CHAPITRE VI
« The man's name, perhaps, is solemny chanted forth and his memory decently cherished among his friends on earth. His readiness in speech, his fertility in thought, his sagacity or his wisdom, are not forgotten. Men talk of him from time to time ; they appeal to his authority ; they quote his words : perhaps they even raise a monument to his name or write his history. »
Newman.
Voici douze années déjà que Newman n'est plus, et cependant son nom n'a cessé de grandir, en Angleterre, et de se répandre, dans le monde. Il a acquis, en ce laps de temps, relativement très court, cette patine, assez rare, qué revêtent seules les médailles qui ont demeuré. Les légendes, qui s'étaient formées autour de son nom et de son œuvre, sont retournées aux brumes. L'image morale s'est libérée de toutes ces duretés, des empâtements dont on l'avait défigurée. Les mémoires de ses contempo-
rains, qui depuis une quinzaine d'années ont vu le jour peu à peu, les témoignages apportés par ses anciens disciples de Birmingham et l'étude de ses œuvres, de plus en plus dégagée des préoccupations distrayantes, qui assaillent un lecteur mêlé à l'époque, ont fourni les traits divers de ce portrait, qu'il faudrait, traité en grand, par une main plus experte, plus autorisée que la nôtre. Au moment de terminer cet essai de psychologie religieuse qu'est sa biographie, il nous a cependant paru utile de ramasser en quelques pages l'idée que nous nous faisions de lui, après avoir passé tant et tant de semaines à revoir sa vie, à rechercher l'origine de telle ou telle flexion de sa pensée, à nous demander pourquoi, parmi ces âmes d'une si grande sincérité, un Newman avait abouti au catholicisme, plutôt qu'un Pusey ou qu'un Keble.
Sans doute, il était venu d'Oxford comme eux, aux heures de la jeunesse, nourrir sa jeune intelligence et la parer. Mais dès ce premier pas d'importance, dans la vie, il avait apporté un souci d'apostolat qui n'était pas en ceux-ci, un besoin de rayonnement, un désir infini d'action charitable que l'individualisme anglo-saxon avait diminué en ses amis. Dès Trinity-College, il avait montré une lumineuse intelligence, très large et très fine tout à la fois, susceptible de s'étendre aux sujets les plus
divers, de se répandre et de régler les élans vagues de sa sensibilité. Après son échec de bachelor, sa volonté s'était révélée , le jour où, presque audacieusement aux yeux de ses compagnons, il avait décidé, sans retour possible, de préparer le fellowship d'Oriel. Il était alors dans la pleine force de sa jeunesse, mais tant d'autres autour de lui avaient peut-être les mêmes ambitions, caressaient peut-être des rêves semblables et témoignaient aussi d'admirables qualités intellectuelles. Ceux-là même que nous citions tout à l'heure, les Pusey et les Keble, satisfaisaient à toutes ces conditions. Pourquoi Newman parvint-il à secouer l'Angleterre, à provoquer dans Oxford la crise religieuse, la plus féconde peut-être qu'elle ait connue, plutôt que ceux-ci, plutôt que tant d'autres, dont ils n'ont fait que représenter l'âme, pendant tout cet épisode ?...
Lorsqu'on tient compte des destinées qui sont providentielles, il est toujours vain de faire preuve de certaines curiosités, auxquelles toutes les méthodes scientifiques sont incapables de répondre. C'est encore le don le plus beau qui ait été fait à l'âme, ce mystère qui enveloppe la cause de sa beauté, plus ou moins rare. Mais d'autre part, on n'a pas étudié avec une sollicitude aussi passionnée que la nôtre, la vie d'un homme, sans avoir relevé après sa course quelques indices de ses pas, les routes mêmes
qu'il préféra et peut-être certaines habitudes qui traduisent des dispositions ou des préférences personnelles. Dans le cas d'un Newman, dont toute la vie convergea vers l'acte suprême de son abjuration, les chemins qu'il prit pour y parvenir, l'allure même de sa marche pour atteindre son but, son « état » lorsqu'il l'eut gagné, tout ceci pourra peutêtre favoriser notre analyse dernière.
Dès son enfance précoce, Newman avait montré une inclination naturelle à n'accueillir les idées et à ne les tenir « pour vraies qu'ils ne les connût évidemment être telles ». Jusqu'à quinze ans, vivant dans un milieu fervemment calviniste, lisant à tout instant du jour la Bible, il n'avait cependant ressenti aucune affection pour cette croyance, qu'il étudiait sans cesse. Il apportait le plus grand souci à la bien connaître, sans la moindre émotion de n'y pas croire. Il se l'assimilait, comme un philosophe, la doctrine d'un Platon ou d'un Spinoza. Puis, vers la seizième année, une ardente religion lui vint, celle qui éclaira son adolescence intellectuelle.
