SURPRISE
Dessin
(Collection de il/. F. Montenard)
L’EDUCATION DU PEINTRE
Frago paya assez cher. Guyard, élève de Bouchardon, avait exposé un modèle en ronde bosse, représentant le Roi à cheval, vêtu à la gauloise, comme s’il eût cherché la comparaison avec son maître, qui venait d’être choisi par la ville de Paris pour exécuter la statue équestre du monarque. Devant la maquette de Guyard , Louis XV s’écria : « Il me semble que j’ai bonne grâce à cheval ! » Les courtisans aussitôt s’extasièrent, la marquise parla de confier au sculpteur l’exécution de la statue de Paris. « II n’en fallut pas davantage, raconte Diderot, pour perdre le jeune homme, qui fut forcé de briser son œuvre , et à qui Bouchardon et l’Académie tinrent longtemps rigueur. »
L’année même de l’exposition de sa Psyché, Frago aurait pu partir pour Rome ; une place de peintre s’y trouvait vacante, et M. de Vandières demandait, le 6 mai, à Carie Vanloo , le nom du plus digne sujet qu'il avait à proposer pour la remplir. Lépicié se chargea de la réponse : « Le choix ne pourrait tomber que sur trois élèves peintres qui restent, savoir : le sieur Fragonard, depuis un an ou deux à l’école ; le sieur Monnet, depuis neuf mois; le sieur Brenet, depuis quatre mois. Cependant, Monsieur, ces trois élèves ressentent si vivement le besoin qu’ils ont encore des leçons et des exemples de M. Vanloo, pour la couleur et la composition, qu’ils vous supplient très respectueusement de leur permettre d’achever leur temps sous un si bon maître. En cela, j’ose vous assurer qu’ils n’ont d’autre but que de se rendre plus dignes de l’honneur de votre protection, de profiter plus efficacement du voyage d’Italie et de mieux lire dans les productions des Raphaël et des Carrache. »
Rien ne fait plus d’éloge de Vanloo, de sa personne et de son enseignement, que ce témoignage rendu par ses élèves, et surtout par celui qui aurait pu si aisément hâter sa carrière et qui était précisément Fragonard. Nous voyons qu’il a tenu à prolonger son séjour à Paris pour rester auprès d’un si bon maître. C’est sous sa direction qu’il exécuta son plus grand tableau religieux , Le Sauvent ■ lavant les pieds à ses apôtres . Le tableau fut exposé dans les Grands Appartements de Versailles, le 13 avril 1755, avec des peintures de Monnet, de Brenet et du jeune Chardin.
Il est aujourd’hui, en déplorable état, sur un autel de la cathédrale de Grasse. Le sujet est placé dans un édifice à colonnes, où trois figures principales suffisent à faire ressortir la signification de la scène. Un Christ blond, aux mains fines, au calme profil, est agenouillé, en robe rouge, devant le bassin préparé pour laver les pieds de saint Pierre. Celui-ci, en robe bleue et manteau jaune, s’est assis, le visage tourné de trois quarts, avec une belle expression d’humilité confuse ; un vieil apôtre, chauve comme lui, est debout derrière son siège, tout vêtu de blanc et les mains jointes, semblant comprendre le mystère de tendresse qui s’accomplit. 11 y a, dans le sentiment de cette grande toile, comme un ressouvenir du Poussin.
Frago était mûr pour l’Italie, et personne ne s’y était préparé avec plus d’obstination et de conscience. Il avait redouté le départ, il lui fallait pourtant s’y décider et quitter l’école où il avait été si heureux. Le 17 septembre 1756, le Directeur général des Bâtiments lui faisait tenir son brevet : « Nous, marquis de Marigny, etc., bien informé des heureuses dispositions du sieur Jean -Honoré Fragonard, de Grasse en Provence, âgé de vingt-trois ans, dans l’art de la peinture pour l’histoire, qu’il a étudié depuis quelques années, tant sous M. Boucher, peintre du Roi, et les autres professeurs de l’Académie royale de peinture et de sculpture, que sous M. Vanloo, à l’École des Élèves protégés par Sa Majesté , où il a remporté le premier prix de peinture de l’année 1752, l’avons choisi et nommé pour être l’un des élèves pensionnaires de Sa Majesté à l’Académie de peinture, sculpture et architecture, établie pour le service du Roi, à Rome, sous la conduite de M. Natoire, etc. »
Le 23 septembre, le Trésor délivrait à Frago ses trois cents livres, « par gratification, pour ses frais de voyage pour se rendre de Paris à Rome ». En même temps que lui, étaient nommés les deux Brenet, Monnet et Dhuez. Une camaraderie déjà étroite les unissait, ainsi que leurs sentiments pour Vanloo et sa famille. Trois d’entre eux en donnèrent une preuve en accompagnant à Turin Madame Vanloo, qui allait voir ses