‹ J.-J. Rouseau au Val de Travers, 1762-1765Chapitre 135 sur 135 · PROJET DE LETTRE AU CONSISTOIRE · texte numérisé non relu

PROJET DE LETTRE AU CONSISTOIRE

Les papiers de Rousseau contiennent d'autres exemples de cette écriture et de cette orthographe, qui montrent que le pauvre Jean-Jacques en fut réduit quelquefois à se servir de Thérèse comme secrétaire. Mais, ne pouvant tout copier, nous nous bornons à quelques morceaux écrits par Rousseau, et qui tous paraissent se rapporter aux derniers mois de son séjour à Motiers.

Projet de lettre au consistoire.

La réponse à cette question me parait peu embarrassante à faire. Mais Messieurs je vous supplie de considérer que vivant depuis longtemps dans le sein de Téglise et n*étant ni pasteur, ni chargé d'aucune partie de Tinstruction publique, je ne dois être soumis à aucune interrogation ni inquisition pour la foi, une telle inquisition blessant les droits des particuliers soit comme fidèles, soit comme citoyens de rÉtat, duquel j*ai l'honneur d'être membre. .

J'ajoute à cela que lorsque je fus admis à la communion il y a environ trois ans par M. de Montmollin après ma déclaration générale je lui dis et lui répétai que je n'entendais me soumettre à aucune interrogation sur les dogmes. M. le professeur acquiesça pleinement à cette condition qu'il a jusqu'ici fidèlement observée. Je continue à me tenir à sa promesse et je prends la liberté de la lui rappeler. Je dois compte aux lois et aux hommes de mes actions et de ma conduite mais je ne dois compte qu'à Dieu seul de ma foi. Voilà Messieurs toute ma réponse à la question qui m'a été faite et à toutes les questions subséquentes qui pourraient se rapporter au même sujet.

On peut comparer ce canevas avec la lettre plus développée qui se trouve dans la Correspondancé sous la date du 29 mars 1765.

Discuter fties raisons entre vous et moi, vous me croyez bien lâche et bien dupe. Vous vous trompez sur le motif de ma retenue, et je n'en suis pas surpris. Mais tout a sa mesure et surtout la patience. Voici la dernière lettre que vous recevrez de moi. Voulez-vous que je parle ou que je me taise? Choisissez.

Qjie je m'explique avec vous, non monsieur. Pou^ être patient je vous parais vil ou dupe. Vous aurez le temps de vous détromper. Vous voulez donc que je parle, je parlerai. Soyez-en sûr... vous... réponse....

A Théod. Rousseau.

16 mars 1765.

M. de Montmollin m*a communiqué, mon cher cousin, une lettre que vous lui avez écrite en ma faveur. Cette lettre m'a paru plaisante et je l'ai prié de ne la montrer à personne afin qu'on ne se moquât pas de vous.

Je n'ai point répondu aux deux précédentes que vous m'avez fait l'amitié de m'écrire parce que ces réponses n'étaient point absolument nécessaires, et que je me borne désormais aux corresponcfances qui le sont. Je vous salue, mon cher cousin, de tout mon cœur.

EXTRAITS d'un MANUSCRIT. 363

Il *

Du 20 avril 1765.

La lettre, monsieur, dont vous m'avez honoré le 21 mars demande une réponse méditée et détaillée que mon état présent ne me permet pas de faire. J'employerai mon premier relâche à remplir ce devoir et je vous ferai passer ma lettre par la voye de mon ancien correspondant. Il convient , monsieur, que notre correspondance ne se lie (fasse) que par une voye fixe et sûre, et puisque nous en avions une, je voudrais n*en pas changer sans nécessité. Ke doutez, monsieur, je vous supplie, ni du vif intérêt que je prends à l'objet de votre lettre, ni de mort admiration et de mon respea pour vos talents et vos vertus.

La persécution m'a élevé l'âme. Je sens que l'amour de la vérité m'est devenu cher parce qu'il me coûte. Peutêtre ne fut-Il d'abord pour moi qu'un système; il est maintenant ma .passion dominante. C'est la plus noble qui puisse entrer dans le cœur de l'homme. J'ose dire qu'elle était faite pour le mien.

Emile, t. I, p. 46.

Tout lecteur ' sentira, je m'assure, qu'un homme qui n'a nul remords de sa faute ou qui veut la cacher au publie se gardera de parler ainsi.

* Variantes : équitable conviendra..., doit amvenir.

Lettre à X....

J'attendais des réparations, monsieur, et vous en exigez : nous sommes fort loin de compte. Je veux croire que vous n'avez point concouru dans les lieux où vous êtes aux iniquités qui sont l'ouvrage de vos confrères ; mais il fallait, monsieur, vous élever contre une- manœuvre si opposée à l'esprit du christianisme et si déshonorante pour votre état. La lâcheté n'est pas moins répréhensible que la violence dans les ministres du Seigneur. Dans tous les pays du monde il est permis à l'innocent de défendre son innocence. Dans le vôtre on l'en punit ; on fait plus, on ose employer la religion à cet usage. Si vous avez protesté contre cène profanation, vous êtes exempté dans mon livre, et je^ ne vous dois point de réparation. Si vous n'avez pas protesté, vous êtes coupable de connivence, et je vous en dois encore moins.

Agréez, monsieur, je vous supplie, mes salutations et mon respect.

Je vous demande la permission de faire une petite méchanceté, à laquelle il est impossible que je me.... : c'est de faire ma paix avec tous les autres clergés aux dépends du vôtre. J'en veux faire le bouc d'expiation pour les péchés d'Israël. Toujours, du rate, en supposant l'excommunication, car tant qu'ils seront mes pasteurs je^n'ai rien à leur dire. Avec les pacifiques je serai toujours homme de paix, avec les turbulens je veux être un diable. Voilà ma dernière résolution.

EXTRAITS d'un MANUSCRIT. 365

Pai trop éprouvé combien c*est une duperie d'être bon avec tout le monde. Je serai ' homme de paix avec les pacifiques, mais je veux être un diable avec les méchans.

Oubliez, monsieur, mon lâche billet de lundi. Tout est changé. Tourmenté, malade, excédé de querelles, chaque tracasseiie qui me survient commence par m*efïrayer et m'abattre. Mais, comme l'abattement ne guérit de rien, quand je vois qu'il faut absolument en découdre, je me réveille, l'âme me revient avec la colère, et je fais de nécessité vertu.

Il faut donc reprendre les armes, je le vois : mon sort est de mourir dans le lit d'honneur.

J'ai tout fait pour plaire à vos messieurs. Ils ne veulent point de ma bienveillance....

Je porte selon mon devoir et mon inclination le plus grand respect au Q>nseil d'État et à tous ses nobles membres; ma personne est à leur disposition, et s'il leur plaît d'user envers moi de violence, je n'ai ni le pouvoir ni la volonté d'y résister.

Mais quant à l'ordre qui m'est signifié de la part du même illustre Conseil d'État de partir, je me crois dispensé d'y obéir volontairement , attendu qu'il passe le pouvoir de ceux qui le donnent :

10 Parce qu'ayant l'honneur d'être ici dans mon pays,

' Var. : désormais.

personne n'a droit de m'en chasser qu'après avoir fait mon procès;

20 Parce qu'étant sous l'immédiate protection du Roy, qui n'a point de supérieur, je ne puis être expulsé que par l'ordre exprès de S. M. ou de son ministre, ou de mylord Maréchal qui le représente.

Enfin, monsieur, la Providence a pris pitié de moi ; au moment où je m'y attendais le moins, il se présente un azile aussi sûr qu^onorable dans un pays où, grâce au ciel, il n'y a point de ministres. C'est, monsieur, tout ce qu'il m'est permis de vous dire. Pennettez-moi, dans cette occasion, de prendre congé de ces messieurs et de leur consistoire. Durant le peu de temps dont j'ai besoin pour mettre ordre à mes affaires, j'espère qu'on ne me traitera pas plus mal qu'un Turc, un juif, un payen, et qu'on voudra bien m'accorder, comme étranger, l'hospitalité qu'on ne refuse à persotme. Ce n'est pas, monsieur, que je renonce au droit d'appartenir à cet état ; au contraire, l'honneur d'être inscrit parmi ses membres me sera toujours précieux par lui-même, encore plus par la main * dont il me Vient, et je mettrai toute ma vie au rang de mes premiers devoirs le zèle et la fidélité que je dois à son prince. J'ajoute que j'y laisse un bien très^regrettable, mais dont je n'entends point du tout me dessaisir. Ce sont les amis que j'y ai trouvés dans mes disgrâces et que j'espère y conserver malgré mon éloignement.

Recevez, monsieur, je vous supplie, mes salutations et mon respect.

Ce fragment se retrouve en partie dans la lettre adressée au procureur-général Meuron le 23 mars 1765. — Voir plus loin p. 396.

REscRrr DU ROI. 367

Le Conseil d'État ayant fait rapport au roi sur les événements qui avaient eu lieu, celui-ci répondit le 28 septembre par le rescrit' suivant :

A nos amés et féaux.