Ce n'était là qu'un stade d'accompli. Cette intelligence si ferme, si claire, qui semblait destinée à la certitude se reprit au doute, au contact de Whately. On crut un moment qu'elle allait glisser dans un scepticisme, fait d'une sympathie d'autant plus
grande à l'égard de toutes les opinions religieuses, qu'elle en professait, elle-même, moins volontiers. La pensée de Newman oscilla quelques mois, parut céder, puis se reprit, inquiéta ses amis tour à tour et les rassura. Il revint à une conception plus nette de la religion ; il se fit une image d'elle, dont les contours étaient cette fois plus fermement dessinés ; et ce fut dans ces dispositions nouvelles, nuancées d'un rien de mysticisme par la maladie de Sicile, qu'il entreprit la grande lutte d'Oxford.
Ce que fut cette lutte, nous avons essayé nousmême de le dire. Mais, par delà le détail de ce mouvement, par delà ses phases, lorsqu'on s'efforce d'échapper à cette rumeur où se distinguent tant et tant de voix, ce qui demeure de plus tragique et de plus troublant, c'est l'incertitude où retombe Newman, après quelques années de dévouement et d'enthousiasme à cette cause unique. Comme jadis aux jours de son enfance, comme plus tard, aux premiers instants de son fellowship d'Oriel, il se retrouve en pleine angoisse, tout anxieux de sa foi qui s'émiette sous les coups mêmes de ceux qui devraient la renforcer, qui manque sous lui avant qu'il ait eu le temps de reconstruire, qui ne lui laisse aucune heure de paix morale pendant que froidement son intelligence va, volontaire et précise, dédaigneuse de ce cœur qui voudrait demeurer ou partir tout
de suite, faire les grands actes nécessaires et puis ne pas souffrir de cette agonie lente, et qui cependant se prépare, sous les yeux étonnés et inquiets de tous et de lui-même, pendant de si longues années ! . . .
Jusqu'à l'heure de sa conversion, voilà bien ce qui semble dominer le développement de la personnalité de Newman: l'œuvre de son inlassable incertitude intellectuelle, prédestinée, comme avertie de son sort et ne pouvant se fixer, toujours à la recherche de la vérité, de cette vérité qu'il entrevoit puis abandonne, qu'il saisit puis paraît ignorer le lendemain, qui cependant fait toujours son chemin à la manière du scepticisme, qui analyse, scrute, ne laisse debout aucune proposition, rongée par quelque côté, et torture ainsi un cœur qui a ses raisons lui-même, les ce implicite thoughts » et qui, dans ce provisoire, s'est bâti une demeure à laquelle il s'est attaché sentimentalement, avec des habitudes et des relations. Il n'y a pas eu, dans le siècle dernier, où tant d'âmes cependant ont été inquiètes, de curiosité métaphysique et religieuse plus profonde. Pas un esprit scientifique n'a connu une plus rigoureuse méthode d'analyse que celui-ci. Et si l'on se demande encore, après cela, pourquoi celui-ci plutôt que ceux-là fut un génie et se convertit, pourquoi
L'INFLUENCE DE'NEWMÀN 155
il s'est grandi, jusqu'à incarner l'angoisse morale, la sincérité, flottante et incertaine, de tout un peuple, il semble bien que ce soit d'avoir admirablement ressenti ce nouveau conflit qui s'élève, qui s'exaspère avec notre temps, entre le cœur des hommes, entre leurs traditions et leur intelligence...
L'œuvre qu'il a écrite, la main tremblante de ces soucis, est là pour assurer sa gloire devant la postérité. De jour en jour, elle semble accroître son importance. Elle se répand dans les milieux les plus divers, ceux où l'on n'eût peut-être pas cru, au lendemain de Littlemore, qu'elle pût se répandre. Par delà les livres composés au caprice des événements, qui étaient venus, pour répondre à une question, à un débat de l'instant, il demeure ceux qui sont de tous les âges parce qu'ils expriment des pensées et des sentiments de tous les temps, parce qu'ils offrent aux problèmes qui se posent devant chaque génération leur solution.
Solution qui, pour certains de ces livres, n'aura de valeur qu'un lendemain, plus ou moins prochain, suivant les destinées de l'Eglise anglicane ; solution qui, pour d'autres, demeurera éternelle, parce qu'elle aborde des questions qui ne passent pas, voilà l'exergue inscrite aux deux faces de la médaille où se commémore cette grande mémoire. Voilà
156 TSEWMAN
bien aussi, ce semble, les deux formes de son influence.
