CHAPITRE IL
« Oxford is the firsl of cïtîes. .. »
Newman.
(Lotters and Gorresp., 5 mars i833.)
Il y a quelques lignes dans Loss and Gain, cette monographie personnelle de Newman, qui nous aident à reconstituer son état d'esprit, lors de son arrivée dans la vieille ville universitaire. L'impression qu'il ressentit à cet instant dut être très profonde, car son héros raconte ainsi cette scène et celles des jours suivants :
« Il se souvenait des terreurs et des joies éprou- (( vées, lors de sa première entrée à l'Université ; « il en approchait alors comme de quelque reli- « quaire sacré. De temps en temps, l'espérance lui « venait qu'un jour ou l'autre, un titre quelconque « lui donnerait le droit de demeurer là, dans « quelqu'une de ces vieilles fondations. Une nuit « même lui revenait en mémoire. Avec un de ses « amis, il était monté au sommet d'une des nom-
k breuses tours pour observer les étoiles. Pendant « que celui-ci était absorbé avec les instruments, « lui, l'esprit juvénilement plus terrestre, contem- « plait de ces hauteurs, dans les clair-obscurs de « l'éclairage, les carrés aux ombres profondes, cu- « rieux de savoir si jamais il serait fellow de tel ou « tel des collèges, qui saillissaient de la masse des « constructions universitaires. »
Il devait donc se mêler quelque fièvre au bonheur de ce jeune homme. Il y avait sans doute quelque gravité dans son allure : du jour au lendemain, il s'était senti transformé. Cependant, cette heureuse sensation de respect à l'égard de Y Aima mater apparaissait alors, un peu comme un anachronisme. Oxford n'était plus la vieille ville, grave comme un couvent, austère sous la règle laissée par les fondateurs des collèges rivaux, jalousement maintenue par l'effort traditionnel des prévôts et de leurs assesseurs. Les dernières années du xviii0 siècle et les premières du xixc, sans modifier les règlements ni les apparences officielles, avaient complètement aboli « l'esprit » d'Oxford, cette autre règle qui ne s'écrit pas et qui reste cependant comme le cachet des institutions, assez heureuses pour avoir un passé. Sans doute, les belles-lettres continuaient à fleurir, auprès de maîtres aussi renommés que les anciens ; deux à deux, sous les
ogives brodées de mousses, aux clochertons ajourés de lierre, des étudiants se passionnaient encore, en de longues discussions, pour Fétude des sciences. Mais la douce discipline d'Oxford, un peu triste, n'était plus. Il manquait à l'Université cette vie religieuse, gloire de ses siècles de catholicisme ou d'anglicanisme, qui avait jusque-là servi de lien à toutes ces études du profane en lui donnant cette patine spéciale qui n'appartient qu'à elle...
Newman, dans sa correspondance contemporaine, dans VApologia et dans le roman cité plus haut, nous a laissé des notes sur les mœurs d'Oxford, à cette époque. A son arrivée, Trinity Collège reprenait un peu le souci de cette discipline, à tel point qu'il passait bientôt pour le plus sévère de tous. Aussi, « de tous côtés n'entendait-on que lamentations sur ces rigueurs croissantes ». Mais cependant, les soirées n'avaient pas encore retrouvé leur caractère, noble et intime tout à la fois. Au lieu de discussions ardentes sur les arts ou les sciences, sur la philosophie, au lieu de soirées consacrées à la musique, les scholars passaient leur temps en longs .repas qui faisaient d'eux, au dire de Newman, j « des fils de Belial » .
' Lorsqu'on a dépouillé cette phraséologie biblique,
11 ne reste pas moins une image d'Oxford, qui correspond fort peu à nos imaginations. Il allait fal-
OXFORD il
loir toute l'admirable indépendance intellectuelle un peu dédaigneuse, d'un Newman, pour lui permettre à lui-même d'abord, aux autres ensuite, de retrouver dans la vieille ville, la cité très haute et très pure (i), qui conserve les souvenirs les plus beaux de toute une race, où l'on reconnaît dans le respect de tous, comme le plus admirable des monuments élevé à la mémoire d'un Gladstone, d'un Ruskin, d'un Tennyson ou d'un Newman...
Il convenait de s'attarder un peu à ce décor. On ne concevrait guère en effet Newman sans Oxford. Toute l'admirable partie de sa vie où il a lutté, prié, pensé et souffert, s'est déroulée là, au bord del'Isis, entre ces monuments gothiques, dont il nous a donné lui-même comme une esquisse (2). Ailleurs, elle aurait suivi un autre cours. Elle n'eût pas présenté ce caractère particulier qui ajoute à son cas quelque chose de plus. Ici, Newman a reçu l'empreinte même de la vieille cité. Grâce à Oxford, il a pris sa place dans la série des esprits religieux, méditant sur la croyance anglicane. Grâce aux commentaires des anciens théologiens qui y en-
(1) Cf. à cet égard les pages émues consacrées par Ghurch à Oxford. Oxford movement, p. i3o,.
