CHAPITRE V l'heure du repos
« ... It was Hke coming înto port after a rough sea ; and my happiness on that score remains to this day without interruption. »
Nkwman.
(Apologia.)
Du jour où Newman, le grand Newman fut converti, sa carrière se trouva brisée à jamais. Dans le catholicisme, il n'eut pas toujours l'estime à laquelle il avait droit, de par son génie et la sincérité de son caractère. Il sembla que les fidèles de cette religion héritaient de la défiance que le monde anglican avait témoignée, sur le tard, à l'ancien fellow d'Oriel, lorsqu'il avait vu celui-ci se rapprocher de Rome. Au lendemain de sa conversion, il rencontra parmi ses coreligionnaires « des jalousies mesquines, des vues étroites, des froideurs et presque des sarcasmes » . Ces expressions sont de lui-même.
Jamais plus, il ne retrouva de ces grandes amitiés, qui pussent être comparées à celles qui avaient
embelli son apostolat d'Oxford. Les seules affections qu'il conserva furent celles de ces âmes qu'il avait drainées au catholicisme et qui lui gardaient une reconnaissance passionnée. Il y avait aussi celles qui n'osaient plus guère se témoigner, mais qui demeuraient vivaces, celle d'un Pusey, d'un Keble surtout, d'un Church, — celle-là continua à se manifester malgré la conversion. Il y eut Wiseman, qui le comprit toujours et dont la tendresse délicieuse lui demeura fidèle. Aux heures douloureuses, que ne ménagèrent pas les injustices des catholiques anglais et étrangers à sa vertu, il se trouva toujours à son côté pour le ranimer et pour se porter garant de lui.
Mais il y avait trop de profonde conviction dans la foi nouvelle du grand converti pour qu'une de ces attaques l'effleurât même. Il avait éprouvé trop de joies à rentrer dans ce havre, après tant de tempêtes et de bourrasques, pour souffrir même. Il se sentait trop en sécurité, heureux et rasséréné désormais, pour prêter de l'attention à ces paroles qu'on murmurait à mi-voix, à ces écrits pleins de sousentendus que l'on répandait, à ces ordres et à ces contre-ordres qu'on lui donnait. Une seule fois jusqu'à sa mort, il sortira de cette réserve où il s'était cantonné, réserve faite de cette joie religieuse, de cette satisfaction intellectuelle, essence même
de sa vie, de cette pudeur d'âme tout anglosaxonne. Ce jour-là, Newman écrira YApologia.
Au lendemain de l'exode de Littlemore, les nouveaux convertis demeurèrent quelque temps à Maryvale. Puis, sur le conseil de Wiseman, en octobre i846, Newman partit pour Rome, avec Ambrose Saint-John, le fidèle disciple des heures d'agonie morale. Quelques jours après leur arrivée, ils entraient au collège de la Propagande pour recommencer, comme de simples séminaristes, leurs études de théologie. Un an après, tous deux étaient ordonnés des mains du préfet de la Propagande, — le cardinal Franconi.
Ils restèrent encore quelques mois dans cette ville, qui rappelait tant de souvenirs à Newman. Lorsqu'il passait dans Rome, par ces chemins qu'il avait traversés, quelque quinze ans auparavant, il devait revoir, s'attachant à ces visions de son passé l'image de Froude, qui n'était plus là pour l'heure des grandes joies. Aucun lieu du monde ne pouvait être plus favorable à un retour sur sa vie passée ; aucun ne lui offrait plus de méditations, une meilleure reprise de sa pensée que ce décor où, pour la première fois jadis, il avait senti l'ardeur passionnée delà vérité. Manning, qui vint le visiter pendant ces jours de retraite, allait se prendre, lui aussi, à ce même charme divin de Rome.
A étudier cette capitale du catholicisme, la vie de ses héros, il s'attacha à l'histoire de l'un d'eux. C'est dans la solitude très douce de cette petite cellule, disposée pour la paix de l'âme, dans Santa- Croce, près de cette campagne romaine, magnifique, désolée et silencieuse, qu'il en vint au culte de saint Philippe de Néri et qu'il conçut le projet de faire vivre son ordre, en Angleterre. Le 26 mai, jour de la commémoration du saint, avait été la date que les deux compagnons avaient choisie pour leur ordination. Lorsque ce grand acte de leur nouvelle existence religieuse eut été accompli, sous les yeux mêmes du pontife, Newman s'essaya à cette vie de l'Oratoire, telle qu'il voulait la transporter à l'Angleterre.
