‹ J.-J. Rouseau au Val de Travers, 1762-1765Chapitre 33 sur 135 · ROUSSEAU PARRAIN · texte numérisé non relu

ROUSSEAU PARRAIN

et de bons procédés. Mais quelles étaient cette filleule et cette marraine et cette maman pour qui le philosophe s'exécutait si généreusement?

Je l'ignore, à moins qu'on ne puisse y rapporter la phrase suivante d'une lettre, du 4 mars 1765, de M"® Boy de la Tour : « La caisse où sont les présents- pour M""® Ray n'est pas encore arrivée ; on en a des nouvelles. » Et, dans ce cas', l'envoi n'aurait pas été adressé à Jean-Jacques lui-même, ni même à quelqu'une de ses relations du pays de Neuchâtel. J'y songe; il se pourrait bien que l'écrivain eut accepté d'être le parrain d'un enfant de son éditeur de Hollande, Marc- Michel Rey; il lui écrit de Wootton en 1766 : « Mon cher compère, » et finit par : « Mille tendres salutations à M™® Rey. J'embrasse la chère petite et son cher papa. »

M™* Boy de la Tour avait beau faire, Rousseau toujours inquiet, ne se trouvant bien nulle part, roulait sans cesse dans sa tête quelque projet de déménagement. Cette disposition était du reste encouragée, excitée par les offres qui lui arrivaient de tous les côtés. Chacun voulait l'avoir. La jolie situation de Planessert où s'arrêtent maintenant les voyageurs du chemin de fer qui

80 OFFRES HOSPITALIERES.

veulent descendre à Fleurier, paraît l'avoir tenté. Il songea aussi à s'établir au hameau des Raisses, dans la maison d'un M. Lequin, menuisier,, homme de sens, avec lequel il aimait à causer. Enfin, il fit plusieurs courses dans le bas du pays avec le désir de s'y installer. Il n'avait que l'embarras du choix.

' Dupeyrou lui offrait une maison à Cressier; d'Escherny proposait Cornaux ^ ; le colonel Pury, Suchiez. On essaya même de l'attirer au Locle. Un M. Claude-François Du Bois lui écrivit l'afjréable lettre que voici et qui montre bien l'émulation d'hospitalité, pour ainsi dire, que Rousseau inspirait à tous et partout.

« Au Locle, le 8 décembre 1764.

» Monsieur,

» J*appris à Londres de M. Rousseau, votre parent, la première nouvelle du choix que vous aviez fait de ce pays pour vous servir d'asile contre vos persécuteurs, et je ne pus m'empdcher alors de lui témoigner combien je me croirais heureux si je pouvais vous y offrir une retraite. Je venais de lire votre Emile, qui m'avait fait abandonner le dessein de devenir riche aux dépends de ma santé et de ma tranquillité, et je crus qu'une de ces habitations que

» Cressier, Cornaux, beaux villages agricoles à Test de Neuchdtel; Suchiei, petit hameau près de la ville; Le Locle, grand vHbge industriel de 10,000 âmes, dans Tune des plus hautes vallées du canton.

M. CLAUDE-FRANÇOIS DU BOIS. 8l

VOUS avez dépeintes si agréablement dans votre discours à M. d'Alembert, et où j'allais me retirer, ne serait pas tout à fait indigne de vous être proposée. Il est vrai que quand j*ai considéré, monsieur, tant de refus que vous avez fait d'offres infiniment plus attrayantes de la part de seigneurs, de riches, de savants, moi qui ne suis rien de tout ça, j'ai regardé mes désirs comme une impertinence et n'ai cependant pu m'empêcher de désirer, croyant être assez mortifié en me condamnant moi-même au silence. Enfin, M. Bâtard, de Genève, passa ici il y a quelques semaines; il dit qu'il voulait se procurer l'honneur de vous voir ce jour-là même ; l'envie extrême que j'ai de vous posséder ici m'échappa, il me dit qu'il vous en témoignerait quelque chose, je le laissai faire, et aujourd'hui il me marque qu'il vous a laissé mon adresse et que vous lui avez fait entendre que peut-être en feriez- vous usage. Il est inutile de vous témoigner, monsieur, la joie que m'a causée cette nouvelle ; elle n'est' troublée que par la crainte que M. Bâtard ne m'ait trop flatté. Daignez confirmer par un mot cette espérance si flatteuse pour moi et j'attendrai patiemment que votre commodité, vos affiaires, votre inclination vous attirent dans ces montagnes. Vous trouverez chez moi tout à la Suisse, c'estr à-dire la liberté et point de cérémonies. Quoique cette saison soit un peu rude, si elle ne vous ^

rebute pas, je pourrai vous envoyer un cheval, une voiture, ou éun traîneau à votre choix, et le jour que vous voudrez bien m'indiquer.

« J'ai l'honneur, etc. »

Je ne sais si Jean-Jacques répondit à cette invitation, mais il n'alla point au Locle et ne quitta Motiers que pour abandonner sans retour

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