Peut-être est-ce là sa plus grande splendeur? Sur cette tombe de Newman cessèrent, au moins à son égard, les graves discussions, qui grondaient encore la veille du jour où elle s'ouvrit. Catholiques romains et anglicans se rencontrèrent, pour rendre justice à ce génie, si souvent méconnu et déprécié. Sans distinction de confession, ils revinrent tous, auprès de lui, orner leur âme et lui donner un peu de ce lustre immortel. Ils trouvèrent là des vertus susceptibles d'embellir bien des héroïsmes modernes, toute une science de la sainteté, comprise peut-être selon des âges nouveaux et les besoins du catholicisme. En exemple, ils eurent la vie de Newman et son œuvre.
Sa vie, elle est tout entière dans sa Correspondance, malheureusement incomplète, dans son Apologia qui comble heureusement le fossé, qui se creusait de cette interruption, au bout de sa conversion. Entre les heures d'épreuve et son éternité, que l'on peut augurer pacifiée et douce de ses dernières années, cette œuvre jette un pont. Cette source, qui semblait se perdre et rentrer dans le sol, se raccorde à ce moment précis. UApologia reste le monument durable de sa sincérité, d'où les
faits de chaque jour, sans valeur devant l'absolu, se trouvent élagués, où les grands actes de son existence prennent ainsi plus de prix, de ces omissions volontaires et sans intérêt. Elle apparaît mieux de la sorte, cette vie, ce qu'elle fut en réalité, une carrière où la pensée religieuse seule eut de l'attention.
Son œuvre, elle, reste aujourd'hui en raison directe des influences que dessine son ombre. Elle est double, comme nous le disions plus haut, passionnante en des parties, qui sont différentes pour les catholiques et pour les anglicans, mais également propice aux uns comme aux autres. Tous ceux qui ont l'angoisse de la certitude, qui ont l'ardeur des apostolats, viennent y puiser. Les uns — ce sont les catholiques — ont la part la plus belle. Ils retrouvent là, parmi la série complète de ses ouvrages, ces deux volumes où se trouve contenue l'essence même de sa doctrine, tout ce qu'il eut de plus profond dans sa pensée. Ce sont V Essai sur le Développement de la Doctrine chrétienne et la Grammaire de l'Assentiment. Les autres, anglicans de la High- Church, reprennent les œuvres de jadis, de ce jadis où Newman guidait les consciences d'Oxford et réveillait les grands souvenirs religieux de la croyance nationale — et ceux-là puisent un peu partout, ressortent ces armes légèrement rouillées par le
temps ou émoussées par l'usage, mais surtout sentent au-dessus d'eux un reste de lui-même, de son influence personnelle, dont n'a jamais pu se déprendre tout à fait l'anglicanisme vraiment religieux..
Dans les deux grands ouvrages de Newman, les catholiques ont trouvé une méthode nouvelle d'apolégétique, ou si ce mot semble bien gros, en songeant que l'ancien fellow d'Oriel écrivit après Pascal, on peut au moins dire qu'il apprit à envisager les problèmes de la croyance, selon une incidence nouvelle. Newman revint, en effet, au catholicisme, attiré avant tout par son sens de la tradition et cependant les méthodes de son enseignement furent essentiellement progressives. Il apprit dans Y Essai sur le Développement à concevoir la religion non plus comme un ensemble de dogmes et de rites, figés à jamais, dans les siècles, mais comme un organisme vivant, soumis aux lois de toutes les choses qui vivent, susceptible de se développer et de se replier, de conformer son être au milieu où il se trouve, de se renouveler — au moins en partie — selon les temps qui s'offrent à lui-même. Confiant en la révélation, sûr de l'authenticité divine du catholicisme, il reprit, à ses études de la Patrologie, cette admirable idée de la vie, de la croissance
de la religion. Il jeta au trébuchet des luttes contemporaines cette audace de génie, — que la preuve même de la divinité pour un dogme, pour un ensemble de dogmes, c'était peut-être ce développement qui s'accomplit tout à la fois dans les faits, c'est-à-dire dans l'histoire, et dans les pensées, c'està-dire dans l'idéal. A ces raisonnements nouveaux, il offrit un soubassement puissant ; il osa mêler à ces thèses sacrées les données expérimentales de la science : quinze années avant Darwin, il développa son idée, en puisant ses comparaisons dans la biologie. Devinant toute la portée, toute la valeur sociale du christianisme, il fonda sur ces principes une sorte de sociologie de la religion. De ce foyer qu'il a créé, qu'il a allumé lui-même, il a préparé de nouveaux rayonnements à sa foi.
