LETTRE AU SYNDIC DE GENÈVE
La lettre partie, le coup porté, Achille était rentré sous sa tente, Jean-Jacques avait repris ses promenades, son coussin, ses habitudes paisibles, lorsqu'un écrit publié à Genève ramena l'athlète fatigué dans la lice et par là se rouvrit la porte des tempêtes.
Rousseau avait espéré que ses concitoyens de Genève protesteraient contre la condamnation de son livre, suivant lui contraire aux lois de la République. D comptait sur cette réparation. Ne la voyant pas venir et lassé d'attendre, il adressa (i2 mai 1763) au premier syndic M. Favre la démission solennelle de ses droits de bourgeoisie.
« Cette démarche, dit Rousseau ', ouvrit enfin les yeux, aux citoyens : sentant qu'ils avaient eu tort pour leur propre intérêt d'abandonner ma défense, ils la prirent quand il n'était plus temps. Ils avaient d'autres griefs qu'ils joignirent à celui-là et ils en firent la matière de plusieurs représentations très bien raisonnées, qu'ils étendirent et renforcèrent à mesure que les durs et rebutants refus du conseil,, qui se sentait soutenu par le ministère de France, leur firent mieux sentir le projet formé de les asservir. Ces altercations produisirent diverses brochures qui ne décidaient rien, jusqu'à ce que parurent tout d'un coup les Lettres écrites de la campagney ouvrage écrit en faveur du conseil avec un art infini et par lequel le parti représentant, réduit au silence, fut pour un temps écrasé. Cette pièce, monument durable
* Confessions, livre xii.
des rares talents de son auteur, était du procureur-général Tronchin, homme d'esprit, homme éclairé, très versé dans les lois et le gouvernement de la république.
» Les représentants, revenus de leur premier abattement, entreprirent une réponse et s'en tirèrent passablement avec le temps. Mais tous jetèrent les yeux sur moi' comme sur le seul qui pût entrer en lice contre un tel adversaire, avec espoir de le terrasser. J'avoue que je pensai de même... »
De cette pensée naquirent les Lettres écrites de la montagne.
Lorsque Jean-Jacques communiait à Métiers et se disait chrétien, il était parfaitement sincère. Les objections et les doutes qu'il avait exprimés, sur plusieurs points de la révélation, n'ôtaient rien, dans son esprit, à la grandeur, à la beauté, et pour tout dire, à la divinité du christianisme. Jamais personne n'en a parlé avec une vénération mieux sentie. C'est pour le servir, pour le défendre contre la légèreté et l'incrédulité croissantes de son siècle qu'il avait écrit cette profession de foi du vicaire savoyard doût se scandalisaient les vrais et les faux dévots. De nos jours, dans une réunion publique, un très-digne pasteur de Paris, et le plus orthodoxe des croyants, n'a pas craint d'appeler Jean-Jacques Rousseau « un grand professeur de christianisme. »
Excité par la lutte, soutenu par la droiture de ses intentions, Rousseau, dans ce nouvel ouvrage, ne se borna pas à traiter la question légale, à examiner sur quels droits et d'après quelles lois le Conseil de Genève l'avait jugé; il reprit cet éternel et insoluble problème du surnaturel, et sans le résoudre — ce à quoi il ne prétendait nullement du reste, pas plus que d'imposer sa manière de voir à personne — il ne fit que réveiller les haines assoupies et provoquer les honnêtes scrupules des âmes simples que toute objection effraie et bouleverse. Rien de plus naturel d'ailleurs que ce sentiment d'effroi, d'hostilité, d'aversion qui s'empare de l'homme lorsqu'il voit les convictions — et moins que cela, les traditions, les habitudes d'esprit sur lesquelles sa vie repose, — remises en question par un autre. Il éprouve quelque chose de semblable aux sensations de celui que secoue dans le sommeil un tremblement de terre et qui pense aux fondements ébranlés de sa maison.