Après les ordres que nous vous avions, donnés il y a quelque temps pour la sûreté du sieur Rousseau dans Tasile qu'il s'est choisi et les bons arrangements que vous avez aussi pris en conséquence à notre entière satisfaction, nous n'avions pas lieu de croire que des esprits remuants et inquiets oseraient le troubler encore de nouveau dans sa retraite, nous venons cependant d'apprendre avec la plus grande indignation que, à la suite d'un sermon scandaleux prononcé en dernier lieu à Motiers, le sieur Rousseau a été insulté par les séditieux de cet endroit et qu'on s'est même porté aux dernières violences contre la demeure qu'il habitait. Il est étonnant que dans un siècle aussi éclairé que le nôtre, le fanatisme ose encore lever l'étendard jusque dans des pays soumis à notre domination. Nous ne doutons pas à la vérité que la Classe, éclairée par de meilleurs principes, ne désapprouve le zèle inconsidéré et amer de l'ecclésiastique qui vient de souffler le feu de la discorde à Motiers et ne reprenne sévèrement en lui une conduite aussi contraire à l'esprit de charité et de paix, dont il devrait donner l'exemple à ses paroissiens, mais comme il ne suffit point de relever l'irrégularité de son procédé pour le passé et qu'il faut empêcher qu'il ne se prévaille encore dans la suite dès facilités de son emploi pour émouvoir de nouveaux troubles, vous aurez soin qu'il

lui soit interdit de faire à l'avenir aucune déclamation tendant à aigrir et à exciter les esprits et enjoint à s'en tenir dans ses sermons, comme son devoir l'y oblige, aux vérités et aux préceptes qui doivent seuls en faire la matière et le but. Nous vous ordonnons en même temps de prendre les mesures les plus rigoureuses et les plus efficaces pour empêcher que le sieur Rousseau ne soit inquiété et qu'il n'ait plus rien à craindre des fureurs intolérantes de ses aveugles persécuteurs. Sur ce, nous prions Dieu de vous avoir en sa sainte et digne garde. Fait à Berlin, le 28 sep> tembre 176$. .

Par ordre exprès du roi;

FiNCKEKSTEIN HeRTZBERG.

Rapport du châtelain Martinet sur de nouvelles insultes faites a rousseau.

Du 12 octobre 1765.

Le Conseil se rappellera qu'aux fêtes de Pâques

M. le professeur de Montmollin, sous prétexte d'une direction à lui donnée par la V. C. (vénérable Classe) entreprit de faire excommunier par le consistoire M. Rousseau, et fit, mais inutilement, des efforts étonnants pour parvenir à ce but, et c'est de quoi j'ai eu l'honneur d'informer le gouvernement par deux rapports très circonstanciés auxquels je me réfère.

Sur la fin d'avril, M. le professeur fit un sermon que j'entendis réciter et dans lequel il paraissait qu'il avait en Vue pour le moins les quatre anciens qui n'avaient pas voulu opiner à son gré. Le dimanche suivant jour que j'étais descendu en v^e pour assister aux États, il détonna d'une manière plus vive et plus directe encore, à ce que j'ai appris, Le Conseil n'en fut pas plutôt informé, et que

de plus M. Rousseau avait été apostrophé en rue, par un honune qu'il ne connut pas, qu*il lâcha un arrêt, qui fut lu en communauté et en justice, accompagné par M. le lieutenant, qui s'était rendu à Motiers pour cela, des réflexions les plus propres à engager tous les membres de la Communauté à avoir pour M. Rousseau \es égards et les ménagements dus à une personne qui avait Thonneur d*être sous la protection immédiate de S. M. Cela semblait d*abord avoir un peu calmé les esprits, mais cette tranquillité apparente ne dura pas longtemps; M. de Montmollin ayant assemblé un consistoire, suivant Tusage, la veille des fêtes de Pentecôte, la matière de l'excommunication de M. Rousseau y fut remise à âot, non par M. de Montmollin , mais par l'ancien Clerc , il fallut opiner làdessus, je le fis dans les mêmes termes à peu près que j'avais conclu .en consistoire de Pâques, et mon avis ayant été goûté par quatre anciens fut résolu par la pluralité, qu'on laisserait tranquille et en repos M. Rousseau et qu'on abandonnerait cette affaire,...

La nuit du 6 au 7 du dit septembre, il se commit de nouvelles violences contre la maison de M. Rousseau, nuit où il semblait être le plus en sûreté, puisqu'il y avait les gardes de foire des villages qui veillaient dans le village, on assaillit à coup de pierres les fenêtres de M. Rousseau ; une de ces pierres de la pesanteur d'environ trois à quatre livres était proche de la chambre de M. Rousseau, et la galerie attenante à la maison en était remplie d'une manière à faire frémir, ainsi que je l'ai déclaré en tête des enquêtes que je fis le lendemain, et qui ont déjà été vues en Conseil; éveillé comme je le fus par les cris que j'entendis à la rue, je courus sur-le-champ chez M. Rousseau, que je trouvai de même que sa gouvernante dans un état de frayeur inexprimable, et c'est aussi ce qui m'engagea

pour les mettre en sûreté à mettre des gardes devant sa maison pendant le reste de la nuit ; le lendemain j'ouvris comme je l'ai dit de nouvelles enquêtes, que le Conseil m*a ordonné de laisser dormir, mais à mesure que le gouvernement me donna cet ordre, il me fut enjoint d^ faire assembler la Communauté de Motiers, à laquelle, conformément aux intentions du Conseil, je témoignai son' indignation au sujet des nouveaux attentats de la nuit de la foire, je déclarai qu'elle serait responsable de toutes les violences ou insultes qui seraient faites soit à M. Rousseau, soit à sa maison, soit à ses effets, et enfin je fis publier, dès le jeudi suivant, la récompense que le gouvernement promettait à ceux qui découvriraient les coupables de ces attentats. Tout cela est détaillé dans mon rapport du 7 septembre.

M. Rousseau partit le lendemain, en laissant les' effets de sa gouvernante à Motiérs, mais en me priant de pourvoir à leur sûreté, c'est ce que je fis en mettant deux gardes de Couvet armés qui y ont veillé chaque nuit pendant qu'elle est restée dans la dite maison.

Le dimanche 7 septembre nouveaux désordres, on vint m'avertir qu'il y avait une figure perchée sur la fontaine devant les halles, et qui tenait un papier qui en indiquait un autre dans un petit sac que la dite figure avait en écharpe. J'envoyai le sautier pour la chercher et l'ayant apportée je trouvai dans une main de la figure le morceau de papier Cott. D. et dans le sachet celui Cott. E. ; après m'être nanti de ces deux papiers, j'ordonnai au grand sau-i tier, crainte que cette figure ne retombât de nouveau entre les mains de quelques mutins et ne fût un nouveau sujet de moquerie, de la mettre en pièces et de la jeter dans la rivière. J'eus l'hqnneur dès ce jour-là d'informer le Conseil de ce nouveau désordre, et le soir ayant appris que tout le monde

parlait de cette pasquinade, je mandai les gouverneurs de la Communauté, les sommai de pourvoir à la sûreté du village, puisque s'il arrivait que Ton fît la plus petite égratignure à qui que ce fût leur communauté en ser^t responsable et eux gouverneurs pris à parti, et je les sommai enfin de référer le tout à leur Communauté. Lâ-dessus, ils me répondirent bien des choses, qui tenaient^ de Tindécence et entre autres qu'ils ne pouvaient assembler leur Communauté le lendemain, vu que c'est le jour de la foire des Verrières, mais qu'ils l'assembleraient le surlendemain et le soir, ils me firent dire qu'un homme veillerait devant la maison dç M. Rousseau, précaution qui n'empêcha pas dos mutins d'y rôder, mais sans oser rien faire, attendu qu'il y avait deux gardes de Couvet qui veillaient sur la galerie du logement de M. Rousseau. Le surlendemain la Communauté fut assemblée, les gouverneurs y dirent avoir eu une conversation avec moi, mais loin d'en dire le sujet, ils battirent si bien la campagnCf que personne n'y comprit et qu'on ne délibéra sur rien à cet égard, aussi ces gouverneurs ne daignèrent-ils pas après cela m'informer de ce qu'ils avaient fait. Enfin Mlle Levasseur étant allée se coucher la veille de son départ au Prieuré, il arriva que sur les 9 à 10 heures du soir, des mutins vinrent criailler d'un côté de la dite maison, et s'aperce vant qu'un domestique sortit en les menaçant, passèrent d'un autre côté de cette maison et y réitérèrent leurs criailleries et leurs huées.

CORBESPONDANCE DE JeAN-JaCQjUES RoUSSEAU AVEC LE COLONEL PuRY.

Ces lettres, sauf une, ont été publiées pour la première fois par M. G.-A. Matile dans le Musée historique de Neuchâtel et Valengin, année 1843. Ce recueil étant rare et peu connu en dehors du canton de Neuchâtel, il m*a paru qu'il ne serait pas inutile de les reproduire ici, en y ajoutant les réponses du colonel Pury, qui m'ont été communiquées par son petit-fils, M. Edouard Pury. Elles expliquent celigs de Rousseau et présentent à cet égard quelque intérêt. La même observation peut s'appliquer aux lettres de Rousseau adressées au procureur-général Meuron et que par cette raison nous donnons également, sans les réponses du procureur-général, toutefois.

(Envoi de la lettre k. Monseigneur de Beaumont.)

A Monsieur le colonel Pury, à Neufchâtd.

Ce samedi 26 mars (1763).

Voilà, monsieur, une espèce de paraphrase assez plate de ce que nous avons dit beaucoup niieux cet été sur la montagne. J'espère que votre amitié pour Fauteur vouç

fera passer sur Tennui de Touvrage. J'aimerais mieux philosopher avec vous et M. du Peirou que de me chamailler avec des évêques. Je me flatte que toutes mes tracasseries seront oubliées, quand j'aurai le plaisir de vous voir ici cet été. Dites, je vous supplie, à M. le Trésorier combien j'ai pris de part à sa maladie et combien je m'intéresse à son rétablissement. Mille respects à madame ; je vous salue, monsieur, et vous embrasse de tout mon cœur.

Je vous prie que cet exemplaire ne sorte pas de vos mains jusqu'à la publication de l'ouvrage.

Réponse,

27 mars.

Vous dire, monsieur, que je suis très reconnaissant du présent que vous venez de me faire, c'est vous dire très faiblement ce que je sens. Le moment où j'ai lu votre billet a été je vous jure un des moments les plus flatteurs de ma vie; tenir un petit coin dans le souvenir afiectueux du célèbre, je dis plus, du vertueux citoyen de Genève, est un bien auquel j'attache le plus haut prix ; ceci: ne peut point être cajolerie. Le degré de foi que vous ajouterez à mon propos, l'approbation même que vous lui devrez, dépendent de l'opinion que vous avez de moi.