Dans une de ses conférences sur l'Université, i nous a laissé un admirable portrait de ce saint ; d quelques vers aussi, il avait tracé l'image familière en qui il réalisait son idéal de vie religieuse, imag très fine et très esthétique, d'une piété très déli cate (1). Il revient en Angleterre, avec un Bref d Pie IX, qui l'autorisait à fonder son Institut.
Il s'installa auprès de Birmingham, au Nord d la grande ville laborieuse, toute noire de charbon
(1) Verses on Varions occasions, p. 3o6. — Idea oj a Uni versity, p. 234.
pleine du bruit des tissages et de toutes les machines, accomplissant leur œuvre diligente d'humanité. La maison qu'il habitait dans cette plaine s'appelait Rednal et se ressentait de ce cadre qui l'entourait. C'est là que les premiers Oratoriens, les com^ertis de la veille, les anciens fellows élégants, délicats et intellectuels des grands collèges, qui forment comme une couronne à Oxford, vinrent commencer ce nouvel apostolat, si différent de leur passé et de leur tradition, de leurs habitudes et de leur goût.
Newman souvent regretta sans doute les grands paysages du monde, où il avait vu sa vie s'écouler jusque-là. Devant cet horizon gris et terne, où pour la tristesse de ses yeux les cheminées immenses des fabriques se dressaient, s'élançaient sur le ciel, au lieu des clochetons et des flèches d'Oxford, Newman dut sentir plus d'une fois son cœur défaillir. Mais telle était la vertu de cet Ordre admirable, qui a toujours attiré les plus belles intelligences du catholicisme, qu'il accueillit avec joie cette inélégance des choses — qui prenaient une valeur brutale, — celle du fait en place de la valeur idéale de la pensée — celle qui avait empli son passé...
En i8/|8, il publia, sans nom d'auteur, le roman de Loss and Gain, un roman où il endormait toutes
ses mélancolies, ses lassitudes, tous les regrets des jours enfuis et cependant, si proches encore de luimême. Sous le nom de son héros, Charles Reding, il traduisait les sentiments désolés dans lesquels il avait quitté la ville de son cœur, sa tristesse de n'y pouvoir mourir parmi des souvenirs du travail et des amis. Mais aussi, il faisait un retour sur sa propre métamorphose, qu'il n'avait pas aperçue pendant qu'elle s'opérait, tant elle avait été lente, mais qu'il voyait comme un rêve, le songe d'un autre presque, aujourd'hui qu'elle était achevée. Sur ses propres pas, il revenait; et, dans ce livre qui, d'après son dire même, « n'était pas élaboré sur des faits », il revisait pour la première fois ces heures fiévreuses de la conversion.
Tout le roman s'anime ainsi de la passion mal éteinte, qui se refroidissait peu à peu seulement. On y retrouve une grande émotion, un regret attendri d'Oxford, mais aussi une note sinon nouvelle du moins développée, une ironie très fine et très corrosive qui lui sert à buriner les figures de tous ces anglicans hautains, adversaires de la veille — bien plus encore adversaires de l'heure même. Tout l'Oxford de ce temps reconnut ainsi les admirables portraits d'un M. Freeborn et surtout celui de ce Rév. Dr Brownside « qui, dans son sermon, disait un mot en faveur de Nestorius, deux en fa-
veur d'Abélard, trois pour Luther, ce grand génie qui reconnut que les églises, les credos, les rites et les formes n'étaient rien dans la religion... » On mit hautement un nom au bas de chacun de ces burins ; mais aussi, on murmura le nom véritable du héros de certaines pages, plus douloureusement tragiques. Lorsqu'un Charles Reding se jette aux pieds de sa mère, pour lui confesser une foi qu'elle ne partage pas, il y a là une admirable scène qui ne pouvait être écrite que par Newman, devenu catholique, se souvenant que sa mère, fidèle calviniste, désapprouvait, à l'heure de sa mort, la tendance invincible de son fils...
On a dit de Loss and Gain que, du simple point de vue littéraire, c'était un chef-d'œuvre. Il faut l'avoir lu dans le texte, pour apprécier toute la saveur de cette langue limpide, d'une clarté classique, d'une élégance sans apprêt et unique presque, dans la littérature anglaise du siècle dernier. Sauf Callista, Newman n'a écrit aucune œuvre, ayant plus de saveur.