Mais faut-il pour cela condamner et maudire ? Penser, réfléchir, faire usage de sa raison et de son intelligence, chercher même l'introuvable.
n'est-il pas le devoir et le privilège de l'homme? Jean-Jacques, -sur ce point comme sur tant d'autres, a d'avance répondu; on ne peut mieux dire que lui :
« Où est le mortel sur la terre qu'un raisonnement doive offenser?, Où est celui qui peut se fâcher de ce qu'on le traite en homme et qu'on le suppose raisonnable. Si le raisonneur se trompe, ou nous trompe, et que vous vous intéressiez à lui, ou à nous, montrez-lui son tort, désabuseznous, battez-le de ses propres armes. Si vous n'en voulez pas prendre la peine, ne dites rien, ne l'écoutez pas, laissez-le raisonner, ou déraisonner, et tout est fini sans bruit, sans querelle, sans insulte quelconque pour qui que ce soit. »
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Rousseau avait composé les Lettres de la montagne dans le plus grand secret.
« Je fis et j'exécutai cette entreprise, dit-il, si secrètement que dans un rendez-vous que j'eusàThonon avec les chefs des représentants, pour parler de leurs affaires, et où ils me montrèrent l'esquisse de leur réponse, je ne leur dis pas un mot de la mienne qui était déjà faite, craignant qu'il ne survînt quelque obstacle à l'impression, s'il en parvenait le moindre vent, soit aux magistrats, soit à mes ennemis particuliers. »
Le manuscrit fut d'abord envoyé à un certain provençal nommé Dastier, qui, étant venu voir
Jean-Jacques, lui avait vanté la liberté de la presse à Avignon et offert ses services. Mais les cahiers revinrent. Dans cette ville libre, aucun libraire n'osa se charger de leur publication. L'auteur prit alors le parti de les adresser à son ancien éditeur d'Amsterdam, en ayant soin de ne les expédier que un à un et après la réception de chaque envoi.
Profitons de ces délais. Pendant qu'on imprime en Hollande ce livre qui va rouvrir le temple de Janus, pénétrons dans la maison du philosophe, suivons-le dans ses promenades et tâchons de savoir s'il était alors en effet aussi malheureux que plus tard il s'est plu à le dire.
Le bonheur et le malheur tiennent avant tout, je le sais, au caractère. Contester sur ce point est inutile. Les plus beaux discours et les meilleures raisons ne peuvent faire que l'on ne sente pas ce que l'on sent; les faits même y échouent. Le pauvre Jean-Jacques des Rêveries et des Confessions n'était que trop sincère dans ses lamentations. Cependant nous le verrons si souvent, en dépit de son penchant à la mélancolie, de beaucoup de contrariétés incontestables, de souffrances réelles aussi, aimable, gai, plein
d'entrain, d'activité, de bonne humeur, que peut-être devrons-nous, malgré lui, regarder le séjour de Motiers comme une période heureuse dans cette existence agitée et sa plus douce et plus enviable saison.
Après l'éclat de ses succès et le retentissement de ses doctrines, l'auteur de la Nouvelle Hiloise, de YÉmile, du Contrat social ne pouvait plus trouver nulle part l'obscurité et la paix qu'elle donne, ni s'en contenter. L'admiration, les louanges, et aussi les ardeurs de la controverse étaient devenues des besoins pour lui. Quand on a été tout, on ne se résigne pas à n'être rien. Les ennuis de la gloire et les inconvénients de la célébrité portent avec eux leur compensation, et ceux qui s'en plaignent le plus pourraient le moins quelquefois s'en passer. Si Rousseau ressentait vivement leur piqûre, tout comme un autre, et plus qu'un autre, on peut le croire, il en savourait les douceurs. Enthousiaste et passionné, il lui fallait la lutte, le bruit, la renommée; le repos et l'oubli l'eussent tué plus sûrement encore que l'enivrement de la flatterie.
Parlons d'abord de la santé de Rousseau. La
santé dans la vie de tous les hommes tient une place capitale ; elle influe sur la destinée, elle modifie le caractère et l'esprit, quelles qu'en soient la force et l'élévation. On pourrait changer ainsi un proverbe connu : Dis-moi comment tu te portes, je te dirai qui tu es. Ce rapport est surtout marqué chez Rousseau. D'un tempérament irritable à l'excès, il devait ressentir vivement le contre-coup des moindres douleurs; et de toutes les maladies, aucune n'a peut-être une action plus directe sur l'âme que celle dont le fils du pauvre horloger fut atteint dès sa jeunesse. L'importance de cette disposition fâcheuse me fera pardonner si j'entre à ce sujet dans quelques détails.
