , au début d’avril 1752. L'usage était de tirer le sujet de la Bible. Carie Vanloo , professeur, s’enferma avec les élèves et leur lut les versets du Livre des Rois se référant à l’histoire de Jéroboam. Parmi les esquisses retenues se trouvèrent celles de Fragonard et de Gabriel de Saint -Aubin. On entra en loges pour l’exécution des tableaux définitifs, et le dernier samedi d’août, les académiciens rassemblés donnèrent leur suffrage à Fragonard. Saint-Aubin, découragé, renonça à la peinture; le siècle y perdit un peintre d’histoire, ce qu’il pouvait remplacer aisément, et y gagna un exquis dessinateur, un précieux observateur de la vie.

Nous avons, dans les séries du musée de l’Ecole des Beaux-Arts, le « concours » de Frago, qui remporta le prix. C’est un des meilleurs tableaux d’école de cette époque; le jeune artiste semble avoir voulu montrer qu’il savait s’émanciper de la manière de son maître. Loin de rappeler Boucher, la composition est plus proche de De Troy et de Le Moyne ; d’autre part, le roi d’Israël, le grand prêtre, le suppliant, pourraient être dessinés par Cazes ou par Galloche. Mais, dans le choix et le groupement des tons, un sentiment personnel se révèle, les blancs et les jaunes pâles jouent heureusement dans les draperies du premier plan ; les fumées d’encens montant devant le Veau d’or annoncent les vapeurs que le peintre multipliera si souvent; enfin, ses larges trouées de lumière affirment déjà son désir de peindre en clarté.

Depuis quelques années , le grand prix de peinture ne donnait plus droit à aller directement à Rome. On avait eu à déplorer des choix prématurés, et l’insuffisante préparation de beaucoup d’artistes ne leur avait

point permis de faire honneur aux libéralités du Roi. Pour faire « refleurir le temps de Colbert », ainsi que le demandait Lépicié à M. de Tournehem, directeur général des Bâtiments, celui-ci avait proposé au Roi d’imposer une sorte de stage à Paris pour les futurs pensionnaires de Rome. Le premier peintre, Charles Coypel, suggéra l’idée d’un établissement spécial destiné à donner, sous la direction d’un maître autorisé, ce que nous appellerions aujourd’hui l’enseignement supérieur des Beaux-Arts. Cet établissement, qui fut l’Ecole Royale des Elèves protégés, s’ouvrit le 1er janvier 1749, sous la direction de Dumont le Romain, presque aussitôt remplacé par Carie Vanloo. Les élèves, au nombre de six, quatre peintres et deux sculpteurs, y restaient trois ans ; c’était, pour les grands prix de peinture et de sculpture, une période excellente de préparation au séjour en Italie.

Fragonard entra à l’école le 20 mai 1753. Il y rencontra Deshays de Colleville, qu’il avait connu chez Boucher et qui allait partir; il y eut pour compagnons Charles Monnet, élève de Restout; Guyard, sculpteur, élève de Bouchardon ; les deux frères Brenet, dont l’un était sculpteur, élève de Slodtz, l’autre, élève de Coypel et de Boucher; le sculpteur Delarue, élève d’Adam, et son frère aîné, peintre, élève de Parrocel. Ce dernier venait d’être, par faveur, et au grand mécontentement des académiciens, chargé de peindre les « Conquêtes du Roi » , commencées par son maître, et, de ce chef, « dispensé du voyage de Rome ». Frago put connaître aussi Dhuez, d’Arras, élève de Le Moyne, et le fils de Chardin, qui devait mourir misérablement à Venise. Pajou était déjà en Italie, et Clodion n’entra à l’école qu’après le départ de Frago.

Les élèves, dont l’aîné n’avait pas plus de vingt -cinq ans, vivaient dans une maison appartenant au Roi, qui touchait au palais du Louvre, entre la place du Vieux-Louvre et la rue Fromenteau. Elle communiquait, par l’appartement de Lépicié, aux salles de l’Académie où étaient, à l’usage des études, les plâtres d’après l’antique. « M. le Gouverneur des élèves protégés par le Roi », Carie Vanloo, recevait quinze mille livres par an pour subvenir à la cuisine, au service, au chauffage, au modèle vivant,

LA CRUCHE CASSEE

Dessin

(Collection de M. F. Montenard )

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L’EDUCATION DU PEINTRE

aux moulages pour les sculpteurs. Une gratification annuelle de trois cents livres était délivrée, par le premier peintre du Roi, aux élèves qui n’avaient pas démérité.