Il publia peu après une œuvre qui eut un très grand retentissement, les Discourses addressed to mixed congrégations. C'était en 1849, l'année même où le choléra éclatait sur l'Angleterre. Les Oratoriens se dévouaient aux plus périlleuses besognes de la charité, dans cette ville ouvrière qui les avait ac-
cueillis. Ils portaient, guidés par Newman, les con solations aux mourants, dans les pires bas-fonds Birmingham et Ton se représente volontiers celui-c rentrant harassé, troublé de cette vie pour laquell il n'avait aucune inclination, se reprenant à corrig les épreuves de son ouvrage et recouvrant quelq^ courage nouveau à cette tâche. Newman dédia alors ces sermons à celui qui n'avait pas son génie, mais une âme de même métal que la sienne, au Très Révérend Nicholas Wiseman... Il relisait ces pages, écrites toutes depuis son retour en Angleterre, les premières qu'il adressait à ses compatriotes, sur le sol commun et qui sonnaient un peu différemment de toutes celles qu'il avait écrites jusque-là. La doctrine ne différait peut-être pas, car une autorité du catholicisme à pu dire : « Je répète qu'à part un très petit nombre d'exceptions les sermons d'avant la conversion sont très orthodoxes. Catholiques et protestants y viennent puiser également (i) », mais le ton était tout autre. Newman, qui ne se sentait plus « muselé » par l'Université et ses traditions — le mot est de Gladstone — se laissait aller à exprimer tout son sentiment. Il témoignait d'un enthousiasme que l'on ignorait jus-
(i) H. Brémond. Etudes, Les sermons de Newman, 5 août
que-là dans son caractère, d'une assurance, qui n'excluait pas l'ironie un peu dédaigneuse envers les autres et qui accablait avec plus d'éloquence, plus d'énergie et moins de nuances que de coutume. Il semblait que dans Newman, le nouyeau Newman, qui avait été obligé de quitter Oxford, l'Oxonien se fût un peu détaché de lui et qu'il y eût moins d'atticisme, moins de délicatesses littéraires, moins de dilettantisme d'expressions presque, maintenantque sur le chemin, il avait rencontré la certitude. Mais, ces sermons cependant correspondent au plus parfait épanouissement de son génie, à la plus grande maturité de son talent, à la fermeté la plus complète de sa pensée. Tous les éléments, susceptibles d'envelopper d'art une doctrine, se sont rencontrés là ; — et nulle part ailleurs, dans l'œuvre de ce prêtre très humblement charitable de Birmingham ils ne se trouveront agir plus sûrement.
Pour un public moins étendu, au lendemain de ces grandes émotions qui avaient inauguré sa vie nouvelle, il écrivit ces conférences sur le mouvement d'Oxford, les Lectures on certain dijjficulties felt by anglicans.,. S'adressant à un cercle plus spécial, à cette élite de l'Angleterre qui avait éprouvé à sa suite les angoisses du doute et l'attrait de Rome, il reprit différents points qu'il n'avait pas su éclair-
cir, les dernières années de sa prédication. À ces passages de doctrine, qu'il développa de nouveau et qu'il compléta, il ajouta certaines pages, qui s'intercalèrent comme des fragments directs et voilés d'autobiographie, dans ce livre austère d'exposition dogmatique. Il commença à mêler, comme à regret, sa vie passée à son enseignement présent ; — et c'est ainsi que peu à peu ses amis d'autrefois se rapprochèrent de lui-même, sans se convertir, et que tant d'autres, gagnés par l'admirable compréhension de cette intelligence trouvèrent, à le lire, le chemin de Damas et la solution suprême.
D'année en année, les livres se succédèrent ainsi. Dans l'Église, le renom de Newman ne grandissait pas, malgré les progrès du catholicisme en Angleterre. Le 29 septembre i85o, Pie IX avait rétabli la hiérarchie épiscopale dans ce pays, sans au reste songer à glorifier la nation elle-même et surtout l'épiscopat nouveau, en lui enchâssant le grand converti qui eût été son ornement le plus précieux. Par une prévention du pontife, savamment entretenue à Rome, on le laissait à l'écart ; et lui-même ne songeait plus à retourner faire sa cour dans la ville, siège auguste de sa croyance. Modestement, il en défendait les prérogatives. Auprès de ses frères de la veille, qui lui demeuraient à jamais chers, il en justifiait l'opportunité; il en expliquait la portée. Il
écrivait les Lectures on the présent position of Catholics in England (i85i). Et il demeurait dans cette petite cellule de religieux qu'il s'était donnée et d'où son action morale continuait à se faire sentir sur le monde anglican, qui ne pouvait se détacher de lui. x C'était le moment où Manning venait de se convertir, à son tour, Manning qui, au lendemain de l'exode de Newman, avait cru devoir protester de sa fidélité à l'Eglise d'Angleterre, Manning qui, malgré son intimité avec le solitaire de Littlemore, avait à peu près renié les confidences reçues... Il était cependant venu à Rome revoir l'ami de jadis, faire amende honorable sinon au croyant, au moins au compagnon du passé. Et maintenant, on pouvait croire les dissensions mortes à jamais avec sa venue. Très bien vu à Rome, des esprits bien intentionnés jugeaient qu'il allait faire rendre justice à l'Oratorien disgracié. Il faut avoir le courage d'avouer que ce grand esprit, cette superbe activité surtout, s'ils ne desservirent pas Newman auprès de Pie IX, conservèrent au moins à son endroit un silence qui y équivalait.