(2) J.-H. Newman. Historical Sketches, 3e vol.* XII. « Mae» dieval Oxford », Longmans and G°.
12 rfEWMAN
seignaient, il a eu son rôle dans le drame de la conscience anglaise en ce siècle. Il reste un peu comme le plus admirable des symboles, pour incarner cette crise qui ne pouvait naître qu'à Oxford, auprès de tous ces témoignages d'un passé, plus lointain que la réforme de Henry VIII. Autant qu'à Hawkins, lui doit-il peut-être d'avoir retrouvé ce sens de sa tradition, qui l'a ramené vers Rome.
Newman vécut donc,, au début, un peu dans un isolement laborieux. Pendant ses deux premières années, jusqu'à son scholarship, il ne fréquenta guère que Bowden, avec lequel il forma un lien très affectueux. Ils travaillaient ensemble les lettres et les mathématiques et dans cette science, John-Henry ne tarda pas à se distinguer — au point qu'il arrêta sur lui l'attention de son maître. Toute sa vie, il conservera ce goût des sciences exactes et, peutêtre faut-il attribuer la forme d'intellectualisme très précis, qu'il garda sous le charme même de sa phrase, à cette étude approfondie qu'il entreprit vers cette époque et qu'il continua ensuite par à-coups, aux moments de liberté, jusqu'aux heures troublées de son existence.
Ce fut alors la grande période de formation, très remplie, pendant laquelle il menait de front les tra- 1 vaux les plus divers, seuls capables de lui donner
cette haute et considérable culture qui distingue la majorité des Oxoniens. Il fournissait pour satisfaire son désir douze heures de travail chaque jour, répartissait son effort entre les branches diverses des arts et des sciences. C'est grâce à cette volonté laborieuse qu'il obtint son premier grade de scholar, le 29 avril, 1818, un an plus tôt qu'il n'osait l'espérer.
A partir de cette époque, les études du jeune homme sont à peu près terminées ; celles de l'homme vont commencer. Newman, encore indécis sur sa vocation, ne se spécialise pas, mais il élève le ton de ses travaux ; il inaugure l'œuvre personnelle. Sans cesse, dans la Correspondance de cette époque, il revient sur ce motif. On devine, à ce souci constant, la fièvre qui le brûlait ; elle témoigne d'une ambition généreuse, qu'il ne dissimulait pas : « Plusieurs de mes camarades savent plus de grec et de latin que moi — et je n'aime pas cela... »
Cependant il travaillait avec plus de bonne volonté que de discernement. L'excès de ses lectures nuisait à leur bon effet ; parfois il digérait mal cette substance et c'est en partie au moins à cette cause qu'il faudra attribuer un peu plus tard l'échec qu'il subit.
Nous savons cependant qu'à cette date, il lisait Gibbon et Locke, Locke dont on retrouvera parfois
la trace dans son œuvre future, Gibbon dont il subira, malgré son esprit absolument différent, si profondément l'influence et dont le souvenir littéraire, la méthode seront pour lui comme une obsession, un peu douloureuse. C'est à son propos qu'il écrira plus tard cette phrase courageuse, dans son Essai sur le développement de la doctrine chrétienne : « Il y a quelque mélancolie à avouer que le seul écrivain anglais, ayant quelques droits à être considéré comme un historien de l'Église, c'est encore le sceptique Gibbon. » Il ajoutait, immédiatement après, cette profonde vérité, dont il doit quelque reconnaissance à cet historien et qui est peut-être le premier coup porté à sa confiance en l'anglicanisme : « Pour être profond en histoire, il faut cesser d'être protestant (i). »
Il commençait à écrire. C'est ainsi qu'il fit un essai sur les pièces d'Eschyle, sur la Poétique d'Aristote ; il passait aussi de longues semaines avec son ami Bowden à concevoir des poèmes, qu'ils donnaient ensuite, en collaboration. En février 1819, î toujours en commun, ils éditaient un périodique, « l'Etudiant » qui n'eut qu'une vie éphémère malgré son succès, parce que Newman s'offensa de voir soulever l'anonymat, derrière lequel il s'abritait.
(1) Newman. Essai sur le développement de la doctr. chrét., introduction, p. 8.
Puis, ils donnèrent un long poème sur le massacre de la Saint-Barthélémy, dont Newman traitait les parties théologiques, Bowden, les épisodes historiques et le romanesque.