J'ai lu, monsieur, votre ouvrage avec autant de plaisir que d'empressement; quand on dit comme vous un procès bon par lui-même ne peut se perdre; vous satisfaites à diverses objections sur lesquelles j'osai caqueter devant vous; c'est donc une nouvelle somme que vous ajoutez au précieux capital dont vous avez enrichi l'humanité. Christophe de Beaumont et ses prêtres se plaindront sans doute et je m'attends à un déluge de mauvaises répliques.

J'ai gardé exactement le livre sous ma main en permettant cependant à M. Dupeyrou de le lire dans ma chambre. J'en ai fait la lecture au chevet de M. le trésorier; mais un autre exemplaire moins discret a couru et court encore. Ces deux messieurs ont été très sensibles à ce que vous m'avez dit pour eux. — Dès que l'alouette chantera, je volerai vers mon hermitage et delà auprès de vous. Ma femme me charge de vous dire et bien expressément que vous ajoutez aux plaisirs que nous goûtons à Mon-Lési. Il n'y a que les mœurs simples des montagnards qui puissent excuser le canal de cette déclaration.

J'ai l'honneur, etc.

A Monsieur le colonel Pury, à Neuchdtel.

A Motiersi le ij septembre 1763.

Je partage, monsieur, à bien des titres vos regrets sur la perte que vous venez de faire; M. le trésorier ' était un homme d'un rare mérite; il m'honorait de ses bontés, et vous, monsieur, et madame de ï*ury, vous m'avez trop honoré des vôtres pour me laisser indifférent sur rien de ce qui vous touche. Mais si nous nous affligeons pour nous, consolons-nous pour lui : il passait dans de continuelles douleurs la fin d'une longue et honorable carrière ; il a cessé de souffrir : j'en connais de plus malheureux.

Je sais que les soins ne se paient qu'avec de la reconnaissance, mais les déboursés se paient en argent. De grâce, monsieur, mettez-moi du moins à portée d'acquitter cette dernière dette, en me faisant dire à quoi elle monte,

' Josué de Chambrier, Conseiller d'Ëtat et trésorier général, beap-père du colonel Pury.

puisque je n*ai pu aller régler cette affaire avec vous, comme je me l'étais proposé. Faites, je vous supplie, agréer mon respect à madame dç Pury et mes humbles salutations à monsieur son époux,

Réponse à la lettre précédente,

i8 septembre..

Dès longtemps, monsieur, je connaissais vos sentiments flatteurs pour M. le trésorier ; plus d'une fois je l'ai vu s'en applaudir lui-même; vous n'ignorez pas en échange, à quel point il vous prisait; vos regrets que vous voulez bien unir aux nôtres sont une sorte de douceur que toute sa famille a bien sentie. Je dis comme vous : c'est une perte, certainement ; c'en est une pour àe nombreux alentours ; je crois que la société et l'État peuvent le regretter.

Ce trait de votre souvenir, le soin de nous écrire avec intérêt des expressions de bonté, tout cela, monsieur, nous a fait croire avidement à ma femme et à moi que vous nous aimiez encore, c'est-à-dire que nous retrouvions un bien précieux que nous pensions avo^r eu le malheur de perdre au moins en partie. Je parle le langage des enfants gâtés ; souvenez-vous qu'en effet vous nous avez gâtés à cet égard ci-devant par mille bontés devenues plus sensibles par les privations de cet été ; à force de les sentir notre imagination s'est échauffée ; de là le mauvais propos que je viens de tenir; vous l'excuserez, j'en suis sûr, en faveur du motif.

Oui, sans doute, monsieur, vous êtes notre débiteur, et vous mériteriez de l'être toujours pour punir votre négligence. Mais je ne puis me résoudre à vous faire du chagrin ;

37^ APPEÎ^DICE.

vous pouvez donc tenir prêts 22 1/2 batz > que j'irai recevoir moi-même au premier jour; le retour du beau temps m'invite à aller passer encore quelques moments à la montagne, d'où je serai à portée de vous répéter la foule de sentiments et le respea avec lequel j'ai l'honneur

d'être, etc., etc.

A Monsieur le colonel Pury à Neuchdtel.

28 octobre 1763.

Hier, monsieur, sont arrivées à mon adresse deux bottes que le messager a dit tenir de vous et qui ne contenaient ni lettres ni renseignements qui puissent m'apprendre à qui elles étaient destinées ; cela m'annoncerait-il, monsieur, que vous ne tarderiez pas à venir en disposer? en ce cas je me réjouirais fort de leur arrivée. Sinon, je vous prie de bien vouloir me marquer quel'*est leur usage, afin qu'elles aillent à leur destination.

Il est plaisant que ce soit moi qui reçoive les reproches du refroidissement que j'ai cru remarquer en vous. Cela me fait penser, monsieur, qu'il y a plus de malentendu que de réalité dans cette affaire et qu'il ne faut pas une longue explication pour nous remettre d'accord. Pourquoi deux honnêtes gens qui s'estiment, et dont l'un a marqué mille bontés à l'autre ne continueraient-ils pas à s'aimer? Cela ne serait pas naturel ; et quand je me consulte, il me semble que cela ne serait pas possible. Nous prendrons, si vous voulez, madame pour juge, et nous ferons ce qu'elle décidera. J'ai un si vrai désir de lui complaire qu'à moins qu'elle ne me condamne à m'éloigner de vous, il m'en coûtera peu de lui. obéir. Permettez que je lui présente mon respect et recevez, monsieur, mes sincères salutations.

< Trois francs et quelques centimes.

Lt colotiel Pury à J.-J. Rousseau.

Réponse à la lettre du 28 octobre ijô^.

Nous n'avons pas, monsieur, le mérite de la galanterie qui vous a été faite. A force de recherches je suis parvenu à la source ; c'est M™e de Luze qui, plus heureuse que personne, a le droif exclusif d'offrir quelque chose à vos goûts. Nous n'eussions osé hasarder pareil envoi et moins encore vous l'adresser pour autrui. Vous nous prêtez-là une pensée que j'ai peipe à vous pardonner. En échange, monsieur, vous avez mis mon âme à l'aise en la rassurant sur ce qui faisait l'objet de sa pénible crainte. Vous me faites justice, je vous jure. Ma femme prend sa part à ce chapitre comme à son bien. Agréez, monsieur, ses honneurs très exprès, avec mon respect sans verbiage.

Le colonel Pury à J.-J, Rousseau.

Neuchâtel, 14 novembre 1764.

Monsieur,

Le don tout gracieux que vous venez de me faire mérite bien un remerciement ; il aurait été aussi prompt que le retour du premier courrier si je n'avais espéré chaque jour de pouvoir aller passer quelques moments encore dans ma guérite et de là couru: bien vite m' acquitter auprès de vous. Malgré les frimas, je ne puis me résoudre à renoncer à mon projet pour ne pas perdre le droit à un dîner que '^)us m'avez permis de vous demander cet automne.

A propos de droit, ne m'avez-vous pas accordé celui de

vous offrir une estampe qui a quelque réputation? Oui, certainement, vous agréâtes l'offre, et voici cette gravure; comme habitant bénévole, que ne puis-je dire, comme citoyen de ce pays , le portrait d'une souveraine ' qui aima son peuple et qui par mille traits de bienfaisance a grossi beaucoup la somme de bonheur dont jouissent les Neuchâtelois. Un tel portrait mérite d'avoir place dans votre portefeuille ; vous lui devez cet accueil comme Mentor des souverains de la terre.

J'aime à penser que mon respect pour vous et la foule des sentiments, etc., etc.

(Lettre inédite copiée dans le livre de Monlesi.)

Lettre deJ,-J, Rousseau au colonel Pury, à NeuchdteL

25 février 1765.

Votre lettre, monsieur, m'a pénétré jusqu'aux larmes. Que la bienveillance est une douce chose et que ne donnerais-je pas pour avoir celle de' tous les honnêtes gens? Puissent mes nouveaux patriotes m'accorder la leur à votre exemple !... Puisse le lieu de mon refuge être aussi celui de mes attachements I Mon cœur est bon, il est ouvert à tout ce qui lui ressemble; il n'a besoin, j'en suis très sûr, que d'être connu pour être aimé. Il reste, après la santé, trois biens qui rendent sa perte supportable, la paix, la liberté, l'amitié. Tout cela, monsieur, si je le trouve, me deviendra plus doux encore lorsque j'en jouirai près de vous.

' Il s*agit ici probablement du portrait de la duchesse de Nemours, gravé en 1707 par Drouet d'après Rlgaud, très-belle gravure, fort estimée des amateurs, et qui se trouve encore dans beaucoup de maisons du canton de Neuchâtel.

On ne sait quel était le contenu de la lettre du colonel à laquelle Rousseau fit la réponse cidessus, peut-être faisait-elle allusion à l'agrégation du philosophe à la commune de Couvet qui avait eu lieu quelques semaines auparavant.

Le, colonel Tury à. J,-J. Rousseau,

(Lettre sans date^ mais que son contenu doit faire placer au printemps de 1765, avant la Pentecôte.)

Monsieur,

En jasant, en nous occupant de vous, de vous uniquement, le zèle de M. le colonel Chaillet lui a dicté Técrit que je vous envoie. Sorv idée nous a paru bonne à M. le procureur-général et à moi. N'envisagez ce projet que comme un texte, sur lequel nous vous invitons à travailler d'après vous-même. C'est un militaire qui écrit rapidement, mais dont la bonne volonté est souvent accompagnée d'expédients bien pensés. Il s'agit donc ici de tenir une lettre toute prête à l'adresse de M. le châtelain, au cas que vous soyez cité en consistoire, en la lui envoyant de manière qu'elle soit censée écrite depuis le moment de la citation à celui de son envoi. Vous en garderez soigneusement copie pour que nous puissions la répandre ici, et au dedans et au dehors, si l'affaire a lieu. Nous imaginons que vous serez peut-être cité pour dimanche prochain, jour où d'ordinaire le consistoire s'assenible à cause des fêtes pendantes. Et dans le cas que des pasteurs voisins soient interpellés — contre l'usage — à cette assemblée, les fers sont au feu

pour les en expulser par le moyen des anciens même, dont on travaille à animer la jalousie d'autorité sur les prérogatives de leur charge.