Lesévêques d'Irlande appelèrent l'ancien fellow d'Oriel à la direction de l'Université de Dublin. Newman accepta, presque avec soulagement, cette
facilité qu'on lui donnait de reprendre sa vie d'études. Le nouveau Recteur partit pour prendre possession de sa fonction nouvelle, au début de i85i. Mais le zèle qu'il apporta à cette œuvre si importante, qui aurait dû le préserver des attaques et lui éviter ces défiances, qui paralysent toute initiative, fut la cause essentielle de son insuccès final, puisqu'il l'obligea de renoncer, après sept années de labeur, à la tâche rêvée. Les évêques, qui avaient eu l'heureuse idée de le placer à la tête de leur fondation, ne se rencontrèrent pas avec lui, dans la façon de comprendre les programmes à établir et les méthodes à employer.
Pour sauvegarder la mémoire de Newman, considéré comme éducateur, auprès de ceux qui seraient tentés de quelque défiance envers ses principes, il demeure cependant un livre de conférences, qui résume le meilleur de sa pensée et qui fut publié dès i852, sous le titre de : The idea of a University, defined and illustrated. On trouve là des pages d'une admirable compréhension intellectuelle, d'une hauteur de vues qui rappellent l'origine oxonienne de celui qui les écrivait. Tout en établissant une sorte de classification des sciences et en reconnaissant, comme il convenait à son état, la suprématie de la théologie sur les autres, Newman savait faire avec une largeur d'esprit, qui révélait un
pédagogue de tout premier ordre, la place qui convenait aux autres et quelle indépendance elles peuvent et doivent même garder envers leur reine. C'est tout un traité de culture intellectuelle que ce recueil, où sont envisagées les phases diverses de l'enseignement, depuis l'enfance jusqu'à la maturité de l'esprit, où les branches diverses des études sont toutes considérées spéculativement et dans leurs applications, où tous ces problèmes sont posés avec sûreté, étudiés avec profondeur, à la lueur de la grâce antique et des besoins du temps présent et résolus au mieux des grands intérêts qui lui étaient confiés. The idea of a university est certainement un des livres de Newman, auquel on se prend le plus et sa puissante lucidité a puissamment influé sur les éludes d'Oxford et de Cambridge, à l'heure même où l'on méconnaissait, dans l'Angleterre catholique, sa portée.
On comprit si peu le Recteur de l'Université nouvelle que, en i858, il fut obligé d'abandonner l'œuvre entreprise et de renoncer à l'application de ses théories. L'inertie du début s'était changée en une résistance, contre laquelle il n'y avait rien à tenter. Newman envoya sa démission et revint à l'Oratoire de Birmingham, poursuivre cette carrière effacée que l'on lui avait faite — ; et ce retour devait être le dernier retour. Le maître ne quittera plus ses disciples.
Son activité intellectuelle ne fera, au reste, que se fortifier de cette retraite, qui contrastait avec la carrière mondaine et pleine de succès de Manning, se répandant en œuvres, créateur des Oblats de Saint-Charles, nommé, par Pie IX, prévôt du chapitre de Westminster. Lui, de sa retraite, il écrira Callista, ce chef-d'œuvre de sa vie littéraire, la Grammar of Assent, la Lettre au duc de Norfolk. Une seule fois, il sortira de ce silence, tout entier consacré au labeur. Ce sera pour écrire VApologia pro vita sua, cette réponse aux calomnies et aux intrigues de tous ceux que son génie et sa sincérité avaient laissés envieux et mécontents. Dans le Macrnillan magazine de janvier 186/i, un écrivain, Ch. Kingsley l'avait pris incidemment à parti, accusant tout le catholicisme d'être une école de mensonge, puisque l'un de ses plus illustres représentants, le P. Newman, le recommandait — ou à peu près.