C'est là la période de sa jeunesse. Mais à ces premiers essais personnels, à ce goût délicat des classiques, à ce commerce d'un Hérodote, d'un Thucydide, surtout d'un Sophocle, d'un Homère et d'un Virgile qu'il aimait tant alors ; à cette connaissance intime d'un Gibbon, auquel il revient malgré l'approche de l'examen, limitant forcément ses lectures, il devra par la suite cette admirable pureté de style, l'assurance parfaite de ses compositions, les nuances délicieuses de pensée et en même temps, le souci le plus constant de vérité qu'il transportera de la science à la morale et à la foi. Toute l'ambition séculière qui le dévore, qui lui « fait espérer de grandes destinées » va bientôt s'atténuer cependant. Elle se brisera devant un échec futile. Et si cette âme sensible, qui songeait à s'orienter vers le droit s'engage dans les ordres, ce sera peut-être pour avoir été refusé aux simples « honneurs)). Il est de tels êtres, de si grande sensibilité, que le moindre événement a sur eux une influence sans limite. Ils apprécient l'existence d'après ces raccourcis et les conséquences d'un fait sur leur développement ne se peuvent prévoir d'après son
importance (i). Il fut ainsi refusé au gracie de bachelor (B. A.) le 25 novembre 1820, alors que tous escomptaient à l'avance son succès. Ses nerfs l'avaient-ils trahi? On fut très porté généralement à l'admettre et à attribuer son échec à cette seule raison. Parmi ses amis, il y eut un étonnement pénible ; de ce petit malheur, ils firent une première renommée au jeune homme, qui devait un jour présider ces mêmes examens, auxquels il venait de succomber. Cette sympathie l'aida beaucoup, la première déception supportée, à retrouver une sérénité philosophique, dont il fit montre avec une telle insistance dans ses lettres d'alors, que l'on est très porté à croire qu'il s'efforçait plutôt à ce calme, qu'il ne l'avait vraiment rencontré. Toute sa vie, il témoignera ainsi d'une aristocratie d'âme, pudique de ses souffrances et de ses joies.
Une des raisons qui tendrait assez à justifier cette appréciation, c'est l'attitude à laquelle il s'arrêta, quelques semaines plus tard. Ayant aperçu l'horizon limité des vanités humaines, il renonce au droit et aux honneurs qui l'attendaient dans cette carrière; d'autre part, ayant de plus en plus le souci délicieux de la solitude dans la vie, ayant
(1) « J'ai bien plus la crainte d'un échec que l'espérance du succès. » L. and C, I,.45.
mûrement réfléchi au problème de sa destinée, il se décide à entrer dans les ordres. Il satisfaisait ainsi tout à la fois son dédain de la vie mondaine et de ses charmes ; il donnait à son célibat une sorte de consécration ; il appuyait sur cet admirable décor d'Oxford, son rêve d'une existence de labeur et de piété. Newman pensait sans doute, en s'arrêtant à ce choix, au calme unique de la vieille cité, à cette délicieuse poésie de ses vieux murs, dont il tressaillit jusqu'à sa mort, à cet austère curriculum d'honneurs et de bonté qu'il pourrait parcourir dans cette enceinte. Alors qu'il pensait encore à rester dans le monde, il avait écrit à son frère, non sans une pointe de tristesse : « Plus tard si je vis, comme je regarderai derrière moi ces jours, avec un sourire mélancolique ! » Il croyait ainsi s'éviter ces regrets, en attribuant son existence à ce sacerdoce, qui satisfaisait son désir profond de demeurer dans cette ville, — toute sa vie.
Mais en même temps — était-ce pour inaugurer cette vie nouvelle, était-ce par défi à cette destinée qui l'avait si mal accueilli ? — il annonçait à ses amis qu'il concourrait à la prochaine session, pour le fellowship d'Oriel. Il y avait là une de ces audaces soudaines de pensée volontaire, qui caractérisèrent Newman, au cours de toute sa carrière.
Cette fois, cependant, ceux-là mêmes qui n'avaient point ressenti le moindre doute, sur son succès pour le grade de bachelor, furent déconcertés et apprécièrent comme une folie, cette rapide décision. Mais il les étonna bien plus encore, en s'attardant à des recherches spéciales d'anatomie et de géologie. Dans ses lettres, il parlait musique ; il trouvait encore à étudier certains théologiens. Il projetait l'étude de l'arabe et du persan. Un de ses intimes jugea qu'il fallait, en conscience, écrire à M. Newman, le père, pour qu'il usât de son influence sur son fils afin de le dissuader. Rien ne put modifier son projet, à la réalisation duquel il travaillait plus sérieusement qu'il ne paraissait : il est même très probable qu'il apportait à sa réussite, un reste de passion mal éteinte pour sa gloire : « Gomme les mauvais souffles de la vanité et de l'ambition ont encore prise sur moi!» écrivait-il alors. Mais déjà, il y avait en lui assez de fermeté pour repousser :ces visions de son passé; la lutte n'avait plus toute ll'âpreté dans son cœur qu'elle avait dû revêtir au début. En écrivant aux siens, il se faisait petit et parlait, à son anniversaire, des pleurs qu'il versait à n'être plus un enfant. Il travaillait à la folie, mais il s'humiliait jusqu'à désespérer de lui-même, en pensant que ce grade, s'il y atteignait, l'égalerait auxKebl& £j; aux Hawkins. Dans Oxford, il trou-
vait que tout prenait un sens en communion avec ses préoccupations. Les vieilles sentences, enguirlandant les murs, lui parlaient selon un sens favorable ou pénible à ses désirs. L'une d'elles l'arrêta, plus longtemps que les autres, par sa teneur très douce et très apaisante: Pie reporte te...