Vous aurez reçu, monsieur, une lettr&»de Milord, consonnante peut-être à celle qu'il a écrite à M. Chaillet et dans laquelle il souhaite votre retraite hors de ce pays pour Tamour de votre repos. Au nom de tout ce que vous avez de plus cher, ne pensez à rien de semblable, nous vous en conjurons tous avec attendrissement. Milord marque que le roi s'est irrité en apprenant les tracasseries auxquelles vous êtes si indécemment, si injustement exposé : votre retraite les révolterait, et vous savez qu'on ne cherche précisément que cela. Dans le moment que milord a pensé et écrit cela, il ne songeait qu'à votre tranquillité; il oubliait en faveur de cet intéressant objet présent la matière d'une de ses précédentes lettres dont l'important sujet le remuait, il y a huit jours. Tel est le caractère bien connu de milord, que son aversion pour les chamailleries, les tracasseries lui fait toujours jeter le manche après la cognée, sans penser, dans l'instant de son impatience, sans jeter le plus léger coup d'œil sur le passé et sur l'avenir. Tout cela entre nous ; j'ai cru vous devoir cette réflexion pour apprécier plus juste le conseil qu'il vous donne sans doute de quitter ce pays. Vous le savez, monsieur, ne serait-ce pas faire le jeu de certaines gens, permettez le terme à ma détresse, ne serait-ce pas tramer notre perte avec eux ? Non, jamais le bon, le tendre ami des hommes ne se résoudra à s'exposer à de pareils reproches de la part de ses amis. Le maître est indisposé ; il l'est très-fort de ce que l'on vous inquiète. Que dira-t-il, que fera-t-il lorsqu'il apprendra qu'au mépris de sa protection et de votre qualité de citoyen et de citoyen précieux, vous êtes obligé d'émigrer. Ce gain de cause fera triompher nos

gens d'église, encouragés par ce trait, vous contribuerez à leur insolence, dont les progrès enhardis et assurés désormais saperont notre liberté et notre bonheur.

En prenant au contraire le patriotique, le généreux parti de rester, quel sera le pis de tout ce qui pourra en résulter? Vous serez privé de communier et dispensé alors par état d*écouter de mauvais sermons. Monsieur, ce n'est pas ce qui nous touche, le ciel vous est et vous sera ouvert sans eux ; c'est votre tranquillité, c'est la douceur de votre repos qui nous touche uniquement, et le moindre instant où l'on vous trouble à cet égard devient un objet capital à nos yeux; nous voudrions y pourvoir à tout prix; il n'est point de sacrifices que nos cœurs ne fissent avec joie. Voilà, monsieur, le langage simple et vrai d'un de vos serviteurs qui désire ardemment votre satisfaction.

Le colonel Pury à J.-J. Rousseau.

Neuchâtel, 3 avril 1765.

Votre gracieux billet, monsieur, m'a permis de croire ce que je souhaite le plus et ce que je vous ai demandé si instamment, c'est que vous suspendiez toute résolution finale et que vous consulterez peut-être nos désirs dans un parti si intéressant pour nous. Vous souhaitez le repos et la liberté, le premier vous est acquis aujourd'hui par acte public et solennel, le second est votre bien comme citoyen de l'État le plus libre de la terre ; à ces deux biens je puis en ajouter un troisième qu'un cœur tel que le vôtre prisera à coup sûr, ce sont les vœux et l'attachement sans réserve de plusieurs honnêtes gens, dont les sentiments ont redoublé dans le danger; le nombre de ces honnêtes gens va grossir chaque jour. Il ne nous reste qu'à vous

voir dans un domicile qui vous agr^ et convenable à votre santé ; en attendant mieux il nous tarde que vous sortiez d'un lieu où l'air que vous respirez doit vous paraître em^ poisonné ; s'il n'y a pas de raisons supérieiires qui s'y opposent, je serais à l'aise de vous savoir à Couvet, chez VOUS) en compagnie d'un vrai pasteur, point théologien, point ministre, avec un consistoire qui vous respecte et au milieu d'un peuple qui vous tend les bras. Dupeyrou m'a dit qu'il vous avait écrit là-dessus, en vous proposant notre secours corporel pour le déménagement. Nous sommes à vos ordres et au moindre signe nous volerons à vous. Chambrier, des gardes, proposait hier d'envoyer un morceau pour être inséré dans la Ga:(ette de la Haye, touchant cette tracasserie. Dupeyrou préférait la voie du Mercure de France, parce que, disait-il, il y a certains détails et des pièces à rapporter qui feront un certain volume. Trouveriez-vous de l'inconvénient à cela? Si vous l'agréez, un mot de direction, s'il vous plaît; après quoi, vous ignorerez tout. Ce ne sera pas vous, certainement, qui aurez fait imprimer. Nous avons pensé aussi à u autre moyen de nous satisfaire ; ce serait l'impression particulière de cette affaire, c'est-à-dire un narré et des observations. ;

M. fe procureur-général doit se rendre au Val de Travers incessamment. J'honorais tendrement ce rare homme dès longtemps, mais cette affaire le rend l'objet de mon admiration ; on ne saurait unir une âme plus généreuse et plus sensible à de plus beaux talents. Ce pays est trop heureux d'avoir un tel homme à la tète des affaires et sa perte sera irréparable. Le ciel nous le conserve longtemps.

M. Chaillet vous a proposé d'offrir au gouvernement ce que l'Église n'a pas daigné recevoir avec pleine satisfaction. Cette idée vous agrée-t-elle ? Elle m'a paru saine;

rÉtat y sera sensible; du reste, je m'en rapporte encore plus à vos propres idées et à celles de M. le procureurgénéral, si vous les mêlez.

De grâce, monsieur, ne croyez jamais être obligé de répondre à mes verbiages ; permettez-moi de vous écrire quelquefois sous la promesse que je vous fais de n'en pas abuser à l'ordinaire, comme je le fais depuis quelque temps ; trop contem de mon privilège, je ne prétends rien au delà.

Agréez tout mon respect, et je me tais sur le reste.

Le colonel Pury à J,-], Rousseau.

Lundi .

Ma joie, monsieur, est bien par delà l'expression; votre repos et notre bonheur sont les deux intéressants objets que le gouvernement vient d'assurer dans sa sagesse. Votre tranquillité spirituelle et temporelle va être désormais à l'abri de tout accident. Ce courrier de la seigneurie vous en porte les préliminaires, en attendant que les membres nommés pour travailler cette affaire, et qui ont demandé deux jours pour cela, aient présenté le projet de l'ordonnance. Une circonstance a fait épanouir mon cœur; la délibération a été unanime ce matin; c'était à qui vous arracherait le plutôt et le mieux à la noire violence, à la criante injustice, à la tyrannie usurpée. La requête dès anciens a fait merveille ; votre affaire personnelle s'est amalgamée, on ne peut mieux, à la cause de ces estimables anciens; cette requête était bien faite; la conduite de ces braves gens est généralement approuvée, et vos opposants les plus opiniâtres se déclarent hautement aujourd'hui contre la scandaleuse entreprise de vendredi passé. Le pâtre est iraîné ici dans la boue ; la livïée entre

dans le moment; il faut finir; j'avais cependant mille choses à vous dire.

Agréez mon respect et mes baise-mains.

A Monsieur le colonel Pury,à Mon-Ltsi,

Ce visndredi matin (1765).

•Mille salutations aux philosophes montagnards. M. le châtelain qui part pour Travers n*a pas le temps' de chercher aujourd'hui les pièces. H les cherchera demain. Je rassemblerai aussi ce que je pourrai, et après demain si le temps et mon état le permettent j'irai demander l'hospitalité. A-t-on vu l'avis de la gazette? il vaut la peine d'étre'noté. Comment va le rhume? tant qu'il dure il ne faut sortir que durant la chaleur du jour. J'oubliai hier de demander les lettres imprimées. M. le châtelain a besoin de les voir et moi aussi. On les renverra le plus tôt possible. Je crains bien de ne pouvoir monter après demain; je ne réponds que du désir. Mes respects â la belle cavalière de }a part de son fidèle écuyer futur.

Ne trouvez-vous pas que ces messieurs de Berne, qui ne veulent laisser parler d'eux dans aucune gazette, parlent bien légèrement de leurs voisins? c'est une réflexion de mon voisin:

A Monsieur le colonel Pury, à Mon^Lesi,

Ce samedi matin, très i la hâte.

Je ne prévois pas qii'il me soit possible d'aller passer quelques jours avec vous, malgré le désir que j'en aurais ; mais j'irai demain y passer la journée, si le temps et mon état le permettent, ce qui est toujours sous-entendu.

L'embarras dans la tète est un efïet du rhume çt de la fluxion. Tout cela se dissipera par la fonte. C*est un. remède trop cruel que» la goutte. J'espère que M. Dupeyrou n'aura pas besoin de celui-là. £n attendant sa guérison qu'il rentre tous les soirs de bonne heure et qu'il ne s'expose pas trop au serein.

Je ne serai pas trop d'avis qu'on fît rien mettre dans la gazette pour le moment; ce serait marquer une inquiétude trop favorable à notre homme. Il vaut mieux attendre que vous soyez prêts, et alors un petit avis fera bien.

Je vais parcourir dans la brochure les articles dont j'ai besoin, après quoi je l'enverrai à M. le châtelain, et nous vous la renverrons quand il l'aura lue. Bonjour, mon colonel, mille tendres salutations aux deux professeurs de botanique et à tout ce qui leur est cher.

A Monsieur le colonel Pury, à Mon-Lesi.

Ce dimanche au soir (176$).

Plaignez-moi, monsieur, je n'ai pu aller vous voir; je suis malade par dessus le marché. Je ne sais quand je pourrai faire le voyage; il faut que ceux qui seront en état le plus tôt aillent voir les autres; en attendant, faitesmoi, sitôt que vous le pourrez, donner de vos nouvelles. Voilà l'ouvrage de mon Songe que je vous renvoie ; je vous embrasse de tout mon cœur.

