LE COLONEL DE PURY
faires publiques avec beaucoup d'intelligence et d'activité. Il est l'auteur des célèbres Lettres du cousin Abram au cousin David"^. Spirituel, instruit, et d'une grande indépendance de caractère et d'opinions, il devait aimer Rousseau et lui plaire. Comme il passait ses étés près de Motiers, sur la montagne, dans la charmante métairie de Mon-Lesi (Mon loisir) *, dès qu'il sait le philosophe installé dans le vallon, il témoigne le désir de le voir; et Rousseau lui répond le lo- septembre 1762 la curieuse lettre que voici, publiée dans la Correspondance sans indication d'adresse :
« Je crois, monsieur, que je serai fort aise de vous connaître, mais on me fiait faire tant de connaissances par force que j'ai résolu de n'en plus faire aucune volontairement ; votre franchise avec moi mérite bien que je vous la rende, et vous consentez de si bonne grâce que je ne vous réponde pas, que je ne puis trop tôt vous répondre, car si jamais j'étais tenté d'abuser de la liberté, ce serait bien moins de celle qu'on me laisse que de celle qu'on veut m'ôter. Vous êtes lieutenant-colonel, monsieur, j'en suis fort aise, mais
I Célèbres à Neucbâtel ; roulant sur des questions locales, de politique et d'administration, leur réputation n*a pas franchi, je pense, les limites étroites du canton ; elles mériteraient cependant d'être connues au dehors, pour la verve originale et caustique du style. On les relit encore à Neuchâtel, bien que les sujets qu'elles traitent ne touchent plus personne.
» Baptême du colonel Pury. Avant lui le domaine s'appelait : La Lûuva.
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fussiez-vous prince et qui plus est laboureur, comme je n'ai qu'un ton avec tout le. monde, je n'en prendrais pas un autre avec vous.
» Je vous salue, ihonsieur, de tout mon cœur.
Cette lettre oursonne n'empêcha point le sauvage Jean-Jacques de grimper la côte escarpée qui mène à la propriété de M. de Pury, et celuici dé se rendre souvent chez son voisin. L'hôte, l'hôtesse non moins aimable, la société, le lieu tout attirait Rousseau vers cette haute retraite. Le Jura, sur ses sommets n'en a pas de plus riante; et pendant l'été la meilleure société de Neuchâtel s'y trouvait réunie. Les journées se passaient en causeries sérieuses ou légères, en promenades, et parfois, comme diversion, éri travaux rustiques. On niontre encore le Salon des philosophes, • verte pelouse entourée de sapins et de hêtres, où l'après-dînéé on discutait de ce monde et de l'autre; la Corribe des ris et des jeux, joli vallon où le dimanche, caché dans la forêtl, Jean-Jacques, de loiil, assistait aux ébats de la jeunesse des environs; c'est lui qui est le parrain de ces deux baptêmes. Il ne dédaignait pas non plus de prendre la bêche et de travailler avec ses amis à établir des sentiers
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et des bosquets, mettant ainsi en pratique son conseil : « Soyons nos serviteurs si nous voulons être nos maîtres. »
Le fils de la maison, alors jeune garçon de quinze ans, « si j'ai bonne mémoire, » et depuis colonel comme son père, se plaisait à rappeler que Rousseau, souvent de grand matin venait heurter à sa porte et qu'ils allaient ensemble herboriser par les prés et les bois pendant que toute la maison dormait.
La chambre de Rousseau, comme celle de Motiers, avait une vue très-restreinte sur la montagne contre laquelle est adossée l'habitation de Mon-Lesi. Les visiteurs peuvent la voir encore, ou du moins sa reproduction. La maison ayant été détruite par un incendie en 1798, le colonel, en souvenir de son ami et par douce habitude, là fit reconstruire toute pareille.
La siniplicité des mœurs des habitants de Mon- Lesi et leur hospitalité cordiale ^, devaient rendre ce séjour particulièrement agréable au susceptible Jean- Jacques. Tout y était selon son goût,
' Cette hospitalité est restée une tradition de famille et de propriété. Pendan^ la Révolution, Tabbé Salmagne, et d'autres émigrés français y trouvèrent un aale d'autant plus doux qu'il était sur !a frontière de leur pays.
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et il rappelle en effet bien des fois les impressions heureuses qu'il en a gardées.