On a dit — et des écrivains dignes de foi — que Kingsley était convaincu lorsqu'il accusait ainsi (i). Il faut alors le taxer, sans aucun scrupule, de frivolité intellectuelle. Toujours est-il que Newman bondit sous l'injure, répondit à Kingsley personnellement, échangea quelques lettres avec lui et publia ensuite toute cette correspondance, épinglée
(i) R. Hutton, p. 226.
d'un commentaire de la plus haute ironie. L'affaire, à laquelle avait donné lieu cet incident, traîna quelque temps, mais une fois pour toutes, Newman voulut en finir avec ces nombreuses accusations qui circulaient plus ou moins, sous le manteau. Il se mit à écrire VApologia.
C'est là certainement un des chefs-d'œuvre de la littérature de tous les temps et de tous les pays. C'est une de ces confessions, comme on en compte quelques-unes seulement à travers les siècles et qui demeurent le témoignage des drames les plus tragiques, qui se jouent dans la conscience humaine. Mais, pour nous-mêmes, encore si voisins de Newman, c'est plus que cela, parce que nous éprouvons, aux heures d'angoisse, aux moments de doute, les mêmes troubles que ceux qu'il a décrits. S'ils ont été ceux d'un anglican, leur caractère dépasse cependant le cadre, où pouvait le tenir une confession. Ils sont ceux-là mêmes qu'ont éprouvé depuis cinquante ans, qu'éprouvent tous les jours et qu'éprouveront de plus en plus, tous ceux qui veulent raisonner de leur foi et qui sont attirés à la croyance, malgré leur raisonnement. Nul livre ne nous exprime mieux ce scepticisme, qu'il convient à l'âme moderne de conserver en face des réalités les plus immédiates de la science. Avec cet Essai
sur le Développement, fondé pour une part au moins sur l'analyse historique et la dépassant, c'est le plus précieux encouragement que nous ait laissé Newman, à poursuivre au delà des apparences intellectuelles, la recherche de la vérité.
Après VApologia, il donna deux ouvrages qui sont peut-être l'œuvre la plus achevée de sa pensée et de son art. 11 écrivit la Grammaire de V Assentiment, à la veille des plus douloureux moments peutêtre de toute son existence. Le Songe de Gérontius fut produit au caprice des grâces qui demeuraient en lui et qui l'avaient fait un admirable artiste de style et de pensée.
La Grammaire de l'Assentiment reste le dernier mot de sa philosophie, une des œuvres qui ont le plus fortement contribué à orienter l'apologétique moderne et à lui donner une force qu'elle ne connaissait plus. Newman, en l'écrivant, a fourni à la pensée moderne, si troublée de curiosités, si noblement désireuse de concilier son cœur et sa raison, une nouvelle méthode, un mode susceptible d'amener à une réconciliation ces deux parties de nousmêmes, qui vont sans cesse se déchirant et se faisant souffrir... Avec cette richesse de nuances, dont s'ornait la palette de son génie, il a réalisé ce prodige d'amener la raison jusqu'à renoncer parfois à elle-même, en lui montrant comme elle se grandis-
sait de ces renoncements. La croyance n'a jamais eu d'apologiste plus fervent. Jamais non plus, l'analyse n'a laissé deviner plus nettement, sous les termes d'une discussion, une plus ardente passion à persuader du bonheur que l'on possède en tenant certaines propositions pour vraies — dussent-elles être fausses. Au terme du chemin, ce grand esprit, à qui Ton avait reproché parfois des ondoyances et des dialectiques trop frêlement élaborées, a écrit, de toute sa raison, l'œuvre qui situe vraiment l'intelligence, par rapport à la divinité et à l'homme luimême. Il a laissé une des pages les plus profondément fouillées, au point de vue de la psychologie, qui soit capable de lutter contre les séductions émanant de l'agnosticisme contemporain. Il semble bien que si l'on connaissait mieux ce livre de Newman, dans le monde catholique, on se trouverait souvent en meilleure posture et que l'on n'aurait pas de peine à répondre sérieusement aux attaques de ce « libéralisme » spécieux, qui apparut si nettement à Newman, comme l'ennemi le plus redoutable de sa croyance... (i).
Lorsque parut ce livre, en 1870, Newman était déjà passionné par un nouveau problème qui occu-
(1) Cf. appendice I de YApologia, — An Essay in Aid of a Grammar of Assent (1870), passim.
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pait à ce moment toute l'attention du monde catholique. L'agonie temporelle de la Papauté s'accentuait alors et laissait cependant de vastes espoirs, qui se formaient parmi les premières lueurs d'une aube nouvelle. Pendant que sombrait l'Empire, en France, et que les jeunes troupes italiennes s'enorgueillissaient de vaincre facilement, le Pontife, presque insouciant de ces défaites passagères, préparait une plus grande victoire à la Papauté. Les commissions romaines, en attendant le Concile, élaboraient la définition de l'infaillibilité de la chaire apostolique, qui devait retentir par le monde à l'égal des plus éclatants de ses triomphes.