Le colonel Pury à J.-J. Rousseau,

Dimanche soir.

Conformément^ à vos désirs et aux miens, monsieur, vous serez informé par le présent que M. Dupeyrou est

très bien sur ses pieds et qu'après avoir dûment dansé hier entre orixe heures et nûdi, et disposé à en faire autant demain à pareille heure, il n'y a pas S douter de son bon état. S'il peut gagner de la sorte le temps de notre course de botanique, il aura pris beaucoup sur l'ennemi. Notre petit patient va bien; vers le soir un peu de fièvre, qui amène beaucoup d'inquiétudes, le tracasse, lui, et fait peine à sa tendre mère; maïs il faut cela, 'dit-on, et c'est la^uite ordinaire de sa maladie; fiât.

La première fois que notre citoyen écrira à l'un de ses amis de Neuchâtel, je le prie de décider laquelle de ces deux expressions vaut le mieux : s'il ne boit pas mieux qu'il ne mange, ou : s'il ne boit pas mieux qu'il mange.

Le temps favorisa votre projet samedi matin, j'en fua très aise ; mais quels chemins \ Vous fûtes tenté sans doute de marcher en dédommagement de la longue voiturée du jour devant. Il me fâchait bien de vous laisser à Brot et de perdre ainsi une bonn'fe, très bonne soirée. Je ramenai mon Anglais ; il fut déposé à son auberge, je n'en ai plus entendu parler.

Respect et dévouement sans bornes au citoyen.

xyi.

/.-/. Rousseau au colonel Pury,

(Motiers) Irnidi (176$).

La mauvaise habitude de m'appeler monsieur et non pas citoyen n'a pas encore quitté mon bon voisin de campagne. Je vous avoue pourtant que le monsieur à un homme à qui l'on a tant prouvé d'amitié me paraît toujours repoussant. Je suis bien fâché, surtout pour M«e la colonelle, que le rétablissement de votre petit malade n'aille pas plus vite; mais cette bonne maman doit le savoir et le papa

doit le lui répéter, qu'il faut que le mal ait son progrès graduel vers le déclin comme vers raccroissement. Au moment que j'écris ceci j'espère que ce cher enfant est e^ pleine convalescence. Ainsi soit-il. Qjiant à notre cher goutteux, ce serait grand dommage qu'il fût pris par des pieds que le cœur fait si bien aller. Cela est bizarre qu'il boite en marchant et non pas en dansant i c'est comme les bègues qui bégaient quand ils parlent et non quand ils chantent. On ne peut pourtam pas lui dire comme disait l'abbé de Saint^Pierre à M™^ d'Aiguillon qui lui demandait; comment il trouvait sa démarche : Madame, je vous ai %m danser, mais je ne vous ai jamais vu marcher.

Il me paraît qu'il faut dire : s'il ne hait pas mieux qu'il ne mange, parce que la négation doit accompagner tous les verbes consécutifs qui sont dans la même construction que celui auquel on les joint.

Il faut que je voiis quitte brusquement, vu mes tracas. J'eus hier >:inq autres Anglais à recevoir et cinq lettres à répondre. J'en ai deux fois autant aujourd'hui, j'entends des lettres et c'est bien assez. Bonjour, mon cher voisin; Dieu vous garde de visites d'inconnus et de lettres de désœuvrés. Je vous embrasse.

Vous saurez sans doute les nouvelles tentatives faites hier en consistoire et la bonne besogne de M. le châtelain et des quatre anciens honnêtes gens. Pour cette fois je compte l'affaire en règle.

%A Monsieur le colonel Tury, '

A Motiers, le 10 juin 1765.

. Je ne puis, mon colonel, répondre à votre dernière lettre que par des remerciements, parce qu'elle est restée

dans mon sac de nuit à Yverdon et que je perds si entièrement la mémoire, que, malgré Tintérêt que je prends à ce qu'elle contient, je l'ai totalement oubliée. Je viens de relire la brochure qu'elle accompagnait et dont Fauche m'a envoyé ici un autre exemplaire; je crois que vous comprenez toutes les sortes de plaisirs que m'a fait sa lecture. Je suis pourtant un peu inquiet de quelque chose qui est entre les pages 5 et 6 et dont les Lamas pourraient tirer avantage pour faire quelque peine à l'auteur, ce qui me fiche d'autant plus que celui à qui il a confié son secret ne le lui a pas trop bien gardé.

Je suis dans une extrême peine de notre cher goutteux dont il ne me vient aucune nouvelle. Ce qui me rassure est que je me souviens bien que vous l'avez appelé convalescent. S'il l'est comme je veux l'espérer, voici le moment, ou jamais, d'exécuter notre partie. Autrement les quatre coins du monde vont venir fondre sur moi, et je ne pourrai plus me dérober aux fers qu'on m'apporte de toutes parts. Par plusieurs raisons très fortes , dont nous causerons à loisir, je ne juge point convenable que j'aille en ce moment à Neuchâtel, à moins que la goutte n'y retienne absolument notre ami, car alors je n'écouterai que le désir d'aller l'embrasser et causer autour de son lit. Comme j'espère que ce n'est pas là son cas, et que je suis très pressé de me dérober aux survenans avant qu'ils m'enchaînent, mon projet est de partir dans trois ou quatre jours au plus tard pour la Perrière ', où j'irai

' C'était à La Perrière, que demeurait, on s'en souvient, le docteur-botaniste Gagnebin, qui était le professeur de Rousseau et de ses amis. Je ne sais si le voyage dont il est question dans cette lettre fut réalisé. Peut-être s'agissait-il du projet abandonné d'une excursion dans la Suisse allemande. A La Perrière on parle français.

vous attendre aussi longtemps qu*il sera nécessaire pour que nous puissions tous flous y réiinir. Je ne puis vous détailler ici toutes les raisons de cet arrangement; mais il me paraît le seul qui puisse me dérober aux inconvénients qui s'opposent à une. réunion dont mon cœur a besoin et à une récréation très nécessaire à mes esprits fatigués. Du reste, prenez les uns et les autres tout le temps nécessaire pour vous ménager du loisir. J*espère ne point m' ennuyer à la Perrière.

Qjiant à l'âne aux provisions, je l'approuve fort; c'est un cortège dont je compte tirer parti plus que personne : il faut aussi que nous élisions entre nous un trésorier ou intendant qui se charge de toutes les fournitures et de la bourse. Comme vous êtes celui des quatre qui connaît le mieux le pays et le seul qui en parle la langue, j'opine qu'on vous prie de vous charger de ce soin, espérant que vos bons offices auront plus de succès dans ce voyage qu'ils n'en eurent à l'abord du Chasseron.

Je suis tout à fait détaché du Suchier sur la description que vous m'en avez faite. Nous pourrons voir d'autres maisons durant nos courses; mais par de nouvelles réflexions, je crois qu'à moins de quelque inconvénient que j'ignore, je me déterminerai tout à fait pour Cressier; mais tâchez de savoir je vous en supplie, s'il n'entre point trop de complaisance dans cette offre de M. Dupeyrou, et si peut-être il n'en ferait pas sans moi quelque autre usage auquel cet arrangement le ferait renoncer.

Si le collège de botanique approuve mon projet, je compte partir jeudi ou vendredi pour la. Perrière; j'attends un mot de réponse après demain. Mille embrassements.

aA Monsieur le colonel Tury.

A Strasbourg, le 8 novembre 1765.

Je suis ici, cher colonel, depuis une huitaine de jours et absolument hors d'état de continuer ma route; je profite du loisir de mon séjour pour vous dire un mot comme vous le souhaitez. Je commence à sentir que je suis hors de la Suisse par les prévenances et honnêtetés de tout le monde, depuis M. le Maréchal jusqu'au dernier citoyen. Cette bienveillance universelle a aussi son inconvénient, et surtout dans mon état, car la maison où j'habite ne désemplit pas du matin jusqu'au soir. Votre ami M. Fischer a beaucoup contribué à cette heureuse disposition, et je lui ai vraiment d'essentielles obligations, et j'aime à croire que je les tiens en partie de votre recommandation. Il n'y a pas jusqu'au directeur du spectacle qui veut me donner une marque d'attention, en donnant le Devin du Village. Je vais cet après»midi voir la première répétition ; je m'attends que tout cela sera détestable, quoique les acteurs soient pleins de bonne volonté et l'orchestre passablement bon; mais cela ne suffit pas. Des mains des théologiens me voilà passé dans celles des comédiens ; c'est à peu près la même chose, excepté que ces derniers, quoique mauvais, jouent encore mieux leur rôle, et ne font point massacrer les gens.

J'ai contracté dans la route une ardeur d'entrailles qui ne se peut calmer; je ne sais ce que cela deviendra. En quelque lieu que finissent mes misères, je vivrai et mourrai plein de reconnaissance et d'attachement pour Vous.

Je vous embrasse, mon cher colonel, de tout mon cœur.

Il wi -^m II ■!■ III Ml Ml m »■ ■ l-T-

J'ai écrit l'ordinaire dernier à mon cher et brave défenseur. C'est de M. du Peyrou que je parle ; car il faut dire lequel. Je ne tarderai pas d'écrire aux autres. En attendant j'ai le cœur plein d'eux et de vous.

Lettres de Jean-Jacqjues Rousseau au procureurgénéral Meuron qui m'ont été communiquées par M. François de Montmollin.

Pour ne pas interrompre la suite de cette correspondance qui est dans l'histoire de Jean- Jacques à Motiers un document capital, je n'ai pas cru devoir en retrancher quatre lettres déjà publiées dans les Œuvres de Rousseau. Les autres, comme je l'ai déjà dit, n'ont encore paru que dans l'introuvable Musée Matile.

A Motiers, le 2 février 1765.

