ACCUEIL FAIT A THÉRÈSE
telois. A peine est-il installé que tous s'empressent d'aller au-devant de lui et cherchent l'occasion de lui être agréable. On le comble d'attentions et de respects; on fait plus, on reporte à sa gouvernante, Thérèse Levasseur, les mêmes égards, la même considération. Oubliant sa position équivoque, et son mérite trop contestable, chacun veut ne voir en elle que la femme d'un grand homme; lui seul affecte de la traiter plutôt en servante que conmie sa compagne. Nous serions sur ce point moins indulgents, et nous ne verrions pas, je crois, les hommes et les femmes les plus irréprochables, des mères de famille vertueuses, des jeunes filles intelligentes et pures se répandre en protestations d'amitié et d'estime pour une Thérèse Levasseur ? Est-ce un progrès ? Oui, sans doute, si nos mœurs valent mieux que celles du siècle de Louis XV, — mais je ne voudrais pas m'en porter garant.
En général, l'humeur chagrine et le ton bourru ne sont point, conmie il semble que cela devrait être, des conditions de solitude et d'abandon. Au contraire. Poiir peu qu'il s'y joigne l'éclat de la réputation, ou l'autorité de la richesse, ils excitent la curiosité et provoquent la bienveillance.
58 LE COLO^iEL DÉ PURY.
On ne se gêne pas avec les bonnes gens, simpleset débonnaires. Leur âme est toujours ouverte, et tout le monde en tout temps y est bien reçu ; chez les autres, il y a l'attrait de l'obstacle, le charme du fruit rare. Faire le difficile, montrer les dents, se mettre à haut prix, c*est le bon moyen d'attirer à soi les hommages et de les retenir. Les coquettes le connaissent et s'en serr vent. Rousseau en usait aussi, non de parti pris et de calcul, mais de penchant naturel, de gâterie surtout, et plus encore de nécessité. Accablé d'importuns et d'importunités, on ne peut lui en vouloir de fermer sa porte et son cœur tant qu'il peut, quitte à se laisser prendre, à tort ou à raison, comme un autre, aux démonstrations d'amitié. Le pauvre exilé n'avait que l'écorce rude et l'esprit méfiant; son âme était tendre et, tout eflfarouchée qu'elle fût, bien mieux disposée à l'aflFection qu'à la haine. C'est ainsi qu'après avoir repoussé le colonel de Pury et Dupe3n:ou, il céda à leurs invitations et devint leur hôte et leur ami. Abraham de Pury avait été officier dans un régiment suisse au service de Sardaigne. Blessé grièvement au siège de Coni en 1774, il rentra jeune encore dans son pays et s'occupa des af-^