On avait proposé à Newman de prendre part aux travaux préparatoires, en qualité de secrétaire ou de conseiller de Mgr Dupanloup. Mais, avec sa modestie, peut-être un peu dédaigneuse, avec surtout ce sens parfait qu'il possédait de la mésestime en laquelle il se trouvait à Rome, il refusa.
A ces mobiles divers s'en ajoutait peut-être un autre, dès ce moment. Newman, qui avait soutenu plus vaillamment, plus crânement même qu'aucun autre catholique, depuis i844, l'infaillibilité pontificale, sentait que l'univers religieux n'était pas également préparé, dans toutes ses parties, à la transformation dogmatique, à la consécration définitive de cette vérité. Celui qui, aux heures critiques, avait
toujours revendiqué les droits du successeur de Pierre, qui avait eu tant de netteté dans l'affirmation, à cet égard, dès Y Essai sur le Développement, qui, si souvent dans ses sermons, dans ses discours, dans ses conversations, avait repris la même idée, pour l'affirmer en son nom, se sentait pour ainsi dire gêné vis-à-vis ses compatriotes de cette bruyante proclamation qui semblait un défi à ceux qui avaient déjà de la peine à l'admettre, comme une vérité de fait.
Newman, mieux que personne, connaissaitl'état de l'Angleterre anglicane. Pour l'avoir dirigée pendant vingt ans, pour s'être maintenu en contact avec elle depuis sa rupture officielle, par ses correspondances, ses lectures et ses conférences, il savait l'immense chemin accompli vers Rome. Mais il percevait aussi, mieux que quiconque, ce qu'un simple fait pouvait avoir de répercussion sur ces consciences hésitantes, mal affermies dans leurs desseins, sur les appréciations de tous ces esprits, très curieux des choses religieuses et les discutant avec avidité. Il comprit que cette thèse qui soulevait des enthousiasmes parmi les fidèles, n'avait pas besoin de la définition ex cathedra pour être admise, et qu'elle indisposerait ceux que l'on eût peut-être gagnés autrement et plus tôt.
Même en Angleterre, cependant, il ne fut pas justifié par tout le monde. Certains catholiques
comme Ward furent contre lui. Encore ne rencontra-t-il pas partout autant de bonne foi qu'auprès de ce géomètre des questions religieuses. Il eut même Manning contre lui. Mais il ne se laissa déconcerter ni par les polémiques amicales avec la Dublin Review, ni par des attaques plus violentes. Jusqu'au bout, il protesta que Ton aidât Forage à s'amasser dans un ciel serein.
Cependant lorsque, le 18 juillet 1870, Pie IX eut proclamé, au milieu du Concile, le dogme, Newman accueillit avec sérénité cette nouvelle. Rome ayant parlé, ce modeste ne trouva plus qu'à se taire, ce que ne firent pas aussi bien ses adversaires, ceux-là mêmes qui, plus ou moins, avaient été les éditeurs de la lettre intime qu'il écrivait à Msr Ullathorne, son vieil ami. Il ne reparla plus de cette discussion — que ses adversaires aimaient à rappeler — jusqu'au jour où, pour répondre à une étude de Gladstone, il reprit, dans une lettre publique au duc de Norfolk la question, la ramenant aux justes termes, un peu confondus par les partisans les plus enthousiastes. Avec cette précision de langage qui le caractérisait, avec ce sentiment très averti des distinctions que l'on juge déloyales lorsqu'elles vous gênent, il restitua le dogme, aux termes qui l'avaient défini, le minimisant comme il convenait à son àme si ardemment désireuse de ne pas effa-
roucher les bonnes volontés, au seuil du grand pas à franchir.
Puis, l'âge tombant de plus en plus sur lui, il se replia sur la retraite qu'il s'était choisie, au milieu de ses Oratoriens, qui lui étaient très chers et de leurs souvenirs communs. Il se consacrait aussi, pour parer sa vieillesse, à l'instruction de tous ces jeunes gens, confiés aux soins de son Ordre, et surtout à ses propres soins, dans le Collège supérieur qu'il avait fondé. Dans Edgebaston, il veillait lui-même à ce que cette éducation fût ce qu'il avait rêvé qu'elle devînt, dans l'Université de Dublin : « Si une Université est une préparation directe au monde et qu'on y professe ce qui convient, elle n'est pas un couvent. Elle n'est pas un séminaire. C'est un lieu où préparer des hommes du monde au monde. Nous ne pouvons pas vraisemblablement empêcher ceux-là de s'y plonger et d'en connaître les routes, les principes et les maximes, lorsque le moment en sera venu. Mais ce que nous pouvons faire, c'est les préparer à l'inévitable, et ce n'est pas le moyen de leur apprendre à nager dans une eau dangereuse que de ne pas les y avoir préparés... » (i). Programme, d'une actualité admirable, qu'il avait forgé là de
(i) Idea of a University. — Disc. IX, § 8.