Qjie de plaisirs à la fois 1 Vous auriez eu grand tort, monsieur, de me priver de celui de votre lettre; car, quoique vous en disiez, j'ignorerais sans vous l'obligeant billet qu'elle contient. Comme c'est en partie à vos bontés que je dois l'honneur auquel mylord Mareschal s'intéresse je ne doute point que vous ne remplissiez de bon cœur la commission dont il vous charge; je n'en oserais dire autant de l'adjoint qu'il vous donne : on ne saurait être heureux partout.

Mylord Mareschal n'oublie point ses amis. Nous en avons tous des preuves. Il semble qu'honorés également

de sa bienveillance et rassemblés sous ce digne père commun ils devraient tous vivre unis comme des frères. Mon cœur ouvert à ce sentiment serait comblé de le trouver dans les autres. Pour yous, monsieur, que j'honore et respecte à cause de vous même, à qui je dois de la reconnaissance, et que je vois distingué par mon protecteur, par combien de liens ne vous suis-je pas attaché pour la vie?

A Monsieur Meuron,

A Motiers, le 25 féviîer 1765.

J'apprends, monsieur, avec quelle bonté de cœur et avec quelle vigueur de courage vous avez pris la défense d'un pauvre opprimé. Poursuivi par la Classe et défendu par vous, je puis bien dire comme Pompée : Vixtrix causa Dits placuit, sed victa Catoni,

Toutefois je suis malheureux, mais non pas vaincu. Mes persécuteurs, au contraire, ont tout fait pour ma gloire, puisque c'est par eux que j'ai pour protecteur le plus grand des Rois, pour père le plus vertueux des hommes, et pour patron l'un des plus éclairés magistrats.

Cette lettre, comme la précédente sans suscription, était sans doute adressée également à M. Meuron, procureur-général. — Publiée dans les Œuvres.

Toujours sans adt^esse, mais toujours à Monsieur Meuron,

A Motiers, le 4 mars 1765.

Permettez, monsieur, que je vous communique une idée qui m'est venue depuis l'obligeante visite dont m'a honoré M»" Ch....

Un chevalier de Malte ou soi-disant tel, qui a séjourné cet hiver à Genève, vint me voir, il y a environ six semaines, de la part, disait-il, du général des Corses; mais nJe trouvant mieux instruit qu'il ne pensait, il s'aperçut qu'il m'était suspect et ne revint plus chez moi. Cela ne l'empêcha pas de séjourner encore ici une dizaine de jours, durant lesquels il vit M. deMontm., qui depuis lors paraît totalement changé à mon égard. Le prétendu ch» est allé ensuite à Neuchâtel, où j'ai appris avec surprise qu'il était encore il y a quelques jours logé à la Couronne, sans qu'on sache ce qu'il y fait et sans qu'en apparence il voye personne. Cependant son séjour dans votre ville parait y avoir sur nombre de gens la même influence qu'il a paru avoir ici sur M. de M. Je crois, monsieur, devoir vous dire encore que dans des lettres que M. de Voltaire écrit à Paris et dont il ne s'imagine pas que je puisse avoir connaissance, il se vante d'étranges choses que, s'il plaît au ciel, il n'exécutera pas.

Voilà, monsieur, ce que j'ai cru devoir vous exposer. Ce ne sont peut-être que les chimères d'une imagination noircie par l'adversité. Vous êtes bon et sage pour n'apprécier tout cela que ce qu'il vaut ; mais j'aurais cru manquer à moi-même et à la chose, si je ne vous avaià exposé les soupçons qui me -sont venus.

J'attends avec une vive impatience le moment que vous me faites espérer; vous me trouverez dans le plus triste état ; mais je ne doute point que lé bonheur de vous voir ne ranime mes esprits abattus. Recevez, monsieur, mes salutations et mon respect.

Lettre dans une petite enveloppe carrée avec cette adresse :

A Monsieur Meuron, conseiller d'État, procureur-général

du Roy, à NeufchdteL

A Motiers^ le 7 mars 1765.

Voici, monsieur, une lettre pour mylord Mareschal, à laquelle je vous supplie de donner cours dans la première des vôtres, en tenant note de l'affranchissement que je rembourserai au moment désiré de notre entrevue. Je ne lui parle point de tout ce qui se passe en ce pays à mon égard; parce qu'en étant mieux instruit que moi vous lui en rendez un compte plus fidèle que je ne pourrais faire.

Mille salutations et respects, monsieur, de tout mon cœur.

Le cachet en cire rouge intact porte la devise : Vitam impendere vero.

Adressée comme la précédente sur la feuille même,

A Motiers, le 9 mars 1765.

Hier, monsieur, M. de Montmollin m'honora d'une visite dans laquelle nous eûmes une conférence assez vive. Après m'avoir annoncé l'excommunication formelle comme inévitable, il me proposa, pour prévenir le scandale, un tempérament que je refusai net. Je lui dis que je ne voulais point d'un état intermédiaire; que je voulais être

LETTRES AU PROCUREUR-GÉNàRAL MEURON. 395

dedans ou dçhors, en paix ou en guerre, brebis ou loup. Il me fit sur toute cette affaire plusieurs objections que je mis en poudre; car comme il n'y a ni raison ni justice à tout ce qu'on fait contre moi, sitôt qu'on entre en discussion, je suis fort. Pour lui montrer que ma fermeté n'était point obstination, encore moins insolence, j'offris, si la Classe voulait rester en repos, de m'engager avec lui de ne plus écrife de ma vie sur aucun point de religion; il répondit qu'on se plaignait que j'avais déjà pris cet engagenient et que j'y avais manqué. Je répliquai qu'on avait tort, que je pouvais l'avoir résolu pour moi, mais que je ne l'aVais promis à personne. Il protesta qu'il n'était pas ' le maître, qu'il craignait que la Classe n'eût déjà pris sa résolution. Je répondis que j'en étais fâché, mais que j'avais aussi pris la mienne. En sortant il me dit qu'il ferait ce qu'il pourrait; je lui dis qu'il ferait ce qu'il voudrait et nous nous quittâmes. Ainsi, monsieur, jeudi prochain ou vendredi au plus tard, je jetterai l'épée ou le fourreau dans la rivière.

Comme vous êtes mon bon défenseur et patron, j'ai cru vous devoir rendre compte de cette entrevue. Recevez, je vous supplie, mes salutations et mon respect.

Publiée dans les Œuvres.

A Monsieur Meuron, conseiller d'État et procureur-général,

à Neufchâtel.

A Motiers le 23 mars 1765.

Je ne sais, monsieur, si je ne dois pas bénir mes misères tant elles sont accompagnées de consolations. Votre lettre m'en* a donné de bien douces et j'en ai trouvé de plus

douces encore dans le paquet qu'elle contenait. J'avais exposé à mylord Mareschal les raisons qui me faisaient désirer de quitter ce pays pour chercher la tranquillité et pour l'y laisser. Il approuve ces raisons et il est comme moi d'avis que j'en sorte ; ainsi, monsieur, c'est un parti pris avec regret, je vous le jure, mais irrévocablement. Assurément tous ceux qui ont des bontés pour moi ne peuvent désapprouver que dans le triste état où |e suis j'aiUe chercher une jerre de paix pour y déposer mes os. Avec plus de vigueur et de santé je consentirais à faire face à mes pei^cuteurs pour le bien public : mais accablé d'infirmités et de malheurs sans exemple, je suis peu propre à jouer un rôle et il y aurait de la cruauté à me l'imposer. Las de combats et de querelles, je n'en peux plus supporter. Q^'on me laisse aller mourir en paix ailleurs ; car ici cela n'est pas possible, moins par la mauvaise humeur des habitants que par le voisinage de Genève, inconvénient qu'avec la meilleure volonté du monde, il ne dépend pas d'eux de lever.

Ce parti, monsieur, étant celui auquel on voulait me réduire, doit naturellement faire tomber toute démarche ultérieure pour m'y forcer. Je ne suis point encore en état de me transporter, et il me faut quelque temps pour mettre ordre à mes affaires, durant lequel je puis raisonnablement espérer qu'on ne me traitera pas plus mal qu'un Turc, un juif, un payen, un athée, et qu'on voudra bien me laisser jouir pour quelques semaines de l'hospitalité qu'on ne refuse à aucun étranger. Ce n'est pas, monsieur, que je veuille désormais me regarder comme tel, au contraire, l'honneur d'être inscrit parmi les citoyens du pays, me sera toujours précieux par lui-même, encore plus par là main dont il me vient et je mettrai toujours au rang de mes premiers devoirs le zèle et la fidélité que je dois au

Roi, comme notre prince et comme mon protecteur. J'ajoute que j'y laisse un bien très regrettable mais dont je n'entends point du tout me dessaisir, ce sont les amis que j'y ai trouvés dans mes disgrâces et que j'espère y conserver malgré mon éloignement.

Qpant à messieurs les ministres, s'ils trouvent à propos d'aller toujours en avant avec leur consistoire, je me traînerai de mon mieux pour y comparaître en quelque état que je sois, puisqu'ils le veulent ainsi et je crois qu'ils trouveront pour ce que j'ai à leur dire, qu'ils auraient pu se passer de tant d'appareil. Du reste ils sont fort les maîtres de m'excommunier, si cela les amuse. Être excommunié de la façon de M. de Voltaire m'amusera fort aussi.

Permettez, monsieur, que cette lettre soit commune aux deux messieurs qui ont eu la bonté de m'écrire avec un intérêt si généreux. Vous sentez que dans les embarras où je me trouve je n'ai pas plus le (de) temps que les termes pour exprimer combien je suis touché de vos soins et des leurs.

Mille salutations et respects.

Au bas de la copie de la lettre ci-dessus est écrite la note suivante :

J'ai eu l'honneur d'offrir cette lettre en original à Son Altesse monseigneur le Prince Royal de Prusse, à son passage à Neuchâtel le 23 juillet 18 19, en y apposant ma signature et une note de ma main qui prouvait comment cette lettre m'était parvenue de l'hérédité de mon grandpère maternel le procureur-général de Meuron, le tout légalisé par la chancellerie.