Ces bonnes relations durèrent autant que le séjour du philosophe à Motiers^ et lors de sa grande querelle avec M. le pasteur Montmollin, M. Pury, devenu conseiller d'État ', le défendit avec chaleur de son influence et de sa plume. Ce fut encore à Mon-Lesi que Rousseau rencontra un autre auxiliaire non moins ardent, non moins résolu, Dupe3n:ou, dont le nom reste honorablement attaché à l'histoire de ses dernières années ^.
Uamitié d'un grand homme est un bienfait des dieux,
mais les grands hommes ont besoin aussi d'être aimés, soutenus, parfois guidés par des hommes simplement honnêtes, sages et bons.
Dupeyrou était de souche périgourdine. Fils d'un conseiller à la cour de justice de Surinam, il avait été élevé avec soin par sa mère, femme distinguée et veuve en secondes noces d'un M. Le Chambrier, de Neuchâtel. Son bon sens froid, son flegme hollandais, finirent par triom-
I Beaucoup par l'influence de Rousseau.
» Voir plus loin la version de d'Escherny sur l'origine de ces relations.
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pher des résistances que Rousseau opposait à ses politesses.
« Je tle m'engouai pas, dit celui-ci, mais je m'attachai par Festime, et peu à peu cette estime amena Famitié. J'oubliai totalement avec lui l'objection que j'avais faite au baron d'Holbach, qu'il était trop riche, et je crois que j'eus tort. »
Ce doute est inj'uste : Rousseau n'eut pas tort. Dupeyrou ne manquait ni de savoir ni d'esprit, il avait du jugement, du cœur, une belle fortune, et mit tout au service de son ami. Celui-ci le sentait bien. Quand il lui écrit, il est à Taise, il a de la gaîté, du contentement, de la confiance jusque dans ses boutades. La correspondance publiée contient 92 lettres adressées à Dupeyrou ^ et, à part quelques discussions de comptes et d'argent, elles sont toutes du ton le plus cordial, le plus libre, le plus enjoué. Il ne l'appelle que « mon cher hôte ; » il s'intéresse à ses affaires, à sa santé, à son bonheur, et il lui donne des conseils. Dupeyrou est un peu sourd, il a la goutte, il se marie (en 1769) avec la fille du colonel Pury ; il bâtit cette splendide demeure,
' Tout n'est pas publié. La correspondance de Rousseau avec Dupeyrou, déposée à la Bibliothèque de Neuchâtel, contient 151 lettres de Rousseau et 114 de Dupeyrou.
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encore la plus belle de la ville, et qui faisait dire autrefois à un voyageur : « Neuchâtel est situé près de l'hôtel Dupeyrou, » Rousseau s'associe \ à tous ces soins, prend sa part de tout, non parfois sans se moquer un peu de l'importance que met son ami à des choses secondaires ou inévitables. « Il faut, lui dit-il, opter dans la vie entre être pauvre ou être affairé, trop heureux d'éviter un troisième état que je connais bien : c'est d'être à la fois l'un et l'autre. »
A l'oflfre d'un logement que lui fait Dupeyrou dans sa maison achevée, Rousseau piqué d'abord de je ne sais quelle mouche, répond durement :
« Grand merci, mon cher hôte, de la subite velléité qui vous prend de m'avoir auprès djç vous. J'ai vu le temps que l'exécution de ce projet eût fait le bonheur de ma vie, et si ce temps n'est plus, ce n'est assurément pas ma faute. ...»
