‹ J.-H. Fragonard, 1732-1806Chapitre 20 sur 78 · LA COQUETTE ET LE JOUVENCEAU · texte numérisé non relu

LA COQUETTE ET LE JOUVENCEAU

LA FAMILLE

Jean-Honoré Fragonard, peintre avant et depuis la Révolution, actuellement conservateur du Muséum, âgé de soixante et un ans, natif de Grasse, district de Grasse, département du Yar, demeurant galerie du Louvre, n° 1, dans l’arrondissement de cette section ; que l’assemblée générale a renvoyé la demande dudit citoyen à son comité de surveillance pour faire toutes les informations nécessaires afin de s’assurer de son civisme; d’après le rapport qui a été fait par ledit comité, ledit citoyen requérant s’étant soumis à la censure, après avoir été affiché au terme de la Loi, l’assemblée générale accorde audit citoyen son certificat de civisme.

Signalement : taille de quatre pieds onze pouces, cheveux et sourcils gris, front haut, nez ordinaire, yeux gris, bouche moyenne, menton rond, marqué de petite vérole, résidant à Paris depuis cinquante-six ans, et dans la section depuis quinze ans. (Suivent les signatures et le visa du comité révolutionnaire , section des Tuileries.)

La Terreur cependant se précipite; les fermiers généraux, les financiers

sont exécutés en masse, et la nation prend possession de leurs richesses,

des trésors d’art que le siècle a accumulés dans leurs demeures. En fructidor, le Conservatoire du Muséum est chargé d’inventorier chez Boutin, en son hôtel de la rue de Richelieu et à sa « folie » de Tivoli. Le bon

Fragonard s’en va, avec deux collègues, dresser la liste des objets précieux, des antiques, des vases, des porcelaines, des bronzes et, aussi, des chefsd’œuvre qu’il a si souvent admirés quand il allait chez Boutin ; il y a

des Poussin, des Rubens, des Téniers, des Vernet, des Greuze ; il pourrait y avoir des Fragonard, du temps de sa veine libertine, et d’autres commissaires en trouvent en d’autres maisons. Que doit penser notre vieux peintre, parcourant ainsi les merveilleux salons, les exquis boudoirs parfumés encore de tant de fêtes galantes, aujourd’hui salis et transformés en magasins de meubles, où la confiscation a passé, où l’encan s’apprête; si Frago a quelque philosophie, quelle promenade mélancolique a-t-il dû faire en ce parc jadis délicieux, où sont coupés les beaux arbres qu’il aimait, où les gazons ont été détruits, les massifs retournés, piétinés, où le peuple a pris plaisir à souiller la beauté créée par ses anciens maîtres. . .

Thermidor venu, le Conservatoire du Muséum ayant pris fin avec la dictature artistique de David, la Convention en installa un autre, en germinal an III, pour « accélérer l’organisation du Muséum national des Arts, prévenir les dégradations auxquelles sont exposés les chefs-d’œuvre

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qui sont dans les dépôts provisoires et mettre un ordre stable dans un établissement aussi utile pour les arts». Hubert Robert, échappé à la guillotine, était mis en tête de la liste des cinq conservateurs; venaient ensuite Fragonard, Vincent, remplacé bientôt par l’architecte De Wailly, Pajou, chargé spécialement de la sculpture, et Picault, restaurateur de tableaux. Fragonard continua quelque temps de remplir ses devoirs administratifs; mais il était fatigué, ne suffisait plus à une besogne toujours croissante. On avait eu pour lui des égards en le maintenant dans ses fonctions; elles ne lui furent point conservées, en pluviôse an V, quand le Conservatoire fut remplacé par un Conseil de direction. îl reçut quelque temps, comme consolation, le titre d’adjoint au conseil, avec un petit traitement, et le tout disparut avec la direction générale de Vivant-Denon, qui ne fit même pas continuer la pension de ce peintre des grâces françaises, que la France héroïque du Consulat semblait ne plus vouloir connaître.

Ainsi s’éteignait dans la gêne, oublié du public et dédaigné des artistes, l’homme qui avait connu les plus éclatants succès et qui, à certaines heures de sa vie, n’avait pu suffire aux commandes. Il avait désormais cessé de peindre et voyait rire de ses œuvres dépréciées. Parfois, il en passait dans les ventes à des prix dérisoires, à sept ou huit livres ! Boucher lui-même n’était pas tombé plus bas. Le petit homme, devenu un vieillard propret et toujours aimable (celui que fait voir son portrait du Louvre), n’eût pas souffert outre mesure dans son amour-propre; il n’était pas orgueilleux ; peut-être ne se croyait-il pas supérieur à Marguerite Gérard, dont la peinture froide et léchée trouvait des amateurs de plus en plus enthousiastes et se vendait bien. Mais Fragonard, toute sa vie généreux et dépensier, aurait souhaité avoir un peu plus d’argent ; les privations qu'il endurait à ce sujet, paraissent avoir été son grand chagrin. Un billet de Marguerite, qui date de ce temps, nous montre à quelle porte il allait frapper, et ce qu’une personne sermonneuse et quelque peu égoïste n’hésitait pas à répondre à ce grand enfant gâté, délaissé maintenant par la fortune: « Mon bon ami veut que je lui dise pourquoi j’ai refusé de lui donner ce qu’il m’a demandé. Eh bien, mon bon ami, voici