Neuchâtel, le 24 juillet 18 19.

Signé DE Sandoz Travers.

Le cjichet bien conservé en cire rouge portait : Vitam impendere verç, — Publiée dans les Œuvres.

v4 monsieur Meuran, conseiller d*Èiat et procureur-génétaî,

à Neufchâtel.

A Motiers, le 2 avril 1765.

Je n'ai qu'un instant, monsieur, pour vous dire combien je suis comblé de la bonne besogne que vous avez faite, tant pour moi-même qui en tire tout l'avantage, que pour mylord Mareschal qui verra son protégé l'être si bien par ses amis, et enfin pour vous-même qui avez eu le plaisir en cette occasion de remplir la plus noble fonction de la magistrature, en défendant le faible opprimé. Cet bon* neur, monsieur, qui vous est en ce moment commun avec M. de Rosières et avec tout le Conseil d'État, multiplie ma reconnaissance sans l'affaiblir. Je ne saurais vous dire combien surtout cette unanimité me touche ; je dois beaucoup à tout le monde, mais tout vient de vous, et c'est à vous que je dois tout, je ne l'oublierai de ma vie.

Mille respects.

Pardon du barbouillage, je n'ai pas le temps de récrire.

Note ajoutée à la copie de cette lettre :

J'ai eu l'honneur d'offrir- cette lettre en original à S. A. R. le Prince Frédéric d'Orange, à son passage à Neufchâtel le 23 juillet 1819. — Cette pièce avait été légalisée par la chancellerie, ainsi que je l'ai indiqué au

pied de la copie de la lettre que j'ai ofTert au Prince Royal de Prusse. Neuchâtel, le 24e juillet 1819.

DE Sakdoz Trave^.

Le cachet bien conservé en dre rouge portait ces mots : Vitam impendere vero,

A Monsieur Meuron,

A Motiers, le 6 avril 1765.

Pennettez, monsieur, qu'avant votre départ je vous supplie de joindre à tant de soins obligeans pour moi celui de faire agréer à messieurs du Conseil d'État mon profond respect et ma vive reconnaissance. Il m'est extrêmement consolant de jouir sous l'agrément du gouvernement de cet État de la protection dont le Roy m'honore et des bontés de mylord Mareschal. De si précieux actes de bienveillance m'imposent de nouveaux devoirs que mon cœur remplira toujours avec zèle, non-seulement en fidelle sujet de l'État, mais en homme particulièrement obligé à l'illustre corps qui le gouverne. Je me flatte qu'on a vu jusqu'ici dans ma conduite une simplicité sincère et autant d'aversion pour la dispute que d'amour pour la paix. J'ose dire que jamais homme ne chercha moins à répandre ses opinions et ne fut moins Auteur dans la vie privée et sociale. Si, dans la chaîne de nies disgrâces, les sollicititions, le devoir, l'honneur même m'ont forcé de prendre la plume pour ma défense et pour celle d'autrui, je n'ai rempli qu'à regret un devoir si triste, et j'ai regardé cette cruelle nécessité comme un nouveau malheur pour moi.

Maintenant, monsieur, que, grâce au Ciel, j'en suis

quitte, je m'impose la loi de me taire, et pour moo repos, pour celui de l'État où j'ai le bonheur de vivre, je m'engage librement, tant que j'aurai le même avantage, à ne plus traiter aucune matière qui puisse y déplaire, ni dans aucun des États voisins. Je ferai plus; je rentrç avec plaisir dans l'obscurité où j'aurais dû toujours vivre, et j'espère sur aucun sujet ne plus occuper le public de moi. Je voudrais de tout mon cœur offrir à ma nouvelle patrie un tribut plus digne d'elle. Je lui sacrifie un bien très peu regrettable, et je préfère infiniment au vain bruit du monde l'amitié de ses membres et la faveur de ses chefs.

Recevez, monsieur, je vous supplie, mes très humbles salutations.

Lettre sans adresse sur une demi-fçuille. — Publiée dans les Œuvres sous la date du 9 avril.

A cette lettre est joint le brouillon de réponse qui suit :

8 avril.

Monsieur, le Conseil d'État, à qui j'ay communiqué votre lettre du 6« du courant, et qui sera portée sur ses registres, m'a chargé, monsieur, de vous témoigner la satisfaction qu'il a de son contenu, comme aussy vous réitérer l'assurance de la protection qui vous a été donnée par l'arrêt du 7^ du courant, vu l'occasion que vous lui en fournissez par les engagemens libres et volontaires que vous avez bien voulu prendre dans votre lettre.

J'ai l'honneur d'être très sincèrement et avec une très parfaite considération, monsieur, votre très humble et très obéissant serviteun

kA Monsieur Meuron, conseiller d*État, procureur-général,

à Neufchdtel,

A Motiers, le 13 avril 1765.

Mille remercietnenS) monsieur, et de la continuation de vos bontés et de la lettre de mylord Mareschal. Il aura été tranquillisé sur sa tendre sollicitude à mon égard en apprenant la bonne besogne que vous avez faite. Cb^oique j'ignorasse absolument la démarche qu'avait faite M. Fauche et que je ne Teusse pas approuvée» je n'en suis pas moins touché de ce qu'il y a d'obligeance pour moi dans la manière dont le Roy a daigné recevoir son placet. La grâce que veut bien lui accorder S. M. me met à portée de donner au Conseil d'État un témoignage de déférence qui ne sera pas équivoque. Je n'avais pas attendu la protection que j'en ai reçue pour prendre là-dessus ma résolution ; puisque lors même qu'il paraissait le plus mal disposé pour moi, je déclarai hautement que, quelque permission qu'on obtint de la Cour, je n'acquiescerais jamais à l'entreprise en question sans l'agrément particulier du gouvernement. Ces façons de penser, monsieur, sont dans mes principes et ne dépendent point du tout de la manière dout on en use avec moi. Je grille d'impatience d'aller voir M. Andrié, mais jusqu'ici ni le temps ni mon état ne m'ont permis de songer à ce voyage. Recevez, monsieur, mes salutations et mon respect.

Au haut de cette lettre il y a un paraphe suivi de : Ce ïp avril lyés (probablement la date de la réponse).

Lç cachet en cire rouge et très petit représente une lyre.

%A Monsieur Meuron, conseiller d^État, procureur-général,

à Neu/Mtd.

A Motien, le 27 avril 1765.

Comment, monsieur, ne vous serais-je pas attaché de jour en jour davantage, à vous qui ne me faites que du bien et qui ne m'apportez que de bonnes nouvelles. Je crois avoir trouvé dans une des deux lettres de mybrd Mareschai l'article dont vous me parlez. Si c'est ce que je pense, la ma* oière dont l'af&ire a tourné est très indifférente, puisque, comme vous le savez, monsieur, mon parti était pris dès auparavant. On m'avait flatté de l'espoir de vous voir ici cette semaine. A ce défaut j'ai la plus grande impatience d'aller vous renouveler, monsieur, les assurances de mon attachement et de mon respect.

Au bas de la copie de cette lettre est écrit :

J'ai eu l'honneur d'o&ir cette lettre en original à M. le

général de Kuesebeck, aide de camp du Roi à son passage

à Neuchâtd le 23 juillet 18 19; cette pièce a été légalisée

ainsi qu'il est dit dans la note dont j'ai accompagné la

copie de la lettre remise au Prince Royal de Prusse. Neu-

chàtel ce 24 juillet 181 9.

S^né DE Sandoz Travers.

Le cachet en dre rouge portait lue lyre.

Sans enveloppe et sans adresse,

A Métiers, le 4 may 1765.

Voici, Monsieur, une lettre pour mylord Mareschai en réponse à celles que vous avez eu la bonté de me faire

LETTRES AU PROCUïtËUË-GèîlÉRAL MEURON. 4O3

tenir en dernier lieu, je vous prie de vouloir bien la lui faire passer.

Permettez, monsieur, que je prenne la liberté de vous recommander le bonhomme Sandoz, hôte de Brot, qui me pria il y si deux, ans de le présenter à mylord Marescholy pour je ne sais quelle grâce qu'il avait à Im demander. Mylord Mareschal^ qui, aussi bien que moi, avait oMié son afSûre, me marque^ en réponse à un placet de Sandoz que je lui fis passer cet hiver et 'qui la lui a f appelée, qu'il vous a renvoyé cette affaire et qu'elle est dans votre^ département. Si la chose peut se Êdre avec justice, vous me rendrez, mcmsieur, en y faisant attention, en bon ùSbce qui peut avoir son utilité parmi les autres, attendu ^ ce cabaret est ua peu la trompette du pays. Au reste,, c'est k première et l'unique a&ire dont j'aye importuné itiyldrd Mareschal et vous^ et |e vous promets que ce sera la dernière, n'aimant point à me mélef de ce qui ne me regarde pas.

M. de Pury et M. Guyenet sont venus faire ici une be^ sogne dont je suis bien reconnaissant^ mais que l'obéi-» tatàtm des sacf ogûrgons et de leurs suppôts rendait bien néosssâue. Il est X présumer qae l'acharnement de ces gens-U doit être enfin rebuté par votre vigO^mce et par cdle du Conseil d'État.

J'aspire au moment de pouvoir £sdre enfin les pèlerinages si désirés de Neufchâtel et de Gorgier. Réunir au même lieu l'objet de l'un et de l'autre serait encore un plus grand plaisir pour moi.

Recevez, monsieur, je vous supplie, mes salutations et mon respect.

Lettre sans adresse et sans enveloppe,

.A Métiers, le 25 may 1765.

Autant je suis pénétré, monsieur, de toutes vos bontés autant j'ai besoin de toute votre indulgence. Les petits tracas me font quelquefois oublier les petits devoirs ; mais mon cœur est rempli pour vous de recoimaissance et de confiance; je vous doi^ ma sûreté, mon repos, et je ne suis pas un monstre; c'en est assez, je crois, pour vous assurer de tous mes sentiments.