Enfin, le 18 avril 1822, il put écrire dans son Journal cette simple phrase : « Ce matin, je suis élu fellow d'Oriel ».
Pour comprendre ce que cette élection devait api porter de nuances nouvelles dans sa jeune carrière, il faut raconter, d'après les souvenirs que Newman aimait lui-même à ranimer, cette journée décisive. Le massier du prévôt, par attribution coutumière, était monté jusqu'à la maison où habitait le scholar, dans Broad street. Il le trouva qui jouait du violon. Le brave fonctionnaire s'émut, un moment, de ce plaisir frivole auquel s'attachait un fellow. De mémoire de massier, on n'avait pas vu de fellow '<( s'amuser » à de tels délassements. Enfin, il se .remit et annonça à Newman qu'il était élu, em- 1 ployant à cette fin l'originale formule consacrée : j « qu'il craignait bien d'annoncer une mauvaise nouvelle à M. Newman. Mais que M. Newman était élu fellow d'Oriel, où on le demandait immédiatement, » Il se troubla même à nouveau, en entendant
la tranquille réponse du jeune homme : « C'es^ bien...», et en le voyant continuer l'air de violon qu'il avait commencé. Il éprouvait, de toute cette tranquillité apparente, une crainte de s'être trompé de porte et pour se rassurer, il demanda s'il parlait bien à M. Newman. Celui-ci le persuada de quelques mots, assez pour qu'il repartît enfin ; mais il conservait malgré tout quelque trouble.
Il n'y a peut-être pas dans toute Fexistence de Newman de trait qui le peigne plus finement. Il tient de témoigner son indifférence au succès parce qu'il y a quelqu'un pour l'observer. Le massier n'est pas plus tôt hors de vue qu'il abondonne son instrument, au hasard de l'endroit et qu'il descend quatre à quatre les étages, avec une rapidité à se rompre le cou, pour reprendre aussitôt, dans la rue, son air calme, indifférent — bien qu'un peu plus hâtif, cependant, pour la circonstance.
Les boutiquiers, sur son passage, le regardaient avec intérêt. Dans Ïrinity-College, la nouvelle se répandait rapidement ; en arrivant à Oriel, il reçut avec assez de tenue encore les félicitations de ses nouveaux collègues, celles du prévôt Copleston, le personnage officiel le plus important ; mais « quand Keble s'avança pour me serrer la main, écrivait-il bientôt à Bowden, je me fis tout petit et volontiers serais rentré sous terre, confus d'un tel honneur —
auquel je m'habituai bientôt, du reste. » — Il ajoutait un peu plus loin, dans cette même lettre :
« La nouvelle se répandit dans Trinity avec grande rapidité. Il y avait à peine une minute que je me trouvais dans la chambre de Kinsey, quand Ogle y entra comme un fou. Je me rendis ensuite chez le Président et Ogle pénétra chez lui aussi. Toujours de la même façon, Tompson envahit l'appartement d'Echalaz, frappant à peine à la porte, pour lui communiquer la nouvelle. Echalaz à son tour dégringola les étages ; entendant du bruit Pompoon que Ton me nommait se précipita à son tour. Il trouva dans la chambre d'en face Echalaz, Ogle et Ward. De toutes les directions il venait des gens pour féliciter leurs amis de Trinity de ce succès de leur collège. De trois tours, les cloches sonnaient à la volée (j'eus du reste à payer pour cela). Et les élèves qui lisaient en haut de Trinity, pour préparer leurs degrés, m'accusèrent, ce jour-là, de les avoir frustrés de la lecture quotidienne. »
Le soir même, il prenait place à la chapelle et dînait avec une forte compagnie, dans la grande salle : « J'étais assis à coté de Keble qui est bien tel que je l'avais entendu représenter: il a plutôt l'air d'un étudiant que du premier savant d'Oxford, tant, dans ses manières, il conserve de modestie et de simplicité. » Désormais, il avait acquis le droit de se
mêler à cette société, qui le traitait sur le pied d'égalité. Il appelait avec familiarité Keble et Hawkins, de leur nom même.