toutes pièces et que Ton ne saurait véritablement traduire trop de fois I
Tout ceci cependant ne contribuait pas, dans ce monde catholique des dernières années de Pie IX, à le ramener en grâce. Ce temps fut plein de vexations, de petites vengeances, d'affronts à son égard. Le cardinal Wiseman avait ainsi chargé son ami d'une traduction des Livres Saints. L'ordre vint bientôt d'interrompre ce travail. Newman voulait fonder un collège catholique à Oxford ; les prélats anglais firent échouer le projet. Enfin, au lendemain du Concile du Vatican, de ses ennemis, sûrement embusqués, voulurent persuader au Pape de mettre plusieurs de ses ouvrages à l'index ; et ce ne fut qu'à grand'peine qu'on préserva de cette tache le Pontificat. Toute une coterie romaine ne pouvait supporter ce génie.
Il faut malheureusement admettre Manning dans ce parti et dire qu'il ne fut pas envers son ami de jadis, ce qu'il eût dû se montrer. Très en faveur auprès de Pie IX, il se révéla hostile à Newman et, loin de chercher à parer les coups, il contribua peut-être à les aggraver. De toutes façons, s'il ne fit que les constater, il les rendit plus sensibles à l'ancien Oxonien, en mêlant son nom et son autorité à ceux de ses ennemis.
Nous ne pouvons supposer gratuitement cependant que ce fut par de simples côtés de petite humanité, par une envie, indigne de son caractère et de son sacerdoce. Il faut attribuer ces divergences profondes, cette antipathie, à des différences de tempérament et de passions.
Autant Newman détestait les foules, tout l'apparat des cérémonies, tout le décor des pompes et des honneurs, les grandes cathédrales aux orgues puissantes, aux voûtes hautaines et sans intimité, autant Manning se plaisait aux éloquences qui prennent les populations et les soulèvent, à l'entour de l'orateur, aux scènes d'apparat où se meuvent les dignitaires épiscopaux, aux actes qui frappent les esprits et émeuvent les cœurs. L'un croyait à l'action directe, immédiate, pressante ; au geste, à la parole qui court sans apprêt mais qui sonne dans l'air et frappe les sens, autant l'autre n'attachait de prix qu'à l'action, très lente et très persuasive de la phrase, caressée dans la paix de la cellule, taillée à facettes pour exprimer plus de nuances, pour séduire de plus d'arguments. L'Oblat croyait à! Faction, FOratorien à la pensée — et l'ardeur avec laquelle ces deux intelligences s'attachaient à leur plan suffit à nous expliquer ces choses violentes ou ironiques, qui eurent lieu entre eux et qui attristent lorsque l'on songe à la disgrâce de Newman...
Cependant, une heure devait venir où justice lui serait faite. En 1878, Léon XIII remplaça Pie IX, et surtout le personnel qui l'entourait. Il devint bientôt évident qu'une ère nouvelle commençait et que de grandes choses allaient se passer. Parmi les premiers cardinaux qu'il choisit fut Newman. « Le nuage s'évanouit », dit celui-ci avec un reste de mélancolie, en apprenant cette nouvelle. Au début de 1879, il se rendit à Rome, recevoir la barrette. Et ce jour-là, il prononça une allocution qui fit tressaillir, malgré son infidélité, l'orgueil de l'Angleterre, qui ranima les vieilles affections mal éteintes des Pusey et des Keble, des Rogers, qui secoua tout Oxford, comme aux anciens jours. Beaucoup d'anglicans très lettrés s'attardèrent à rêver que c'était le curé de Sainte-Marie d'Oxford qui devenait cardinal de la Sainte Église Romaine... «Le Saint-Père jugea, disait-il lui-même dans son discours, que l'Angleterre catholique, et même protestante ressentirait de la joie si je recevais quelque grâce. » Puis, ayant choisi après ce remerciement d'une langue si pure, si racinienne, il faudrait dire la devise Cor loquitur ad cor, il revint à Londres où l'attendait l'accolade très empressée de Manning. Et comme il arrive si souvent, le bonheur appelle le bonheur. Celui-ci lui était venu après un autre qui l'avait peut-être plus ému. L'année précédente, il
avait eu la plus grande joie sans doute, qui pût réjouir sa vieillesse. Trinity-College, le vieux collège où, un à un, il avait pris ses grades, qu'il avait salué à l'heure de l'exil en son Doyen, lui avait décerné le titre de fellow honoraire ; et il aurait enfin pu supprimer les dernières lignes, si mélancoliques, de F avant-dernier chapitre de YApologia. Après trente-deux ans, il était rentré dans Oxford — Il avait retrouvé comme une mère très aimée, cette vieille ville qui l'avait formé et qui s'était soulevée sur son nom, qui maintenant s'embellissait de son souvenir, miséricordieux quoique un peu triste, de cette destinée, si glorieuse mais étrange pour elle. Il avait retrouvé Pusey et Keble et avait causé près d'eux, comme jadis. Ce soir-là, il dut vraiment le dire, sans aucune ombre de regret, même humain, le Nunc Dimittis des destinées, puissantes et douloureuses, qui triomphent après ces souffrances, au soir de la vie...