Jean -Jacques fut, pendant la plus grande partie de sa carrière, tourmenté par un mal mystérieux qu'il attribuait à un défaut naturel et incurable de son organisation. L'autopsie ne sembla point justifier une telle croyance. On sait d'ailleurs que l'infirmité dont se plaignait Rousseau disparut presque complètement aux approches de la vieillesse. Cependant le D"^ Mercié, un spécialiste renommé, lui donne en partie raison. Dans un travail intéressant sur cette ma-
tière ^ il explique comment, suivant lui, les modifications successives de l'âge et aussi peutêtre un accident heureux, ont pu faire disparaître et l'effet et la cause. Sa théorie est-elle contestable? Ce qui ne l'est pas, à coup sûr, ce sont les souffrances du malheureux Jean-Jacques, et la perpétuelle préoccupation qui en était la
X Explication de la maladie de J.-J. Rousseau, et de l'influence qu'elle a eue sur son caractère et sur ses écrits. Paris, Le Normant, 1859, 2* édition. J'emprunte à cette brochure la plupart des détails qui suivent.
M. Raspail croit que cette infirmité ne venait point d'un défaut naturel d'organisation, mais d'un accident. Suivant lui Rousseau se serait empoisonné par l'arsenic lorsqu'il voulut à Chambéry faire de l'encre de sympathie, et qu'une bouteille chargée de chaux et d'orpiment faillit l'aveugler et le tuer. Il faut lire les articles qu'il a consacrés à ce sujet. (Revue complémentaire, tomes i et 2.)
A part la théorie médicale singulière dont je ne suis pas juge, il y a des pages émues sur le caractère et le génie de Jean-Jacques ; on sent la parenté d'esprit.
Me serait-il permis, à cette occasion, de présenter aussi une hypothèse, sinon sur la cause de la maladie de Jean-Jacques, du moins sursaguérison. On sait que vers la fin de sa vie il ne s'en plaignit plus et que l'autopsie faite après sa mort ne révéla aucune altéra'tion organique qui pût l'expliquer. L'air vif de la montagne, les eaux claires et froides des fontaines du Jura, l'usage habituel du petit vin blanc de ce pays, très-diurétique, ne seraient-ils pas autant et plus que l'apaisement de l'dge l'explication naturelle de ce changement heureux? Les maladies du genre de celle de Rousseau sont fort rares au canton de Neuchdtel. Voilà ma proposition. Je n'ai point de preuves, je ne la défends pas; j'engage seulement les confrères du malade de Motiers à tenter l'expérience, et peut-être cette note leur paraîtra-t-elle moins fantastique.
suite. On en retrouve la trace du berceau à la tombe.
« pétais né presque mourant.... Une sœur de mon père, fille aimable et sage, prit si grand soin de moi qu'elle me sauva.... Chère tante, je vous pardoune de m'avoir fait vivre.... »
La bonne constitution de Rousseau triompha, et malgré quelques crises passagères, il arriva près de la quarantaine sans que son incommodité native Teût beaucoup gêné. Mais vers 1750, alors qu'il était caissier du financier Francueil, s' étant fatigué à ce travail sédentaire, il retomba plus bas qu'auparavant, et demeura au lit cinq ou six semaines dans le plus triste état que Ton puisse imaginer.
« Je crois que les médecins auxquels je me livrai me firent bien autant de mal que la maladie. Je vis successivement Morand, Daran, Helvétius, Malouin, Thierry, qui tous très savants, tous mes amis, me traitèrent chacun à sa mode, ne me soulagèrent point et m'affaiblirent considérablement. Plus je m'asservissais à leur direction, plus je devenais jaune, maigre, faible. Mon imagination qu'ils effarouchaient, mesurant mon état par l'effet de leurs drogues, ne me montrait avant la mort qu'une suite de souffrances.... On ^nt qu'un traitement si coûteux, si douloureux, si pénible, ne me laissait pas travailler sans distraction et qu'un mourant ne met pas une ardeur bien vive à gagner son pain quotidien. »
Trois ans après, Rousseau vivait encore, mais il écrivait à M"* de Warrens :
« Votre fils s'avance à grands pas vers sa dernière demeure; le mal a fait un si grand progrès cet hiver que je ne dois plus m*attendre à en voir un autre. »
Ainsi toujours mourant, il gagna tant bien que mal l'hiver de 1761. A cette époque vint le voir à Montmorency le frère Côme, un trèshabile praticien, paraît-il. Celui-ci, après un minutieux examen, finit par déclarer que Rousseau n'avait rien et qu'il vivrait longtemps, mais en souffrant toujours.