Cependant le nouveau fellow ne satisfit pas de suite aux espérances que Ton avait fondées sur lui. Certains de ses camarades, en le félicitant, l'avaient déjà imaginé « tutor, curé de..., Prévôt, professeur royal de théologie, évêque de..., archevêque de Canterbury ». Suivant les ambitions du siècle, s'il s'y abandonnait, ils avaient promis à sa destinée qu'il serait chargé de la justice, dans un ministère futur.
Dans le commerce des relations intellectuelles, il apparut, au lendemain de son élection, sans grâce et sans profondeur, tout à la fois. Il restait silencieux, en se rencontrant avec ses collègues. Par timidité ou insuffisance, il paraissait déplacé en ce milieu, dont tous avaient cru qu'il serait l'ornement. Ce fut alors qu'après avoir essayé tous les moyens pour l'amener à plus d'abandon, vis-à-vis d'eux-mêmes, piqués au jeu, désolés et déçus profondément, ils voulurent tenter de rompre le charme une dernière fois, en le soumettant à une incantation, qu'ils jugeaient irrésistible. Ils le présentèrent à la magie d'une conversation avec Whately. L'effet fut immédiat : dès le retour de la première promenade qu'ils firent ensemble, le futur archevêque de Dublin
put rassurer ses amis. Ils n'avaient pas trop auguré de l'intelligence du nouveau venu.
Pendant dix années maintenant, Newman va se développer lentement, selon cette loi philosophique de l'évolution qui devait un jour jouer un rôle si important dans sa vie. Mais pendant tout ce temps, acquiérant toujours plus de science personnelle, plus d'influence sur ses amis et sur le cercle de ses relations, plus de dignités dans Oxford qui se ranime et se passionne, il se croira destiné à vieillir dans son collège avec une dernière espérance, plus ou moins lointaine, de mériter uniquement comme épitaphe : « Ce fut un fellow d'Oriel. » De 1822 à i833, il publiera ses deux premiers ouvrages sur Gicéron et Apollonius de Tyane, écrits pour VEncyclopœdia metropolitana de Whately, avec lequel il se liera plus intimement encore vers ce temps. Il écrira son Histoire des Ariens au ive siècle, qui le familiarisera avec les Pères et l'étude traditionnelle des origines de l'Eglise. Il se rapprochera, rompant son délicieux isolement, de quelques amis, d'une culture supérieure, dont les uns auront été ses maîtres, Keble avant tous, Whately, Lloyd et Hawkins. Les autres, les amis que l'on aime parce qu'ils ont les mêmes pensées et les mêmes enthousiasmes, ceux-là s'appelleront Pusey, Froude, Wilberforce,: Roger, Church. En même temps, au cours de ces
années, il entrera dans l'Eglise anglicane, sera diacre, puis vicaire de Saint-Clément d'Oxford, en attendant de devenir curé de la plus belle paroisse de l'Université, Sainte-Marie. Il sera enfin nommé vice-principal de Saint- Alban-Hall, tutor d'Oriel et prédicateur de FUniverské.
Mais tout cela ne constituera que l'apparence de sa vie, un profil dont les courbes ne traduiront pas toutes les phases de cette pensée. Peu d'hommes en ce siècle ont plus vécu en dehors des honneurs qui les situaient dans le monde et même plus en dehors de leur action immédiate. Si Ton avait demandé, vers i83o, à un étudiant d'Oxford quelle opinion il avait sur Newman, il est bien probable qu'il eût parlé de lui avec cette nuance de respect très complexe, où il eût exprimé à la fois le culte qu'inspirent un homme de science, un haut dignitaire de l'Université et un religieux. Il eût toutefois noté — car cela apparaissait évident — que le futur curé de Sainte -Marie était une âme très aristocratique et très délicate, soucieux du décorum, pour lui-même et non pour sa vanité, suprême raison de la High Church et cependant, très ami de quelques intelligences d'une religion plus facile, confinant assez au scepticisme comme les Drs Whately, Arnold ou Blanco White. Il eût parlé de sa culture littéraire, renommée et de son élégance de
style. Il eût renouvelé peut-être le surnom de quelques-uns de ses intimes, qui l'appelaient
j « L'Oxford Plato » . Cet Oxonien lui eût encore rendu hommage pour l'admirable austérité de sa vie, la correction avec laquelle il remplissait ses
^fonctions de pasteur. Il eût vanté sa haute science de la Patrologie. Et s'il eût ajouté que souvent, on le voyait en compagnie de Pusey s'en aller le long de Tlsis, faire de longues promenades, il eût résumé, d'un dernier trait qui avait frappé, cette opinion moyenne des maîtres et élèves sur Newman. Mais il n'eût pas laissé deviner ce travail sourd qui se faisait en lui, cette sorte de prologue qui se donnait au drame de son cœur et de sa pensée, ou tous les personnages et toutes les idées se dessinaient peu à peu sur l'éternel paysage des vieux collèges, sur le sublime décor intellectuel d'Oxford. Cependant, le travail nécessaire se faisait sans relâche en lui-même. Il n'eut jamais une vie intérieure plus active qu'alors, tellement intense même qu'elle se prolongeait au delà de sa pensée.