LA FAMILLE

la raison : vous possédez une petite somme qui doit vous suffire pour longtemps. Mon bon ami sait qu’il faut être raisonnable. Il sait encore qu’en nourrissant ses fantaisies, on les augmente sans être plus heureux. Je sais bien qu’on peut appeler ce raisonnement folie, mais chacun doit raisonner comme sa situation l’exige. Une coquette vante les plaisirs et la variété; une femme laide, la constance; une vieille, la sagesse; un guerrier, les beaux exploits. Nous devons vanter l’économie ; cela tient lieu de fortune, quand on est sage. » Le bon Frago eût préféré moins de phrases creuses et un geste plus affectueux de celle qui lui devait tout et qui prétendait ne pas l’oublier. Une page plus aimable de la belle artiste, un billet du « lor janvier de l’an X », c’est-à-dire de 1802, apporte encore quelques détails sur la vieillesse de Fragonard :

Ma chère sœur et mon cher beau-frère,

Je croirais mal commencer l’année si je ne vous donnais de nouvelles assurances de mon attachement. Vous y croirez sans peine, me connaissant. Aimant à payer mes dettes, celle que j’ai contractée envers vous est sacrée, ne peut être acquittée que par une reconnaissance éternelle, et mon cœur s’est chargé de l’acquitter. Si le ciel, un jour, accorde à mes vœux ce que je désire, votre bonheur et vos jours seront sans fin et tous les ans je recommencerai ma lettre.

La plus sincère de vos amies,

Marguerite Gérard.

Il est fort heureux, pour moi, voulant vous souhaiter la bonne année, de m’y être prise la veille. L’on dit ordinairement que bonne volonté tient lieu de tout. Je me suis prouvée que bonne volonté sans esprit ne tient lieu de rien. Pourtant, mon bon ami, il faut que je vous la souhaite. Vous souhaiterais-je de la gaieté, de l’esprit, du talent, du génie, de l’amabilité, des amis, une amie? Vous possédez tout cela. Mais que souhaiter à Monsieur? Quelques ducats de plus, deux ou trois petites filles pour jouer, folâtrer, rouler, secouer, houspiller toute la journée. S’il ne faut que cela pour être parfaitement heureux, je vous le souhaite, accompagné de plusieurs autres.

Les dernières joies de Fragonard lui vinrent des succès de son fils et des sentiments fidèles que lui gardèrent quelques vieux amis. En 1805, David en témoignait encore, à propos d’une publication de gravures d’Alexandre-Evariste, dans une lettre adressée par lui à son ancien élève et qu’il s’obstinait à dater, à la façon républicaine, du 23 vendémiaire an XIV:

Je suis bien sensible, mon bon ami, à votre tendre souvenir; il me prouve que je suis présent à votre mémoire. J’ai reçu avec bien de la satisfaction votre ouvrage et j’ai eu un plaisir

J. -II. FRAGONARD

incroyable à le parcourir. Continuez, mon bon ami, vous êtes né pour aller loin; quand on fait à vingt-quatre ans une pareille œuvre, on doit s’estimer heureux. Je félicite votre brave père et je me mets à sa place. Qu’il jouisse complètement de la liberté qu’il vous a laissée dans les arts; car il a senti, en habile homme, qu’il n’y avait point une seule route pour arriver au but, et le nom de Fragonard sera distingué dans tous les genres. J’embrasse bien votre tendre mère et je n’oublie pas Mademoiselle Gérard, la postérité m’en ferait trop de reproches.

Votre ami sincère,

David.

Si le fils commence à réussir, les temps restent difficiles pour le père. Des amis, et probablement David, ont sollicité pour lui une pension impériale de mille livres accordée en septembre 1805 ; mais, presque aussitôt, un coup pénible vient le frapper. L’Empereur, craignant pour les chefs-d’œuvre rapportés de ses campagnes, et qui sont entassés au Louvre, le voisinage des logements d’artistes, a fait donner à tous les occupants l’ordre de déménager. Fragonard et sa femme doivent quitter le logis familier, le coin du palais où ils ont vu ensemble les bons et les mauvais jours, où ils espéraient bien mourir; ils vont habiter dans le voisinage, au Palais-Royal, alors Palais du Tribunat, dans la maison du restaurateur Véri. Parmi tant de traverses, la bonne santé du vieillard ne l’a point abandonné, quoiqu’il soit déjà dans sa soixantequinzième année ; toujours alerte, il aime les longues promenades et le spectacle, à présent si changé, de la grande ville. Un jour d’été, qu’il est allé voir manœuvrer des troupes au Champ-de-Mars, il entre dans un café; il a très chaud; il prend une glace, et une congestion cérébrale s’ensuit; on le transporte à son domicile, où il meurt le 22 août 1806, à cinq heures du matin. Ce fut un fait divers sans importance au Journal de Paris et au Moniteur de V Empire.

Plus tard, Marie-Anne Gérard, qui devait survivre dix-huit ans à son mari, se retira à Petil-Bourg, près de Corbeil, où le peintre avait possédé une maison de campagne, au temps des jours heureux de la famille. On y garda longtemps le souvenir d’une belle vieille, aux idées un peu bizarres, qui se montrait fière d’avoir été la femme de « Monsieur Fragonard », et ornait le logis des gravures de ses tableaux; culte touchant pour un art démodé, ridicule et honni, dont souriait quelque peu, en ses

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