‹ J. H. Newman, essai de psychologie religieuseChapitre 7 sur 13 · CHAPITRE I l'éducation · texte numérisé non relu

CHAPITRE I l'éducation

Le 21 février 1801, naissait à Londres, John- Henry Newman, fils de John Newman et de Jemima Fourdrinier. Son père, associé dans une banque, avait une forte réputation qui devait résister aux malheurs de cet établissement, survenus vers la quinzième année de l'enfant. Sa mère appartenait à une vieille famille, d'origine française, qui s'était exilée par religion, aux environs de la révocation de l'Édit de Nantes.

John-Henry grandit dans ce milieu, un peu austère. Bien qu'il ne nous ait guère laissé de notes suivies sur sa toute première jeunesse, nous savons qu'il jouait, dans Bloomsbury Square avec Benjamin Disraeli. A cette époque, il pouvait avoir dix ans et commençait déjà à montrer une gravité de caractère, bien rare à cet âge. Il notait des sensa-

tions d'intimité, le premier chant printanier du coucou, ses rêves enfantins, ses premières lectures classiques : Ovide, Homère, Hérodote. Le 1 1 février 181 1 — il n'avait pas encore accompli ses dix ans — il relate la date de ses premiers vers. Dès que son esprit s'était éveillé, il s'était familiarisé avec la Bible, feuilletant d'abord le livre, en se complaisant aux gravures, puis bientôt prenant goût aux récits qui l'amusaient. Il entremêlait alors ces lectures à celles de Walter Scott.

Il ne s'agissait encore là que de passe-temps : ils ne retiennent le biographe qu'en souvenir de la jeunesse de Newman. Celui-ci n'appréciait en effet ces lectures de l'Ancien Testament qu'au même titre que telle page de ses auteurs favoris. Il étudiait près de sa mère les théologiens calvinistes, Romain, Newton, Milner mais il ne ressentait, à la suite de son commerce avec ces écrivains, qu'une estime très intellectuelle pour eux. 11 les aimait comme des penseurs, capables de conduire à bien un raisonnement difficile. Dès cette époque, on rencontrait en lui cette inclination de son caractère, qui demeurera son cachet, un souci de raisonner ses sentimentalités et de ne les accueillir « pour vraies qu'il ne les connût évidemment être telles. » Et volontiers, il acceptait ces discussions théologiques ; il les adoptait comme des théorèmes de sa pensée,

sans toutefois leur accorder cette sympathie irraisonnée, qui ne vient que du cœur. C'est ainsi, de même, qu'il avait très bien su son catéchisme dès les premières leçons ; mais s'il croyait de toute son intelligence à Dieu, il ne l'aimait pas ; il ne le sentait pas encore.

Ce fut durant cette période de sa jeunesse, après la première éducation familiale de sincérité envers soi-même, de force envers sa pensée, de tendresse charmante envers les siens, qu'il entra au collège de Ealing, près de Londres. Il rencontra là pour premier maître le Rév. George Nicholas, ancien élève d'Oxford, qui se prit d'intérêt pour cet esprit prompt et studieux, dont il garda par la suite un souvenir très marqué. Ce n'était pas que l'enfant fût en rien un prodige, mais dès ce moment, il se plaisait aux travaux littéraires, d'un âge plus avancé. Il travaillait à la fois la prose et les vers, consacrant ses heures de récréation à parfaire ses premiers essais et, de parti pris, il témoignait une répugnance qu'il montra toute sa vie, pour les exercices physiques.

La dernière année qu'il passa à Ealing, il eut pour professeur un homme qui ne fut pas sans exercer une forte influence sur sa direction, le Rev. Walter Mayer, d'Oxford. Ce maître, chargé des études classiques, imprima à sa pensée une orientation nou-

velle : il sembla à John-Henry que ses leçons lui ouvraient un monde inconnu. Pour la première fois, aux commentaires religieux de ce calviniste profondément croyant, il se sentit ému par la foi. A soixante-dix ans de distance, il parlera ainsi de cette première métamorphose que subit sa pensée « Sans doute, je ne puis guère me juger moi-même : mais après avoir fait cette réserve, je dois dire qu'il est difficile de se représenter ou d'imaginer que le jeune homme, d'avant et d'après le mois d'août 1816, est le même... Je puis, après ces soixante-dix années, regarder, comme s'il s'agissait pour moi d'un étranger... » Et dans YApologia, si fertile en heureux souvenirs, si précieuse à son biographe, on trouvera cette phrase qui synthétise parfaitement les résultats de cette influence : « Je tombai alors sous la notion d'un credo défini et reçus dans mon intelligence les impressions du dogme. »