Puis ce mouvement passé, il revient aussitôt à ses bons sentiments d'affection :
« Tout cela dit, je ne vous dissimulerai point que j'effacerai difficilement de mes souvenirs la douce idée que je m'étais faite d'achever paisiblement mes jours près de vous. J'avoue même que l'aimable hôtesse que vous m'avez donnée me rend cette idée infiniment plus riante. Si je pouvais lui faire ma cour au point de vous rendre jaloux
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du pauvre barbon, cela me paraîtrait fort plaisant et surtout fort agréable.... »
Tout est, jusqu'à la fin sur ce ton d'intimité et de confiance. Nulle part on ne voit dans la correspondance la trace d'un dissentiment sérieux entre les deux amis. Et cependant ils faillirent un jour se brouiller à jamais. On doit la révélation récente de cet incident dramatique à M- Bonhôte, bibliothécaire à Neuchâtel. Il en a publié la preuve irréfutable dans le recueil des Étrennes neuchâteloises de l'année 1863. Ne pouvant plus désormais parler de l'exilé du Val de Travers sans rencontrer à chaque instant le nom de Dupe3n:ou, j'aurai l'occasion de revenir sur cet épisode aussi curieux, que nouveau et de le raconter dans tous ses détails. Pour le moment, je ne fais qu'indiquer l'origine de leur liaison et son importance. C'est à Dupeyrou, en quittant Motiers, que Rousseau laissera les matériaux préparés pour une édition générale de ses œuvres, tous ses papiers et la promesse de lui faire remettre plus tard les Mémoires de sa vie. C'est par les soins de ce dépositaire fidèle, aidé de Moultou, non moins dévoué que lui à la gloire du grand écrivain, que paraîtra à Genève,
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en 1782^ la première édition complète des œuvres de Jean-Jacques Rousseau. Enfin l'on sait que Dupeyrou légua à la bibliothèque de la ville de Neuchâtel le dépôt qui lui avait été remis, avec « là lib.erté d'en disposer de la manière qui lui semblerait le plus favorable aux intérêts de la veuve, de la filleule, et à l'honneur de la mémoire du philosophe, » (Lettre du 12 janvier 1769.) Trésor précieux dans lequel on a déjà pris beaucoup et qui n'est pas épuisé. Il se compose de quarante-six manuscrits ou fragments divers, et de vingt-deux liasses et paquets de lettres, écrites ou reçues par Jean-Jacques, et dont le nombre total s'élève à près de trois mille. Il serait à désirer que l'exemple de Dupeyrou eût été et soit encore suivi par tous les Neuchâtelois qui possèdent des autographes de leur hôte illustre .ou des documents qui le concernent, non-seulement parce qu'étant placés dans un dépôt public, ouvert à l'étude, ils deviennent le patrimoine de tous, mais aussi et surtout parce que c'est la seule manière d'éviter qu'ils ne s'égarent et ne disparaissent. Combien n'en pourrais-je pas citer qu'on ne retrouve plus? Quoi qu'il en soit, Dupeyrou ne peut être oublié
quand on parle de Jean-Jacques^ et son dévouement pour ce grand homme lui compte plus à juste titre que toutes ses richesses.
Le colonel Pury et Dupeyrou ne sont pas les seuls amis que Rousseau trouva à Motiers; il en est beaucoup d'autres, et, à ce titre, il faut citer d*abord la famille Boy de la Tour.
On a remarqué avec raison qu'un service attache et oblige plus que toute autre chose, non celui qui le reçoit, mais celui qui le rend. Une circonstance fortuite permet à madame Boy de la Tour d'offrir à Rousseau, qu'elle connaissait à peine, sa maison de Motiers ', et dès ce moment ce locataire inattendu, improvisé, devient son hôte, son ami, son protégé. Le sentiment de sollicitude affectueuse qu'elle éprouve s'étend à tous les siens, et se prolonge bien au delà du séjour de Rousseau chez elle. Absente ou pré-
> Cette maison avait appartenu à M. de Sully, capitaine du Val de Travers (de ^ancienne maison d'Estavayer qui a donné plusieurs* gouverneurs à l'État) et il avait eu l'honneur d'y recevoir le prince Henri II de Longueville, dans un de ses voyages à Neuchdtel, en 1657. (Louis de Meuron. Description du Val de Travers, 1850.)
sente, une pensée l'occupe : le bien-être de celui à qui elle a donné un abri : « Mon frère a-t-il tout ce qu'il veut? » Elle cherche à prévenir ses désirs; elle accepte toutes ses exigences, elle se plie à tous ses caprice^. La fierté du philosophe se révolte à l'idée de recevoir J'hospitalité, il sera chez lui, i} arrangera la demeure ^ son gré. Elle lui écrit d'Yverdon le 20 juillet 1762 :
« Une lettre de vous, mon cher et très cher ami» quel plaisir! je la lis et relis très souvent ; j'y trouve mille sujets de joie, surtout de ce que vous paraissez vous plaire dans cette maison où je vous prie de tout disposer à votre fantaisie, J'ai chargé mon homme d'afiaires de vous aller offrir ses services pour faire faire toutes les réparations que vous souhaiterez. Je veux que vous soyez à votre aise, et pour cela je souscris à tout. Vous voulez que )e tire un loyer, à 1^ bonne heure ! à trente livres de France, il est surpayé. Ce n'est pas dans ce pays que l'on tire parti des maisons, jamais je n'en ai tiré un liard; je l!ai prêtée souvent et avec obligation à ceux qui l'occupaient. »
Le 23 août, nouvelle lettre, nouvelles prévenances.