Après ces jours d'émotion, il put se reposer, dans cette gloire, qu'après tant de déceptions, d'incertitudes et de mépris, il connaissait enfin, dès avant la mort. Dans le calme de la maison oratorienne de Birmingham, à Edgebaston, il achevait paisiblement cette carrière, qui avait eu des heures si troublées. En i884, il écrivait ainsi : « Pour moi, au
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déclin d'une très longue existence, je puis dire du fond de mon cœur que le Seigneur ne m'a jamais abandonné ni laissé à l'illusion... » Il attendait la mort, sans terreur, sans hâte comme sans défaillance, appelé par ses amis disparus, par ceux qui l'avaient devancé, comme Ambrose Saint-John, retenu par toute cette adolescence, de la plus haute noblesse anglaise qui l'entourait, près de laquelle il goûtait encore la musique et les lettres.
Il vécut ses dernières années, dans la pleine lumière de son intelligence, qui demeura d'une admirable lucidité jusqu'aux heures avancées. La mort vint pour lui, un peu comme il avait rêvé qu'elle vînt, dans ce Songe de Gérontius, lui laissant toute la fermeté de sa pensée, qui avait tant et tant connu de phases mais qui, en face d'elle-même, avait toujours été si loyale. L'âme se détacha sans effort de ce corps, si frêle de tant d'existence. « Il est mort, dit-on. . . Et de suite un long soupir courut à travers la pièce. » Après deux jours d'une sérieuse agonie, il venait d'expirer. C'était le n août 1890 ; il avait alors quatre-vingt-neuf ans. Près de son cher ami, si délicatement associé aux joies de sa conversion, Saint-John, on le coucha dans la tombe, à Rednal.
Ses obsèques furent une de ces grandes manifestations silencieuses, comme on n'en trouveguère que
dans le monde anglo-saxon. Autour de son cercueil, il eut tous les regrets de son pays, sans distinction d'opinion, sans aucun souvenir des divergences religieuses. Manning, en ce jour, prononça quelques paroles très émues qui, tombées de ses lèvres, prirent une allure unique : « Notre Saint Père, Léon XIII savait quelles grâces naturelles et surnaturelles étaient sous cette humilité ; à la satisfaction universelle, il nomma celui-ci à la dignité la plus voisine de celle de Pontife... » Et un écrivain protestant, le Dr Hutton, qui corrigeait les dernières épreuves d'un livre sur le cardinal, put ajouter ces dernières phrases à son œuvre (i) si belle, si compréhensive et si impartiale, lors de la triste nouvelle : « Il n'est pas de témoignage plus probant que l'on puisse apporter à la puissance, à la sincérité et à la modestie de la vie du grand cardinal anglais que l'expression absolument unanime d'admiration et de respect, témoignée par toutes les Églises et toutes les sectes anglaises à cet homme. Plus qu'aucun autre écrivain ou prédicateur depuis la Réforme, il avait cependant favorisé et causé la défection d'un grand nombre de protestants lettrés. Un tel phénomène, la sympathie qu'éprouve un
(i) Cardinal Newman, par R. Hutton. Londres, Methuen,
Anglais aujourd'hui pour un catholique sincère, eût été impossible, voici un quart de siècle, et ce qui existe maintenant est certainement dû à l'influence directe de la vie et des œuvres du cardinal Newman. »
Il ne peut y avoir, il nous semble, de plus beau témoignage, rendu à la mémoire d'un homme.