« C'est ainsi qu'après avoir été traité successivement pendant tant d'années de vingt maux que je n'avais pas, je finis par savoir que ma maladie incurable, sans être mortelle, durerait autant que moi. Mon imagination réprimée par cette connaissance ne me fit plus voir en perspective une mort cruelle.
» Délivré des maux imaginaires plus cruels pour moi que les maux réels, j'endurais plus paisiblement ces derniers. Il est constant que depuis ce temps j'ai beaucoup moins souffert de ma maladie que je n'avais fait jusqu'alors. »
Ce mieux n'était que relatif et ne se soutint pas sans de fréquentes et cruelles intermittences. A Motiers comme à Montmorency, les plaintes sont vives et incessantes, et quoi qu'il en faille
rabattre quelque chose, encore est-il assuré qu'elles témoignent d'un état de santé souvent pénible et toujours incommode.
En août 1763, il se croyait de nouveau près de sa fin. *
« L'état de dépérissement où je suis ne4)eut durer, et à moins d*un changement bien imprévu, je dois naturellement avant la fin de Thiver trouver un repos que les hommes ne pourront plus troubler. »
Mêmes lamentations et mêmes craintes les années suivantes. Le 20 janvier 1764 il écrit à M»^ Bondeli :
« Je n'ose vous parler de mon état, il contristerait votre bon cœur. Je vous dirai seulement que je ne puis me procurer des nuits supportables qu'en fendant du bois tout le jour, malgré ma faiblesse, pour me maintenir dans une transpiration continuelle dont la moindre suspension me fait cruellement souffrir. »
Et à lord Maréchal au mois d'avril :
« Mes maux empirent et deviennent presque insupportables. »
L'hiver d'ordinaire ramenait des crises et aggravait le mal, d'abord par le froid et l'humidité, ensuite par le manque d'exercice. « Voici le huitième mois que je ne suis sorti de ma
chambre, » afErmait-il à son ami Coindet, le 27 avril 1765. Ce n'est qu'une manière de parler sans doute. Il ne faut jamais prendre tout à fait à la lettre les plaintes des malades, au moins de ceux qui joignent comme Rousseau une imagination vive au besoin d'occuper les autres de tout ce qui les concerne. Si plus tard, à partir de son départ de Motiers, il parle moins de sa santé, c'est que, probablement, les années calmèrent autant son organisation morale que son organisation physique, les maux de l'âme que les maux du corps. Si grande pourtant qu'on veuille faire la part Imaginative ou nerveuse, comme on dit aujourd'hui, on ne peut méconnaître la réalité et la gravité des maux du malheureux grand homme, non plus que leurs effets sur sa conduite et sur son humeur. Les uns et les autres ne sont que trop visibles ; je viens de le montrer pour les premiers; il suffit, pour constater les seconds, dç feuilleter ses Confessions. Partout on retrouve la préoccupation perpétuelle de cette maladie, partout son influence se fait sentir. C'est elle qui lui donne un air farouche et le goût, le besoin de la solitude. Les
aveux sur ce point sont précis :
« En me refusant à une société trop nombreuse, je délivre les autres du spectacle d'un homme qui souffre et je me délivre moi-même de la gêne. Mon infirmité était la principale cause qui me tenait écarté des cercles. »
« Tout le monde, à commencer par moi-même, m'est insupportable. »
Les raisonnements par lesquels il a voulu justifier ses singularités et ses sauvageries se complètent toujours, et souvent s'expliquent par Tidée fixe de sa maladie. S'il quitte l'emploi lucratif de caissier, s'il refiise de rentrer dans la diplomatie, c'est qu'il trouve une folie de s'astreindre à un travail suivi pour assurer le bien-être d'un âge auquel il ne parviendra pas.