Voici, monsieur, une lettre pour Mylord;,elle était \

fermée avant la réception de la dernière que vous avez eu la bonté de me faire parvenir, je n'y ai rien trouvé qui me forçât de rouvrir la mienne. Cet homme unique, ce (V digne protecteur doit se plaindre ainsi que vous dç ma négligence. Sur six lettres de sa part, j'en écris une. Mais il agit ; vous agissez : et moi, inutile à tout et à. moi-même, ]e me borne à recevoir ses soins, les vôtres, et à vous en bénir dans mon cœur.

Vous aurez su les nouvelles tentatives, et comment M. le châtelain les a réprimées. Il est 4 présumer qu'on se lassera enfin d'en faire d'inutiles, et que grâce à votre vigilance, on finira par me laisser en paix. Ainsi soit-il.

Mille respects et salutations.

Xllf

c4 Monsieur Meuron, conseiller d*Étai, procureur^général, > à Neufchdtel

A Motiers, le 26 may 1765.

La lettre, monsieur, que vous avez eu la bpnté de m'envoyer ne contenait avec l'extrait ci-joint qu'un billet très

court de mylord Mareschal et une lettre que madame la. duchesse de Saxe-Gotha me fait l'homieur de m^écrire pour m'offrir un azile à sa cour. Je suis très sensible à ses bontés, mais je suis bien déterminé à ne point quitter mon pays ni les vrais patrons et amis que j*y ai trouvés, tant que j'aurai lieu de penser que cette hospitalité ne leur est pas importune. Il paraît que notre homme, barré d'ans toute entreprise régulière, prend par ses agents secrets Te parti de se faire chef de brigands et que cela lui réussit assez bien, quoi que puisse faire M. le châtelain. La sainte orthodoxie de ces gens-ci en fait de vrais loups enragés- Qjie Dieu préserve de leurs dents tout honnête homme, car les coquins sont en sûreté. On nous âatte de l'espoir de vous voir dans peu parmi nous ; j'en suis charmé, je le serai davantage encore quand je vivrai rapproché de vous. Mille salutations.

Je prends le parti de jomdre aussi le billet de mylord Mareschal parce qu'il est plaisant. Vous aurez la bonté de me le renvoyer à votre loisir.

Biïïet de Mtlord, (Écriture de M. de Meuron.)

14 may.

Je vous envoyé une lettre d'une dame aussi distinguée par son mérite que par sa naissance, et plus. J'attends pour cacheter ma lettre une traduction de la Gaiette d'Altom, où il est question de votre afïkire. Je ne sais si l'auteur est mieux informé que celui d'Utrecht par rapport au consistoire de Mostier (sic). Les gazetiers paraissent en train d'oublier la bête du Gévaudan et à sa place instruisent le public des procédures de la révérende classe contre l'architecte (?), Bonjour, je vous embrasse de tout mon cœur.

Extrait d'un article de la Suisse du $ avril, inséré dans le Mercure allemaitd d*AlUmay 6 may 176 j.

« Le clergé de Neuchâtel voulait excommunier tout court M. Rousseau le 14 mars, mais, s*'étant ravisé, il le fit citer par le ministre de Mostier de comparaître le 28 devant le consistoire. M. Rousseau au lieu de s*y rendre en perspnne y envoya une lettre qui occasionna beaucoup de débats dans le consistoire, où le castellan et les quatre anciens n*ont jamais voulu convenir que M. Rousseau était Fantechrist et que le salut de l'État dépendît de sa condanfnation. Cette discordance de sentiment fît porter la cause au Conseil d'État pour y demander si le consistoire était autorisé â ptononcer définitivement en matière de dogme de foy et de faire exécuter â k rigueur ses jugements. Le Conseil d*État fit là-dessus deux arrêts : par kr premier, il déclare que le consistoire n'a point droh de traiter sur ce qui regarde le dogme, et par le second que M. Rousseau était sous la protection dbdit Conseil, et qu'en conséquence toute procédure contre lui serait défendue. »

Sans envdoppe et sans adresse,

A MotiecSy le 18 juillet 1765.

Voici, monsieor^ une lettre dont k tnarcbe ne presse pas et à lai|oe]le il su&a que vous aye^^ k bonté de donlier cours avec k première des vôtres^ J*ai k; cœur pieîa d«<:e qui vient de se passer ; mais mylord M«:eschal petfl41 k laisser on instant vuide? La bonne besogne que rcf» avez faite I qu'il m'est doua: d'y avrâr contribiBé; qtlel bien pour l'État 1 quel hoimeur pour un galant ^(HnBirt

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quel soufflet pour la Qasse; si notre homme ne sent pas celui-là il est plus ladre qu'un vieux porc.

J'ai le malheur toutes les fois que je passe à Neuchâtel de ne pouvoir vous y trouver. Je tâcherai la première fois d'aller à Colombier, j'ai besoin de vous voir, monsieur, et de voir ausà M. Chaillet pour épanouir un peu mon cœur à son aise. Mille saluutions.

Ce billet n'est pas signé; mais il fait partie de la liasse Meuron.

Au Trocureur-'GiniraL Meuron,

A Strasbourg, 14 novembre 1764.

C'était, monsieur, dans l'intention de m'entretenir avec vous plus à loisir que je différais à remplir un devoir dont mon^cœur s'acquittera toujours avec joie; mais je ne dispose pas plus de mon temps ici qu'à Motiers et quoique rempli par des soins bien différents, il l'est toujours assez pour ne pas rester libre. J'aurais vouhi d'ailleurs vous rendre compte de mon voyage et de son objet ; mais hors d'état de le pousser, du moins à présent Jusqu'à Berlin, je suis encore indécis sur le parti que je prendrai ; selon toutes les apparences je me déterminerai à passer ici le reste de l'hiver. Les bontés de M. le Maréchal et les caresses de tout le monde m'assurent de l'y passer agréablement et en vérité après tant de secousses déplaisantes, j'ai le plus grand besoin d'un repos aussi doux que je le trouve ici. Cependant je n'ai point encore pris de résolu- % tion, et comme elle dépend beaucoup, non-seulement de mon état, mais de l'avis de mylord Mareschal à qui j'ai écrit et dont j'attends la réponse, je ne veux pas attendre la fin de mon incertitude pour vous témoigner, monsieur.

la vive reconnaissance que j'emporte et que je conserverai toute ma vie, pour toutes les bontés dont vous m'avez honoré et pour le zèle ardent et généreux que vous avez misa ma défense selon les intentions du roi et de mylord Mareschal. J'emporte de Neuchâtel des souvenirs, qui me seront précieux le reste de ma vie et qui effacent bien dans mon cœur les désagréments qu'on m'y a fait essuyer. Après y avoir joui de votre protection, permettez que je me âatte de jouir partout de votre amitié, et croyez, monsieur, que la mienne, ainsi que toute ma reconnaissance, vous est acquise pour le reste de mes jours. Mille choses, je vous supplie, à monsieur le maire de la Côte, ainsi qu'à toute votre aimable famille I Tout ce qui vous appartient a sur moi des droits qui ne prescriront jamais. >

Sur la troisième page de la feuille est écrit de la main de Rousseau, en encre très blanche :

Je vous prie de vouloir bien faire dire à M. Dupeyrou que je reçois en ce moment son paquet n^ 6. Il m'est impossible de me ménager aauellement le moment de lui écrire, d'autant moins que je veux m'entretenir à mon aise avec lui.

N® 7> gravure en tète du volume.

La maison de Rousseau a Motiers.

(Restitution £ute par l'Auteur.)

La maison que Rousseau occupa à Motiers et dont nous donnons le dessin très exact, croyons-nous, n'existe plus

LA MAISON DE.tROUSSEAU, A MOTIERS. 409

qu*en partie. Tout le devant sur la rue a été reconstruit vers 1840; elle a perdu ainsi non-seulement son intérêt historique, mais sa physionomie vénérable où Fart ne manquait pas, ni le goût. On en peut juger par les belles fenêtres, élégantes et curieuses, qui restent encore dans la partie conservée et qui étaient reproduites sur la façade, comme on le sait par des témoignages sûrs. Nous avons donc pu les rétablir et les placer avec une parûite certitude. La chambre de Rousseau, chambre à coucher et de travail, n'a pas été changée; elle est petite, mal éclairée, tournée au nord, sans autre vue que la cour étroite et triste de la maison voisine; c'est là qu'on voyait encore, il y a peu d'années la planche attachée au mur en pupitre sur laquelle il écrivait debout.

La cuisine est à côté ainsi qu'une petite chambre, celle de Thérèse probablement. Ces deux pièces donnent sur la galerie. Lorsque Rousseau voulait éviter des visiteurs importuns et s'échapper, ce qui fut toujours une de ses préoccupations, il trouvait au bout de la galerie un escalier qui le conduisait à la grange et de là dans les champs.

Deux grandes pièces, au soleil levant sur la grande rue , complétaient le logement de Rousseau, avec tout le rezde-chaussée pour entrée, caves et dépendances, sauf un petit logement occupé par un vieux bonhomme. On voit qu'il ne lui manquait rien.

Motiers est d'ailleurs un riant village, dans une situation agreste et charmante. Il s'est groupé dans le xiiie siècle autour d'un prieuré de bénédictins et d'une église, la première de la vallée, ce qui lui a valu son nom. Motie, Moutier, en vieux dialecte roman veut encore dire église et monastère. Deux rivières aux eaux limpides et fraîches, aimées des truites, l'arrosent, et non loin de là, sur un

promontoire escarpé de la montagne, se dressent les tours mutilées du vieux donjon des seigneurs du pays.

De plus, au temps de Rousseau, Motiers pendant Tété devenait le centre de la villégiature des principales familles de Keuchâtel. C'est là qu'il rencontra d'abord les Meuron, les Pury, d'Eschemy, Dupeyrou et d'autres encore, qui tous devinrent ses amis et ses défetiseurs.

En somnàe, on eût difficilement trouvé, dans le canton, à cette époque, un meilleur logis et un séjour plus agréable.

FIN DE l'appendice.

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