Lorsqu'on analyse donc, en détail, toute cette période de son existence, on voit que tout concourait à forger le merveilleux instrument de cette conscience, avant de le livrer à la lutte du mouvement tractarien. A ses travaux, devenus presque uniquement religieux, il apportait une rare sincé-
rite : Fétude des Pères lui inculquait peu à peu,1 avec une évidence irrésistible, cette idée que la tradition est la vérité. En étudiant la Patrologie,' pour la première fois, il formulait dans son esprit la phrase sur le protestantisme, qu'écrivant l'histoire, il jettera plus tard sur le papier, à l'heure de sa crise suprême. Il n'admettait pas « que Ton pût jamais traiter un sujet sans l'entreprendre à fond». De la cellule laborieuse, sise dans un coin charmant d'Oxford, il confiait, par fragments, à son journal ses doutes sur la vérité de l'anglicanisme, tel qu'il était généralement enseigné. C'est ainsi qu'un moment il hésita, avant de se ressaisir, s'il ne serait pas un jour un sceptique élégant, de l'école nouvelle. Mais lorsqu'on relit tous ces fragments d'idées qui, dans leur expression même, restent les témoins de cette crise, on pense à Pascal et l'on ne peut admettre que toute cette intellectualité passionnée dût s'en aller à la dérive d'une opinion facile. Jusque dans ses causeries, au cours d'une promenade, dans les lettres qu'il adressait aux siens, et qui sont si délicieuses de tendresse, il revenait à parler du scepticisme, comme de Fat trait suprême pour toute intelligence qui sait trop de choses pour croire aveuglément, pas assez encore pour croire raisonnablement — et il finissait tou jours par le repousser. Dans sa paroisse, il rem
plissait ses fonctions pastorales avec une charité pressante, assez rare à cette époque de l'anglicanisme ; et lorsqu'il racontait ensuite à son père les pèlerinages de son sacerdoce, au cours de sa correspondance avec lui, il s'attirait ce reproche très anglo-saxon, que l'on ne doit pas, même par christianisme, violer l'intimité de ce « home » des autres, qu'il appelle d'un mot plus expressif encore, le castle. Lui, il inclinait cependant vers un apostolat plus actif, malgré ces conseils paternels, comme pour réagir un peu contre cette unique intellectualité de son âme, qu'il craignait tant alors. Et dès cette époque, il parlait de sa paroisse « qui avait besoin d'être instruite sur les principes véritables du christianisme... »
Cet ami si désintéressé, qui élevait si haut la pureté de ce sentiment, dut beaucoup aussi à ces
attaches fraternelles. On ne saurait préciser l'in-l
| fiuence de Hurrell Froude sur lui, d'après les : mélancoliques Remains qui demeurent le témoi-' gnage unique de cette grande pensée. Cependant, ' à travers ces pages, si audacieuses qu'elles déran-j gèrent un peu, lors de leur apparition, les souvenirs! qui restaient de cet esprit, en Angleterre, on peut* admettre que ces deux jeunes gens se grisèrent ensemble d'ascétisme, de sincérité, à un point tel; qu'en « tournant leurs pensées sur cette lande j
désolée, leur propre conscience, ils disaient tout ce qu'ils y voyaient (i) », et que, Newman échauffa près de lui son ardente volonté de sincérité religieuse. Il lui dut peut-être aussi ce goût, très net dès cette époque, des cérémonies du culte, car Froude professait une grande admiration pour l'Eglise romaine et détestait la Réforme ; il vénérait la maternité virginale de Marie, croyait aux miracles et à la présence réelle. Il aimait plus l'histoire religieuse que la théologie (2). A William James, son aîné, Newman entendit exposer, maintes et maintes fois, la doctrine, tombée en désuétude, de la succession apostolique. Hawkins, dont il était Tunique compagnon pendant ses vacances, qui guida ses inexpériences de la vie sacerdotale, devait peu à peu l'amener à considérer la tradition comme l'idée fondamentale de toute Église. Il lui conseilla certains ouvrages qui le convertirent à cette doctrine essentielle — c'est de cette époque que date sa lecture de VApostolical Preaching, de Sumner ; c'est aussi à ce temps qu'il faut rapporter le sermon sur la tradition, d'Hawkins lui-même — .