« .... Je me porte à merveille et me rappelle avec délices les moments heureux que j'ai passés avec vous et qui n'ont été troublés que par la crainte que cette terrible cour (probablement la petite cour étroite sur laquelle donnait et donne encore la chambre qu'on dit avoir été celle de Rousseau) ne vous incommode. Jugez donc, très eher ami, du
plaisir que nous a fait votre chère lettre. Depuis vous j'ai fait bien des réflexions et crains que vous ne soyez pas .aussi bien dans ma maison que je le souhaiterais. De grâce, cher ami, dites-moi si je peux remédier à quelque chose ; je le ferai avec empressement. N*ayez égard pour personne, vivez à votre fantaisie et disposez de moi comme d'une personne qui vous est entièrement acquise. »
Une mère n'a pas plus de prévoyance pour son enfant; chaque lettre de M"® Boy de la Tour montre la même sollicitude.
« Ce qui me console, c'est de vous bien sentir chez vous, car vous vous devez regarder comme tel étant chez moi. Je donne ordre pour que l'on vous reprête ma cave, que je vous prie de prendre, n'y dussiez-vous rien mettre. . . » (!«'• juin 1763.)
« Vos voisines vous ont quitté ; j'en suis charmée, vous en serez plus en liberté.
« .... Je languis de voir la fin de cet hiver par rapport à vous. » (12 janvier 1764.)
^me BQy jg 1^ Tour ne se contente pas de rendre sa maison de Motiers aussi confortable que possible, elle veut que Rousseau ait pour l'été un logement sur la montagne, et chez elle toujours, probablement dans le beau chalet de Pierrenod qui est encore la propriété de son petit-fils. Elle écrit le 2 octobre 1762.
« Vous avez beau dire, mon cher ami, vous aurez un petit appartement sur ma montagne où vous serez, j'es-
père, plus tranquille. Je suis mortifiée de ce que vous ne pouvez ravoir à Motiers (la tranquillité), j*espère que cela viendra.... ; de grâce ne me déguisez rien de la maison, et si je puis mettre remède â quelque chose, je le ferai. »
En 1763 tout était prêt.
o J'ai reçu une lettre de Qerc qui me dît l'ouvrage sur la montagne presque 'fini. Ordonnez et faites faire à votre fantaisie.... tout cela me sera très utile un jour, n'y épargnez rien, de grâce. »
Et le 27 juin 1764 :
« Eh bien, cher ami, allez-vous faire un tour sur la montagne? voici le temps convenable; je souhaiterais que vous vous y trouvassiez agréablement et que vous y fissiez transporter tout ce qui peut vous être utile. »
Il ne parait pas que Rousseau ait jamais profité de ce logis si amicalement préparé pour lui. En revanche, oasait que son humeur inquiète le poussait à chercher toujours un séjour meilleur, et un abri plus sûr. Ces projets perpétuels de départ, peu obligeants pour M"** Boy de la Tour, ne refroidissent point son amitié; elle s'y intéresse avec la même bonne grâce et le même dévouement.
« Vous me navrez, lui répond-elle le 18 septembre 1764, en me disant que votre santé est toujours languissante; je fais mille vœux pour que le changement d'air et de climat
VOUS rétablisse entièrement. La grâce que j'ai à vous demander, cher ami, c'est de garder les clefs de ma maison et que vous emportiez de mes mauvais meubles tout ce qui peut vous convenir. »
Rousseau change d'avis; elle aussitôt de lui récrire :
« Vous ne pouviez, mon cher ami) me donner une nouv^ plus agréable que celle de rester dans ma maison ; vout me mettez dans une joie qui ne peut se décrire ; en conséai^nce, je vous prie de db-e à M. Qerc de vous faire toutes H^ réparations qui peuvent vous mettre à Taise et donner d^ commodités ; n'épargnez rien et vous m^obligérez. »
Enfin, quand décidément son cher locataire abandonne â|^ maison, cette propriétaire sans pareille lui écrit (12 octobre 1765) :
« ...>. J^étais dani les angoisses depuis que j'ai appris toutes les indignités commises contre vous, le plus excellent des hommes. J'en suis d'autant plus affligée qu'il me semble que j'en suis la €ause par l'envie que j'avais de VOUS retenir dans ma n^aison. Vous avez très bien fait, cher ami, puisque vous ne vouliez pas garder les clefs, de les faire remettre à Clerc qui l€s aura toujours à votre disposition pour en faire prendre tout ce qui vous conviendra, soit meufaAs et surtout le boisage de votre chambre que je vous paierai si vous le laissez ; vous m'obligerez de me dire ce qu'il vous coûte. »
Les soins de M"^ Boy de la Tour pour Jean-
Jacques ne se bornaient pas au logement; elle était à Lyon son commissionnaire, son fournisseur et son banquier. Malgré le peu d'importance des détails de cette nature, on ne me saura pas mauvais gré, j'espère, d'en relever quelquesuns, ne fiit-ce que comme indication des habi- '■? tudes du philosophe et des difficultés que pré-
sentaient les petites choses de la vie au siècle dernier.