Une véritable vie de famille existait en cette maison, où Frago passa des années heureuses. Le ménage était tenu par l’aimable femme du Gouverneur, cette Christine Vanloo, fille du violoniste Somis, de Turin, qui avait été fort belle et qui gardait cette voix magnifique par laquelle elle avait conquis Paris à la musique italienne, quelque vingt ans auparavant. Le tableau de Louis-Michel Vanloo, qu’on verra au Salon de 1757, nous montre cette famille de braves gens où tout le monde était artiste : le père, assis, dessine le portrait de sa fille, gracieusement étendue sur un fauteuil ; un des fils porte un carton sous le bras , tandis que la mère tient un papier de musique. Les élèves participaient à cette vie cordiale et intelligente. « Vanloo, dira son biographe, vivait avec eux comme avec ses enfants » ; sa bonne ménagère rivalisait de zèle, et, comme les fonds alloués à l’école étaient insuffisants , le peintre y mettait ses honoraires de mille livres, sa gratification de six cents livres, sans rien réclamer, attendant patiemment que la Direction générale voulût bien accorder l’augmentation nécessaire. On lit clairement, dans les documents, son désintéressement ingénu, son dévouement à l’institution qu’il était fier de diriger, et aussi l’affection des époux pour la jeunesse confiée à leurs soins.

On peut être assuré qu’une direction aussi consciencieuse rendait à l’instruction des élèves de grands services. Du matin au soir, Vanloo était avec eux, « le porte-crayon à la main », corrigeant leurs devoirs, encourageant leurs esquisses, feuilletant devant eux les estampes des maîtres. Il rectifia ainsi, pour Frago, l’enseignement de Boucher ; car ce n’était point impunément que ce talent impressionnable s’était initié à une pratique trop facile et à des poncifs trop séduisants.

Un autre enseignement ajoutait un élément important à l’éducation des Elèves protégés. Lépicié leur donnait, tous les jours, deux leçons sur l’Histoire, la Fable et la Géographie. Le matin, pendant une heure et demie, il expliquait Y Histoire ancienne, de Rollin, Y Histoire des Juifs, de

J. -II. FRAGONARD

Dom Calmet , et les grands historiens, d’Hérodote à Tite-Live. Le soir, après le souper, on finissait une laborieuse journée d’étude en lisant « l’Histoire poétique » ; le maître apprenait aux jeunes gens à goûter Homère, Virgile et Ovide, et ils allaient composer en leurs rêves de belles scènes d’après la Fable . Certains peintres de l’Académie se moquaient de cette place faite à l’histoire dans l’éducation des élèves et du maître qui « leur fournissait de l’esprit six fois par semaine » ; on ajoutait sentencieusement : « Tout ce qui n’a pas rapport à la peinture est du temps perdu. » Nous avons vu reparaître de nos jours la même exclusion, et nous en savons les résultats. Ces tendances étroites n’étaient pas dans l’esprit du temps, sauf chez une minorité de praticiens; les meilleurs artistes, depuis Antoine Coypel, s’accordaient avec le public et les écrivains pour reconnaître l’avantage que pouvaient tirer les arts de la culture intellectuelle des artistes, particulièrement de ceux qui devaient aller en Italie.

Des plaintes plus sérieuses s’élèvent dans l’Académie contre le privilège qu’eurent , pendant quelques années , les Elèves protégés de faire porter leurs œuvres à Versailles au mois de janvier, pour être exposés dans les Grands Appartements et présentés au Roi et à la Reine. C’était une faveur considérable, qui faisait connaître de très bonne heure les jeunes artistes et leur procurait, au détriment de leurs anciens, les avantages d’une précoce renommée. L’usage prit fin en 1755, et l’exposition fut supprimée, l’Académie n’entendant tolérer aucune rivalité, même de la part de ses élèves.

Fragonard bénéficia des deux dernières expositions. 11 était à peine « élève protégé » de quelques mois, qu’il put faire porter à Versailles, en janvier 1754, dans la modeste bordure fournie par l’école, une peinture représentant Psyché faisant voir à ses sœurs les présents quelle a reçus de l'Amour. Les autres toiles des pensionnaires étaient un Enlèvement de Céphale, par Deshays, un Sacrifice à Bacchus, par Monnet, et Laban qui cherche ses idoles, par Brenet. Ces œuvres furent montrées au Roi et à Madame de Pompadour par M. de Vandières, au sortir de la messe. Les auteurs étaient présents, grand honneur pour leur jeunesse studieuse, et que l’un des camarades de

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