(1) H. Fronde. Remains, IIe partie, Vzr> < -
f (2) « In variety and perfection of gifts I think he far exceeded even Keble. For myself, I cannot describe what I owe to him as regards the intellectuai principlesof religion and morals. » Letters and Corr., II, p. 174.
Il dut peut-être à Whately et à Arnold sa conception d'une Église hiérarchisée et autoritaire, réalisée en institutions précises. Quant à Keble et i Pusey, leur influence sur lui est plus profonde encore, quoique, à l'analyser, on puisse moins k détacher de la combinaison. Sur toute la pensée de Newman, elle s'étendit, modifiant une conception, transformant une croyance. Elle prit Newman à toutes ces hésitations, à toutes ces études fragmentaires qui lui apportaient la vérité par morceaux, au moins en lui montrant l'inanité du calvinisme. Elle trouva le jeune homme au moment où, del'évangélisme, il eût pu passer au scepticisme. Grâce à ces deux amitiés intellectuelles, grâce à Froude aussi qu'il faut toujours laisser près de lui, dans cette crise de sa foi, il ne perdit pas cette admirable croyance au christianisme qui avait fait sa force, pendant toute cette période de criticisme, d'indécision et de scrupules. Grâce à ceux-là, à ces grands chrétiens de l'anglicanisme, si sincères, si profondément convaincus, il put non seulement conserver sa religion, mais l'affermir et la tremper il une flamme assez vive, pour résister à toutes les émotions des dix années qui vont suivre.
Un premier indice de ce nouvel état d'âme sera ' son attitude lors de l'élection d'un prévôt nouveau
à Oriel. Tout étant prêt selon le dessein providentiel, les événements vont en effet sortir de leur heureuse monotonie. Dès 1828, l'existence paisible de John Newman se trouve troublée par cet incident. Il contribue à faire choisir Hawkins, qui n'est pour lui qu'une relation intellectuelle, aux dépens de Keble, son ami, parce que sa loyauté lui désignait, pour cette place, celui-ci. Mais loin que ce succès, accordé à son choix, le satisfasse, c'est à partir de ce moment même que Newman se dégage de lui-même, pour ainsi dire. Il avait préféré Hawkins, ne se doutant guère qu'il était en désaccord avec ses propres pensées, qui venaient... C'était là la dernière satisfaction qu'il accordait à un libéralisme, dont le lent travail intime de sa pensée l'avait détaché, sans qu'il en eût encore la parfaite sensation. Il faudra un événement, le forçant à se replier sur lui-même, pour lui faire prendre conscience de ses nouvelles directions...
I C'est ainsi que, successivement, les premières ^séparations vont s'accomplir. Dès l'année où ^Hawkins avait été élu prévôt d'Oriel, la lutte commença, entre lui-même et Newman, auxquels se joignent Froude et Wilberforce. La querelle, sur le système d'éducation, couvée pendant un an, éclate à la fin de 1829 et se résout au début de
i83o. Par voie d'extinction des jeunes gens dont l'éducation intellectuelle est entreprise par eux, les trois tutors, sont privés d'élèves. La même année, Newman se retire de la Société Biblique, avec laquelle il ne se sent plus en communion d'idées... Une fatigue descend sur eux tous, celle que l'on ressent lorsque la croissance va s'achever. Froude se trouve exténué ; John-Henry se trouve lui-même la pensée un peu lourde de ces troubles récents, la main lasse, le poignet meurtri par l'excès de travail. Mélancolique avec ses amis, de ce présent qui rompt avec quelques attaches du passé, ils ont tous cependant confiance en l'avenir, parce que ces lettrés sont des chrétiens fervents. Ils songent alors à laisser pour quelque temps Oxford. Ils ont besoin de quitter la vieille ville pour lui retrouver toute sa saveur, accrue des nostalgies que va susciter le voyage. Le 7 décem- ' bre i832, Froude, son père et Newman embarquent à bord de VHermés, à destination de Malte.