La lettre du 2 octobre 1762 commence ainsi f
<c Votre pelisse, mon bon et cher ami, est partie hier, adressée à Pontarlier à M. Glauriau avec ordre de vous la faire d'abord parvenir; les deux bonnets, la robe de camelot et son bonnet, une ceinture rayée ; celle de filoche ne s*est pas trouvée faite, je vous renverrai par les frères Rosselet avec la caisse de chandelles et le papier. Vous trouverez aussi dans ce paquet de la soie pour les lacets, une paire de rubans pour ma nièce et deux petits bonnets de blonde pour MUe Dlvernois, commission qu'elle avait donnée à ma fille. J'espère que vous trouverez votre pelisse belle, bonne, chaude, légère et qui durera éternellement, moyennant qu'elle soit préservée des teignes. Un des bonnets est assorti, l'autre est agneau de Tartarie, tout ce qu'il y a de plus beau et de plus doux. Soyez assuré que j'ai plus ménagé votre bourse que je n'aurais fait de la mienne ; peut-être ai-je été trop à l'économie. A l'égard de la ceinture, il y en a de la même espèce le double plus large qui coûtenj vii\gt-quatre livres et celle mie je vous donne n'en coûte que neuf. »
L'habit d'Arménien n'était pas facile «à combiner, paraît-il, et peut-être tout ce premier envoi n'a-t-il pas satisfait Rousseau, car M"»^ Boy de la Tour revient le mois suivant sur le même sujet (4 octobre).
« ....Voici une note qui contient la pelleterie qui sera de durée; si vous aimez le léger il faut prendre le plus beau. Rien de plus facile que de vous faire une semblable robe dont j*ai le modèle; j'ai fait couper un patron devant moi. Vous trouverez ci- joint des échantillons de camelot et leurs prix ; vous choisirez celui qui vous conviendra le mieux . J'ai commandé une ceinture ; il ne s'en est trouvé de faites qu'en rose, vert ou bleu ; je Tai demandée de la couleur de votre habit, et si elle est telle que vous le désirez, je serai toujours à temps d'en faire faire une seconde. Il se fait aussi des ceintures d'une étoffe rayée, comme les mouchoirs de col de femmes, dans des couleurs vives et claires ; je ne déciderai rien qu'à votre réponse que j'attendrai avec impatience. »
Décidément, la ceinture était une grande affaire dans le costume asiatique, et la robe aussi ; il y a un T. S. à cette lettre.
« Il faut de camelot pour votre robe quatre aunes et demie ; je ne saurais vous choisir en soie que du gros de Naples ou taffetas, parce que vous voudriez de l'uni. »
Tous ces envois ne se Élisaient pas comme aujourd'hui, à jour et à heure fixes par chemin de fer; les communications étaient rares, diffi-
ciles, il fallait attendre une occasion et des billets de sortie.
