‹ J.-J. Rouseau au Val de Travers, 1762-1765Chapitre 40 sur 135 · NOMBREUSES VISITES. IO · texte numérisé non relu

NOMBREUSES VISITES. IO

ni me dire leur état, que leurs connaissances et les miennes ne tombaient pas sur les mêmes objets et qu'ils n'avaient ni lu ni parcouru mes ouvrages, je ne savais de quoi leur parler : j'attendais qu'ils parlassent eux-mêmes, puisque c'était à eux à savoir et à me dire pourquoi ils me venaient voir. On sent que cela ne faisait pas pour moi des conversations bien intéressantes, quoiqu'elles pussent l'être pour eux, selon ce qu'ils voulaient savoir; car, comme j'étais sans défiance, je m'exprimais sans réserve sur toutes les questions qu'ils jugeaient à propos de me faire, et ils s'en retournaient, pour l'ordinaire, aussi savants que moi sur tous les détails de ma situation. »

Parmi les visiteurs de cette façon, Rousseau cite M. de Feins, écuyer de la Reine et capitaine de cavalerie, qui eut la constance de le suivre à pied jusqu'à la Ferrière ' en tenant son cheval parla bride, « sans avoir, ajoute Jean- Jacques, d'autre point de réunion que de connaître tous deux une même personne et de jouer l'un et l'autre au bilboquet. »

Une autre fois, deux hommes arrivent conduisant chacun un mulet. A l'équipage, on les prend pour des contrebandiers ; c'étaient deux gentilshommes, M. de Montauban et ce M. Dastier dont j'ai déjà parlé. Ces messieurs revin-

» A rextrémité du canton de Ncuchâtel, sur la frontière du Val Saint-Imicr. De nouvelles routes ont abrégé la distance. Au temps de Rousseau on pouvait compter dix lieues.

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rent, « mais non plus à pied; c'était bon pour le début. »

Rousseau cite ensuite un M. Laliaud de Nîmes, qui voulait avoir une silhouette du philosophe pouf en faire faire un buste. Puis un officier, M. Séguier de Saint-Brisson, avec lequel Jean- Jacques fit le pèlerinage de l'île de Saint-Pierre. Enfin de Genève, des visites tant et plus.

« Les Deluc père et fils me choisirent successivement pour leur garde-malade; le fils Tétait en partant de Genève ; tous deux vinrent se rétablir chez moi. Des ministres, des parents, des cagots, des quidams de toute espèce venaient de Genève et de Suisse, non pas comme ceux de France, pour m'admirer et me persiffler, mais pour me tancer et me catéchiser. »

Rousseau nomme encore un M. d'Ivemois, commerçantde Genève, français réfugié et parent du procureur-général de Neuchâtel, et il ajoute ce portrait peu flatté :

« Ce M. d'Ivernois passait à Motiers deux fois l'an, tout exprès pour m*y venir voir, restait chez moi du matin au soir plusieurs jours de suite, se mettait de mes promenades, m'apportait mille sortes de petits cadeaux; s'insinuait malgré moi dans ma confidence, se mêlait de toutes mes affaires, sans qu'il y eût entre lui et moi aucune communion d'idées, ni d'inclinations, ni de sentiments, ni de connaissances. Je doute qu'il ait lu dans toute sa vie un

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livre entier d'aucune espèce, et qu'il sache même de quoi traitent les miens. Quand je commençai d'herboriser, il me suivit dans mes courses de botanique, sans goût pour cet amusement, sans avoir rien à me dire, ni moi à lui. Il eut même le courage de passer avec moi trois jours entiers tête à tête dans un cabaret à Goumoins *, d'où j'avais cru le chasser à^ force de l'ennuyer et de lui faire sentir combien il m'ennuyait. »

Voilà un personnage bien arrangé, on en conviendra, et cependant Rousseau lui écrit souvent, du ton le plus affectueux, Tinvite, lui donne rendez-vous, le remercie de ses visites.

. « Si je ne puis, monsieur, avoir le plaisir de vous suivre, j'attends du moins avec empressement celui de vous embrasser; ce serait un bien de plus dans ma vie d'en pouvoir jouir plus souvent. » (Lettre du 21 avril 1764.)

Ce séjour de Goumoins, il l'a provoqué :

« Je me propose d'aller coucher à Goumoins et aprèsdemain à Morges. Je vous marque ma marche un peu en détail, afin que si vous vouliez me joindre à Morges, vous puissiez savoir quand m'y trouver.... Je serai charmé de vous voir et nos amis.... »

Ceci est du l'^^Août 1764. Le 20, après ce voyage, nouvelle lettre, qui commence ainsi :

' La véritable orthographe est Goumoins, nom d'une ancienne famille qui existe encore. Le château a conservé ses tours antiques autour d'un corps de logis reconstruit en 1614.

io6 M. d'ivernois.

« En arrivant ici avant-hier, monsieur, en médiocre état, je reçus avec des centaines de lettres la vôtre pour m'en consoler.... »

Il lui donne des commissions de toutes sortes :

a II semble à votre activité que vous ne pouvez être occupé que de moi. Vos soins obligeants peuvent m*être aussi utiles que votre amitié me sera précieuse. » (7 janvier 176$.)

Même il accepte ses présents : truites du lac, vacherins, vins de Lavaux et de Lunel, manchettes tricotées par M"* d'Ivemois, non sans murmure et sans gronderie. « Vous êtes un donneur insupportable; il n'y a pas moyen de vivre avec vous. » Enfin, chose plus sérieuse, il lui parle avec abandon de toutes ses affaires, le mêle à tous ses différents, à toutes ses inquiétudes, et s'intéresse lui-même à tout ce qui touche M. d'Ivernois et sa famille. Lorsqu'il veut renoncer à tout commerce avec le public et cesser toute correspondance, il lui propose de faire une exception pour lui. (Lettre du 22 février 1763.)

En somme, Rousseau n'a écrit à personne avec plus de confiance ; il n'y a pas un nuage dans cette intimité, elle reste entière lorsque troublé et malheureux, en Angleterre et à Trye, Rousseau

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