Ainsi finit cette première période, très curieusement incroyante, d'une existence qui devait être consacrée tout entière à la recherche de la vérité religieuse. Jusque-là ce jeune homme, de famille austère et droite, avait conçu la vie comme une volupté d'intelligence, où la vertu serait inspirée beaucoup plus par une sorte d'élégance que par la religion. Celle-ci, par principe, lui était désagréable: il ne concevait même pas comment l'on pouvait

aimer Dieu. Il jugeait qu'il convenait d'alimenter cette intelligence par des exercices, difficiles et partant plus intéressants à résoudre, par un goût, sans cesse renouvelé et développé, d'études scientifiques, dignes d'occuper l'esprit. C'est pour satisfaire à ce programme plus ou moins conscient, qu'il s'était tracé à lui-même, que Newman cultiva avec un souci aussi constant de réussir à se satisfaire, les belles-lettres, ces études de l'antiquité qui devaient laisser comme un parfum à son propre style. Il avait aimé d'une même manière la Bible, non seulement dans ses paysages, dans ses scènes vivantes mais aussi dans ses sentences : dès avant sa conversion, par un jeu plus élégant que convenable il avait rassemblé toute une collection de ses textes, pour prouver la vérité de cette doctrine, en laquelle il ne croyait pas.

. Au théologien Scott, il avait emprunté cette belle idée de la Trinité, qui n'était encore pour lui qu'une spéculation, harmonieuse comme une de ces sonates de Beethoven, dont il était passionné ; il avait

* aussi recueilli, près de lui, le principe philosophique de l'évolution universelle, destiné à jouer un rôle si considérable dans sa vie future. De seconde main, il prit contact avec les Pères de l'Eglise, par les fragments que relève Milner dans son Histoire de l'Eglise. Au commerce de tous ces savants, ou du moins de quelques-uns d'entre eux, farouches

calvinistes, il trouva de telles leçons de mauvais goût qu'il fut longtemps avant de pouvoir se débarrasser des formules apocalyptiques, dont il avait pris la recette à leur commerce. Ce fin lettré appelait l'Église romaine l'Antéchrist. De ce vieux ferment huguenot, il gardera quelque chose très tard — détail qui ne manque pas de nous enseigner sur de telles empreintes — ; même lorsqu'il sera convaincu de l'authenticité de l'Église de Rome, il ne pourra encore que difficilement se déshabituer de cette phraséologie.

Tout ceci devait cependant servir aux destinées prochaines qui lui étaient réservées. De cette éducation première, il conservera comme une distinction qu'il tenait des siens, réservés et de bonne maison, comme une élégance d'esprit qu'il tenait de cette première culture abandonnée et très soignée cependant ; il gardera comme une compréhension plus haute qui sera de la sympathie envers les autres et de la timidité envers lui-même, ^e sa première conversion. Dans le Newman qui quittait Ealing pour entrer à Oxford, il y avait déjà une âme très cultivée et très pure tout à la fois, qui avait su se développer, et qui arrivait dans ce terreau, pour recevoir de ce déplacement, de ce transport d'une serre très douce à une terre libre, exposée à tous les vents, cette sève nouvelle qui donne leur puissance aux fleurs les plus belles. . .

Le i4 décembre 1816, l'élève du Rév. Walter Mayer était inscrit au nombre des « commoners » de Trinity Collège. Il n'avait pas encore tout à fait seize ans. Souvent par la suite, il se plaisait à raconter que la destinée humaine incline, au gré d'un caprice frivole, à de graves conséquences. Alors que la chaise de poste qui devait emmener l'enfant se trouvait déjà devant la porte, son père hésitait encore s'il le conduirait à Oxford ou à Cambridge.

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