Plus tard, dans la Grammaire de l'Assentiment, il s'est encore révélé un des psychologues les plus profonds de la croyance. A ce monde moderne, qui veut connaître l'origine même de ses émotions les plus nobles et de ses pensées les plus généreuses, il a offert la plus puissante analyse et la plus rigoureuse de l'acte de foi qui ait peut-être jamais été donnée. Celui qui en face des faits historiques, avait été demander aux sources une critique exacte, qui avait interrogé l'Eglise dans son développement, pour reconnaître s'il avait été normal, sans à coups, sans
innovations capricieuses, celui-là revient sur ses pas ; après avoir satisfait aux historiens, il veut contenter les philosophes, comprenant si bien l'aridité parfois de la croyance. Après l'acte social, l'influence mondiale de la foi, il veut justifier son influence individuelle, son action sur chaque âme.
Si l'on songe d'un peu près aux grandes questions que pose le scepticisme contemporain et si l'on veut regarder sur quels points il essaie d'ouvrir la brèche dans la muraille de la vieille cathédrale, il semble bien que l'autorité de Newman s'étende au delà des limites le plus souvent assignées à un écrivain religieux et à son œuvre. Dans son cas, il est un peu de la destinée d'un Bossuet ou d'un Lamennais.
Vers i835, il avait écrit : « Je n'attends rien de favorable avant quinze ou vingt ans. » Il se trompait encore de presque autant d'années qu'il n'en avait prévu et qu'il n'en avait accordé à son influence, pour se répandre. Ce n'est guère que depuis 1880 que son œuvre apologétique a filtré, au moins les grandes pensées du catholicisme. Pour ne parler en France que des morts, il serait facile de retrouver dans l'œuvre de l'abbé de Broglie, dans celle de Mgr d'Hulst et surtout dans l'enseignement d'OUé-Laprune, la part qui lui revient. En Angleterre, sans faire les mêmes distinctions que du point de vue où nous nous plaçons et que nous croyons convenir à la France,
au premier rang des disciples de Newman, parmi ceux qui ont le mieux compris sa pensée et qui Font continuée, il faut ranger le Père Tyrrell. Mais, si l'on a pu écrire, voici seulement quelque quatre années, qu' « aucun manuel de théologie classique n'a encore tenu compte des idées apologétiques de Newman » (i), il ne paraît plus, heureusement, que cette phrase soit complètement vraie, depuis l'accession de certaines personnalités religieuses à l'épiscopat (2), ou la publication posthume des Etudes du clergé, du P. Hogan (3).
De plus en plus, il faudra recourir à son œuvre, à ses deux livres d'une si pressante perspicacité, qui sont peut-être les plus belles pages inspirées par le catholicisme à une âme, depuis la seconde moitié du siècle dernier. Avec Pascal, dont on Fa si souvent rapproché, il demeure le maître de l'apologétique fragmentaire, dont tous deux, quoique pour des raisons différentes, ne nous ont donné que des morceaux.
Il a eu aussi une très grande influence sur l'an-
(1) Ch. Denis. Esquisse d'une apologie philosophique du christianisme dans les limites de la nature et de la Révélation. IX. Alcan, 1898.
(2) Il convient à cet égard de lire la très pénétrante lettre de Mgr Mignot sur ÏApologétique contemporaine, destinée à ses prêtres et à ses séminaristes. Revue du Clergé français, i5 novembre et Ier décembre 1900.
(3) In- 8. Lethielleux, 1902.
glicanîsme, inavouée pendant bien longtemps, reconnue aujourd'hui. Sur ce monde qui avait eu tant de raisons naturelles de lui en vouloir, il a marqué son empreinte. D'un point de vue très général, avant de rechercher dans le détail quel a été son apport, on peut dire que si le catholicisme, en Angleterre, rencontre aujourd'hui enfin la considération à laquelle a strictement droit toute opinion loyale et sincère, c'est à la personne de Newman qu'elle le doit, aux honneurs de la pourpre qui vint border sa dernière robe de prêtre et qui montra l'estime en laquelle le tenait Rome, au moins sur le tard de sa vie.
Mais il a exercé une autre influence encore. Au lendemain de sa conversion, il y eut quelques heures d'irrésolution parmi tous ces anglicans qui l'avaient suivi jusqu'à l'abjuration exclusivement. Parmi ceux qui demeuraient sur l'ancienne position, on se demanda si l'on continuerait l'œuvre, maintenant qu'elle avait donné de tels résultats, ou si l'on n'abandonnerait pas la tâche entreprise.