La même cause lui fait adopter le costume d'Arménien : il brave le ridicule de ce déguisement et sa gêne inévitable pour un coureur de bois et de montagnes, dans l'espoir qu'il lui rendra plus faciles les soins qu'exige son mal. En un mot, à côté des raisons compliquées, souvent paradoxales et mesquines, souvent hautes et sérieuses qui le dirigent, se retrouve toujours ce mobile fondamental. Il n'est pas étranger même à sa grande, inexcusable faute : l'abandon de ses enfants. Dans les motifs qu'il en donne, on lit CCS mots :
« Si ma misère et mes maux m'ôtent le pouvoir de remplir un devoir si cher, c'est un malheur dont il faut me plaindre et non pas un crime à me reprocher.... Accablé d'une maladie douloureuse et mortelle, je ne puis espérer une longue vie. »
On conçoit mieux encore comment cette disposition poussa à l'extrême la susceptibilité naturelle de son caractère.
« En ma qualité de solitaire, écrivait-il à madame d'Epinay, je suis plus sensible qu'un autre. Si j'ai quelque tort envers un ami qui vive dans le monde, il y songe un moment et mille distractions le lui font oublier le reste de la journée, mais rien ne me distrût sur les siens. Privé de sommeil, je m'en occupe durant la nuit entière; seul à la promenade, je m'en occupe depuis que le soleil se lève jusqu'à ce qu'il se couche. Mon cœur n'a pas un instant de relâche et les duretés d'un ami me donnent dans un jour des années de douleur. »
Enfin la thèse fameuse sur les sciences et les arts, ce premier discours et ce premier succès qui commença la célébrité de Técrivain, jaillit comme de source du ressentiment amer de ses souffrances. On lit dans la deuxième lettre à M. Malesherbes :
« Après avoir passé quarante ans de ma vie, ainsi mécontent de moi-même et àos autres, je cherchais inutilehient à rompre les liens qui me tenaient attaché à cette société que j'estimais si peu.... Tout à coup un heureux
hasard vint m'éclairer sur ce que j'avais à faire pour moimême et à penser de mes semblables, sur lesquels mon cœur était sans cesse en contradiction avec mon esprit, et que je me sentais encore porté à aimer, avec tant de raison de les haïr.... J'allais voir Diderot; j'avais dans ma poche un Meicure de France que je me mis à feuilleter le long du chemin. Je tombe sur la question de l'académie de Dijon ; si jamais quelque chose a ressemblé à une inspiration subite, c'est le mouvement qui se fit en moi à cette lecture.... Voilà comment lorsque j'y pensais le moins je devins auteur presque malgré moi.
» .... Dans le même temps une maladie, dont j'avais dès l'enfance senti les premières atteintes, s'étant déclarée absolument incurable, malgré toutes les promesses des faux guérisseurs, dont je n'ai pas été longtemps la dupe, je jugeai que si je voulais être conséquent et secouer une fois de dessus mes épaules le pesant joug de l'opinion, je n'avais pas un moment à perdre. Je pris brusquement mon parti avec assez de courage et je l'ai assez bien soutenu jusqu'ici avec une femqiisté dont moi seul peux sentir le prix, parce qu'il n'y a que moi seul qui sache quels obstacles j'ai eu et j'ai encore à combattre pour me maintenir sans ctssQ contre le courant. »
N'exagérons rien pourtant, et gardons-nous d'imiter ceux qui ne veulent voir dans la pensée que la sécrétion d'un état plus ou moins morbide et sain. Il ne suffit pas certainement d'avoir un organe malade pour concevoir le Contrat social et pour écrire YÉmile. Si Rousseau nous offre un exemple des influences de la santé sur l'esprit,
il prouve aussi mieux que tout autre combien l'âme domine le corps et tout ce qu'elle peut malgré lui.
Toujours, ou souffrant, ou poursuivi du souvenir des douleurs passées et de l'appréhension des douleurs à venir, toujours préoccupé de soins, de traitements, de remèdes, et surtout d'une fin qu'il croyait prochaine; pauvre, ayant à pourvoir aux besoins de chaque jour et à assurer l'existence de sa compagne après lui ; paresseux encore, il s'en vante; travaillant difficilement, on le sait; célèbre, envié, ce qui aggrave tout, son activité, son énergie suffisent à toutes les exigences d'une position si compliquée et si difficile. Il devient à Motiers, comme son rival à Femey, le centre d'un immense mouvement, et l'on pourrait dire, avec un peu d'hyperbole, que Voltaire et lui étaient les deux pôles du monde intellectuel de cette époque.
L'humble Val de Travers, jusque-là si bien
caché dans ses montagnes, obscur, ignoré, fut
tout à coup, comme illuminé parla présence de
ce pauvre homme, condamné, chassé, traqué