Ce voyage va durer six mois. Une partie de ce temps, Newman voyagera avec ses amis; le reste, ' il s'en ira tout seul, à son gré. Ces jeunes gens, tout 'heureux de cette compagnie honorable, qu'est pour eux M. Froude, éprouvent une noble satisfaction à, visiter tous les plis de la Méditerranée, où demeure [ quelque souvenir d'antiquité. Les Oxoniens se plai-
sent à cette sublime leçon de choses, où Newman met à profit toutes ses connaissances littéraires. Ses lettres de cette époque sont charmantes, de toutes ces impressions. Un peu de tendresse et d'émotion guide ses pas, sur la Grèce. Il jouit alors d'une mélancolie très pure et très artistique ; il s'attriste à de petits villages, dans les îles helléniques, où les cloches appelant à la prière chrétienne, sonnent, au milieu des Turcs. Sans cesse, il pense à Homère, à Thucydide ou à Virgile. Il mêle à des descriptions de paysages, ornées de vignes, d'oliviers ou de cyprès, des soucis plus grandioses : il rêve de liberté sur les canaux de Venise ; il se sent gagné par le sentiment de la vanité des grandes cités. Sur Rome, Naples, Syracuse et Catane, il a d'admirables lettres pour peindre l'état social des populations, pour philosopher avec profondeur (i). Tout cela cependant, n'est encore que ce tribut envers la beauté, auquel satisfont les âmes les plus austères même, pourvu qu'elles soient bien nées. Mais il ne faut pas oublier que, dans ce voyage, il y a surtout trois événements importants. Newman, pour la première fois de son existence, vit au milieu de populations catholiques et romaines. Il visite Rome, la Babylone de
(i) II n'y a guère que la correspondance de Renan et de M. Berthelot pendant un même voyage de Renan qui nous fournisse autant de documents sur l'Italie, entre i83o et i85o.
son éducation. Ensuite, dans la Ville éternelle ellemême, il rencontre Wiseman, avec lequel il a une très longue conversation. Enfin, presque au terme de son voyage, il tombe gravement malade, d'une maladie mystérieuse, qui Fétonnera toujours.
Tout cela nuance encore sa pensée. Ce voyage était nécessaire, selon la Providence, à parfaire cette éducation d'une âme, appelée aux destinées les plus hautes de la foi. Au contact des Italiens, Newman, tout en conservant un préjugé de race que l'on admet facilement, à propos du cultualisme presque enfantin de ce peuple, reconnaît cependant la beauté de ce monde, qu'il a ignorée jusque-là. Il entrevoit la splendeur de cette Église, où les croyances s'unissent et se fortifient de cette union, où tous les fidèles s'inclinent sous une même volonté, où la tradition apostolique se témoigne par les dogmes, les rites et les habitudes mêmes. Il reviendra en Angleterre, 1 moins antipathique à ce clergé qu'il a méprisé, moins âprement ironique envers cette Rome de la chré-
tienté qu'il voudrait transformée. Envers elle désormais, il aura moins d'injures (i) ; il sera silencieux
(i) Deux ou trois fois sans doute dans ses Tracts, Newman montrera encore des violences de langage envers Rome, mais ses injures mêmes seront l'indice psychologique que cette vieille rancune calviniste, qui a été la sienne, agonise. Sur une observation douloureuse de Froude, il laissera ce mode de
et tourné vers elle. De son entretien avec Wiseman, il rapportera cette impression que la charité ardente de certains, au moins des catholiques anglais, désire l'union. Enfin, de sa maladie, il reviendra tout, changé et gardera, sa vie entière, l'obsession de ce moment où trembla sa destinée. Il la considérera toujours avec un respect mêlé d'une sorte de terreur. Selon une comparaison biblique, qu'il eût volontiers employée, sa faiblesse en face de la mort qui voulait le terrasser fut celle de David en face de Goliath. Ses souvenirs sur cette souffrance, qu'il écrira à des instants variés de sa carrière, resteront, comme dit M. Mozley, « dreamy and incertain », des songes inconsistants. Même dans sa lettre à F. Roger,s,,la plus explicite, il passera comme des frissons, d'un mysticisme tout pascalien. C'est que dans l'instant le plus fort de cette crise, il aura eu la révélation de sa destinée. Une Providence s'attachait ainsi, avec sollicitude, au déploiement magnifique de son être.
Dès qu'il va mieux, il quitte Catane, où il s'était alité. Cette même nostalgie qui, pendant tout ce voyage, avait laissé Oxford l'horizon suprême et préféré, malgré la beauté des plus splendides paysages, I
discussion qu'il avouait du reste n'employer guère que pour | se couvrir du reproche de papisme,
lui fait hâter son retour. Mais Newman est grave. Il a conscience des grands événements prochains. Et, comme par une sorte de grâce divine, le poète, plus lettré qu'inspiré, qui était en lui, trouva, pendant la traversée du détroit de Bonifacio, des accents admirablement simples, qui prendront de leur date même, envers l'avenir, toute une valeur nouvelle. Aucun de ceux qui s'intéressèrent, fût-ce un moment, à la grande crise d'Oxford, n'a pu répéter sans émotion cette poésie, où tant d'âmes inquiètes, avides de certitude religieuse, sont venues chercher depuis lors un souffle rafraîchissant leurs angoisses :
Lead, Kindly Light, amid the encircling gloom...
Le 9 juillet i83^, John-Henry Newman était de retour près de sa mère, à Iffley,