BONHEUR PARFAIT. JI
transformée en prison d*État et qu'une condamnation en forme l'y enfermât à perpétuité ; il osa même, à ce qu'il assure, en faire la proposition et en adresser la demande formelle à leurs Excellences. Si étrange que paraisse cette idée, elle ne surprend point quand on lit les Confessions et les Rêveries. Les Champs-Elysées des poètes antiques n'offrent pas de la félicité céleste une image plus séduisante que le tableau tracé par Rousseau de son existence à Saint-Pierre.
Jamais le pauvre fils de l'horloger, ni en vérité aucun homme sur la terre, n'avait joui d'un calme et d'un bien-être aussi 'profonds. Les souvenirs des luttes et des épreuves passées ne lui revenaient que comme des bruits lointains adoucis par la distance. Toute amertume avait disparu de son cœur apaisé. Ses journées se passaient à se promener, à herboriser, à rêver, et toujours elles lui semblaient trop courtes. C'étaient, à chaque heure, à chaque pas des jouissances nouvelles, des extases infinies. Les mêmes objets, revus sans cesse et sans cesse changés, transformés, embellis par son imagination, lui causaient des plaisirs inattendus» des surprises délicieuses, des joies d'enfant dans une prairie couverte de
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fleurs. Cette existence d'archange et d'habitant des étoiles a tellement charmé Rousseau, elle lui a laissé une impression si douce et si forte qu'après l'avoir décrite, on pourrait dire chantée, dans les dernières pages des Confessions il a trouvé pour la peindre encore, alors qu'autour de lui et en lui tout était redevenu sombre et triste, des couleurs aussi fraîches, aussi brillantes que la première fois ï.
Un tel bonheur pouvait-il durer, et s'il avait duré, le philosophe ne s'en serait-il point lassé ? Ces questions sont superflues. « Messieurs de Berne » ne laissèrent pas ^ leur hôte le temps d'en faire l'expérience.
Deux mois après son établissement à l'île de Saint-Pierre, sans motif, sans prétexte aucun, sans explication non plus, Rousseau reçut l'ordre de quitter les États de Berne en vingt-quatre heures.
Il crut d'abord à un malentendu, et en écrivit dans ce sens au bailli de Nidau, mais celui-ci ne put que lui confirmer la décision du Sénat, tout en exprimant le chagrin qu'il éprouvait d'être chargé de la lui transmettre. Ce renvoi brutal,
« V. 5* Promenade. *
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inhumain autant qu'inexplicable, était-il dû à l'inspiration naturelle d'une aristocratie ombrageuse et dure, ou faut-il en accuser l'influence occulte de quelque ennemi du dehors?
Les deux causes ne s'excluent pas et l'on peut croire, sans faire tort à personne, que l'une et l'autre ont pu se liguer contre le malheureux Jean-Jacques. Toutefois aucun document, à notre connaissance, n'a jusqu'à présent éclairci le mystère et fait la part des responsabilités dans cette injustifiable persécution.
Rousseau, éperdu, terrifié, quitta son paradis en toute hâte. Bienne, jolie petite ville, indépendante alors des terres de Berne, était à deux pas, sur la rive orientale du lac; il s'y rendit sans bien savoir où il irait ensuite. Mille projets se croisaient dans sa tête. On l'invitait à Berlin, on le pressait de se rendre en Angleterre, et j'avoue que je n'ai jamais bien compris les motifs qu'avaient plusieurs de ses amis de le pousser dans un pays éloigné dont il ne parlait pas la langue. Rousseau lui-même semble avoir éprouvé jusqu'à la fin, et même en cédant, une certaine répugnance à ce lointain exil.
Berlin, malgré l'amitié de milord Keith et les
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bontés du roi, ne paraissait pas l'attirer davaiitage. Il craignait la cour, l'esclavage des cérémonies, le caractère du monarque; peut-être aussi ne voulait-il pas recommencer à Postdam l'histoire de Voltaire.
Au milieu de ces incertitudes, le projet naguère abandonné d'une excursion en Corse reparut.
D songea sérieusement à s'y rendre, non plus cependant en Lycurgue, en Solon, mais pour y vivre à l'abri, dans la retraite, hors de l'atteinte de ses ennemis. La longueur et les difficultés du voyage l'arrêtèrent. . . .
Dans cet embarras cruel, ne sachant quel parti choisir, il fiit sur le point de rester à Bienne. On l'en sollicitait vivement; un secrétaire de l'ambassade française, établie à Soleure, l'y engageait. Déjà il s'était laissé installer dans un triste logis; mais aussitôt les amis empressés à le retenir s'éloignent, disparaissent, le vide se fait autour de lui, il y a des rumeurs dans la ville. Il sent l'effet du voisinage de l'ours. Bienne est libre, mais Berne la touche, l'entoure, la domine.
L'infortuné banni ne sait que devenir : il n'ose même plus se mettre en routé, puisqu'il ne peut
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quitter la ville sans se retrouver sur le sol bernois qui lui est interdit.
Soit charité et bonté d'âme, soit afin de mieux assurer les ordres de ses maîtres et d'éloignei- plus sûrement celui dont ils ne peuvent supporter la présence, le bailli de Nidau arrive comme un dieu sauveur, et donne au fugitif un passe-port qui lui permettra au moins de gagner la frontière helvétique sans encombre.
Sur les dernières heures que Rousseau passa dans cette Suisse, si fière aujourd'hui de son nom et qu'il ne devait plus revoir, nous avons la relation d'un témoin qui par occasion, ou peut-être venu à Bienne dans ce dessein, représentait en ce moment les Neuchâtelois, qui n'oubliaient point leur ancien hôte, on va* le voir. Ce témoin, un M. Perregaux, beau-frère du procureurgénéral Meuron, écrivit à celui-ci le i** novembre 1765 la lettre suivante :
« Samedi dernier 27 octobre, je me promenai par occa-sion et pendant une bonne demi-heure avec M. Rousseau, qui soupa à la Croix-blanche ; dimanche de grand matin, il prit chambre chez un nommé Mazd, perruquier, bourgeois de cette ville, se proposant d*y passer cet hiver prochain. Mardi 30, je reçois votre gracieuse lettre à 9 h. du matin ; je m'habille avec empressement et je me rends chez