L'impulsion avait été trop forte. Les tractariens, derrière Pusey, continuèrent cette lutte, ne croyant plus ressentir l'influence de celui qui n'était plus pour eux et cependant, s'inspirant toujours des idées qu'il avait, avant qu'il ne vît l'ombre de la main sur le mur... Ils tirèrent les conséquences des principes
qu'il avait émis ; ils développèrent le programme qu'il avait tracé, s'en tenant d'abord à des extensions de détail. Puis, peu à peu, travaillés par cette grande idée, qui demeurait au fond des livres de Newman, au fond de ses sermons, qu'ils relisaient aussi souvent que les catholiques, ils passèrent delà renaissance doctrinale à une renaissance des rites et des cérémonies. Ils rénovèrent, selon la tradition antique, les liturgies désertes. Un jeune homme de la plus haute noblesse anglaise vint mettre au service du mouvement l'apport de son nom et sa situation. Ils accueillirent avec joie ce neveu de l'un des premiers Tractariens, Lord Halifax, qui n'était alors comme son oncle que Charles Lindley Wood. Celui-ci donna au parti un nouvel essor ; il reforma le groupe, le disciplina et dès 1867, il était élu à la présidence deVEnglish Church Union, qu'il n'a pas quittée depuis lors.
Il semble que, du côté des Anglicans, cette association soit le plus beau fleuron de l'influence newmanienne. Elle s'inspire, surtout depuis que Lord Halifax est à sa tête, très souvent de cesy idées du grand Oxonien. Elle porte tout son effort sur les rites et le dogme. Elle cherche à catholiciser l'anglicanisme. Bien des fois, son illustre président, de sa parole claire et chaude tout à la fois, a tracé son programme généreux de l'Union avec Rome,
pour ne plus connaître qu'une « Eglise catholique et apostolique » (i). Il y a quelques années même, \ toute la chrétienté a frémi d'espérance. On a pu croire, pendant quelques mois, que la grande chaîne apostolique allait se reformer, lors de la formidable discussion sur les ordinations anglicanes qui a passionné l'Angleterre et si ces espérances se sont évanouies, au moins pour le présent; si, après ce mouvement d'abandon qui avait rapproché les Eglises, il y a eu de part et d'autre un recul, il n'en demeure pas moins un précédent qui a permis de connaître le terrain.
Pour nous, il demeure surtout que ces rapports qui ont perdu tout caractère d'animosité, qui, devenus presque sympathiques, laissent entrevoir encore des jours meilleurs, sont l'œuvre de Newman et de sa pensée. Influence passagère celle-là sans doute mais qui n'en garde pas moins, malgré ce caractère temporel, toute son importance.
Désormais, entre Rome et l'anglicanisme, il se trouve comme un pont de jeté. De part et d'autre, un peu du cœur de Newman, un peu de son souvenir demeure; et de cette affection, de cette admiration commune, de cette pensée que l'on a pro-
(i) The Agitation against the Oxford movement. — « Read at the Animal meeting at the Ghurch House. » i5 juin 1899, London, Office de l'Union, 35, Wellington Street.
fondement étudiées sur les deux rivages, on se sent moins lointain. Le jour où l'Angleterre se réunirait au catholicisme, dans une courbe d'arceau, il faudrait mettre au-dessus du porche de Westminster, Tunique statue de Newman.
Un homme, qui a laissé après soi une telle traînée de lumière, est de ceux que l'humanité tout entière conserve au souvenir des générations qui se succèdent. Ce sentiment universel a trouvé, pour se traduire, une adorable nuance d'expression, sous la plume du délicat écrivain qu'est M. Augustin Filon. Newman est un saint de l'avenir (i). Mais le monde particulier sur lequel s'est exercé son génie lui garde aussi une reconnaissance plus intime, et répète plus souvent encore son nom et son œuvre, pour mettre en valeur les qualités glorieuses qui l'ont grandi aux yeux de tous. Les catholiques ne sauront trop parer cette grande mémoire, rappeler assez souvent toutes les délicieuses complexités de cette âme pascalienne, où se croisèrent, sans se nuire, la simplicité d'esprit et la plus admirable rigueur de pensée ; où la fleur gracieuse et douce de la poésie leva entre les pavés rugueux et solides de la science ; où la franchise ne craignit pas
(i) Journal des débats.
d'accueillir certaines fragilités de l'analyse. Pardessus tous ces dons naturels, auxquels sembla spécialement avoir veillé une Providence, ils devront surtout se souvenir qu'en Newman, ils furent au service delà croyance la plus humble, la plus absolue et aussi la plus assurée peut-être de tout notre temps.