« Ma mère, écrivait M. Boy de la Tour Taîné, vous aurait envoyé les chandelles que vous lui avez demandées, s*il n'avait fallu beaucoup de temps pour en obtenir un billet de sortie. Au dernier voyage des Rosselet, les chaleurs étaient si fortes qu'elle n'a pas voulu les ex.poser en route. »
Que de changements dès lors ! La chandelle est morte, comme dans la chanson de Pierrot; la poste va tous les jours; les distances sont supprimées. Rousseau trouverait au Val de Travers de la soie, du camelot, des bougies, du café.... et au besoin des bonnets fourrés. Ce qu'il y chercherait en vain peut-être, ce soi][t les pillules mystérieuses qu'il faisait venir de Naples. Toujours souffrant, il écoutait tous les conseils, essayait tous les remèdes et en demandait aux quatre vents des cieux. Le fils de M™^ Boy de la Tour lui écrivait de Naples :
« Aussitôt arrivé en cette ville, je me suis empressé de m'acquitter de la commission dont vous m'avez chargé. Un médecin français m'a assuré s'y conn^tre bien et savoir quel était le propriétaire des véritables ; je les ai confrontées ; j'y ai trouvé de la différence, ce qui me détermine à vous en envoyer trois douzaines.... Si, contre mon attente, elles se trouvaient défectueuses, ayez la complaisance de me le mander pour me faire rendre tout ou partie de ce qu'elles
coûtent, suivant mes conventions avec le médecin.... Je les ai payées 9 ducats les trois douzaines, ce qui fait l'équivalent de 38 livres, or français; j*ai joint au paquet quelques aunes de lacets jaunes pour vos bottines, que je n'avais point pu trouver à Lyon. »
Des lacets jaunes à Jean-Jacques, se figure-t-on cela ?
Cette excellente dame Boy de la Tour semble avoir communiqué à ses enfants ^ toute son affection pour Rousseau et tout son zèle à le servir, ou plutôt il faut reconnaître que le sauvage misanthrope avait le don d'éveiller ces sentiments dans le cœur de tous ceux qui le connaissaient. Je ne résiste pas au plaisir d'en recueillir l'exprès-
' Madame Boy de la Tour était veuve, on le voit par sa correspondance, dans laquelle il n*est jamais question de son mari, et il semble qu'elle dirigeait elle-même la maison de commerce de Lyon. Elle dit : ma maison, mes livres, mes enfants ; elle parle quelque partTd'un M. Cherb (ï), syndic des Suisses à Lyon, comme de son protecteur. Elle avait trois filles et deux fils. Ûune de ses filles épousa M. Delessert, l'autre M. Mallet, fondateur de la maison de banque de Paris ; la troisième M. de Villadin, de Berne. Le second des fils mourut à Lyon sans enfants, après avoir été marié deux fois ; l'aîné, ayant épousé une demoiselle Du Pasquier, se retira à Motiers, dans la belle et splendide demeure qu'habite un de ses petits-fils. L'histoire de cette construction vaut la peine d'être rappelée en passant. Un M. d'Ivemois, de Motiers, ayant fait fortune dans les spéculations de la rue Quincampoix, revint à son village et la fit bâtir. Mais bientôt, ennuyé de son inaction, repris de la fureur du jeu, il retourna à Paris et y perdit tout ce qu'il avait gagné. Il fallut vendre cet immeuble, qui fut acheté par M. Boy de la Tour.
sion aimable et délicate, toute juvénile et féminine dans quelques lettres de M"® Madelon Boy de la Tour ; il me semble que ces passages peignent aussi bien celui à qui ils étaient adressés que la jeune fille qui les écrivait :
« Les repas les plus recherchés ne sont pas comparables pour mon goût à celui que nous fîmes sur la montagne, où la crème qui n*était pas servie dans de la porcelaine n*en était que meilleure. L'hiver doit commencer à se faire sentir dans votre vallon, où la neige n*est pas tardive. Je vous plaindrais si vous étiez tout autre que n'estM.J.-J. Rousseau, d'habiter un lieu >que je m'imagine ne pas être fort agréable dans la triste saison où nous entrons, mais où, pouvant vous voir quelquefois, j'aimerais mieux habiter qu'en aucun autre lieu du monde....
» J'espère que vous m'aimez assez pour ne me point répondre; cela me donnera la liberté de vous écrire.... »
Enfin, elle lui annonça son mariage ainsi ' :
« Je me flatte que vous prenez toujours à moi l'intérêt que vous m'avez en tant d'occasions témoigné ; c'est cette persuasion qui me porte à vous instruire avant personne de mon mariage avec M. Delcssert, négociant à Lyon, que nous connaissons depuis longtemps. C'est un homme qui
I M^^* Boy de la Tour devait bien cette confidence à son ami Jean- Jacques ; c'est*grâce à lui qu'elle n'avait pas épousé, malgré elle, un neveu de son oncle Roguin, alliance que celui-ci désirait beaucoup et à laquelle M"* Boy de la Tour ne s'opposait point, sans pourtant vouloir contraindre sa fille. (Voir Confessions, livrexii.)