‹ J.-J. Rouseau au Val de Travers, 1762-1765Chapitre 41 sur 135 · ROUSTAN ET MOUCHON. IO · texte numérisé non relu

ROUSTAN ET MOUCHON. IO

soupçonnait ses meilleurs amis de trahison, « Je ne connais que vous en qui je me fie; » il le sollicite de venir le voir en Angleterre; c'est à lui qu'il adresse l'expression de ses angoisses de citoyen sur les troubles survenus à Genève; et enfin sa quarante-quatrième et dernière lettre, datée de Trye le 28 mars 1768, contient ces mots touchants :

Ce que je sais bien certainement c'est que, quelque altération qui survienne à ma tête, mon cœur restera toujours le même et qu'il vous aimera toujours. J'espère que vous commencez à goûter les doux fruits de la paix. Que vous êtes heureux I Ne cessez jamais de l'être. »

Tout cela est bien loin du croquis morose et railleur que les Confessions nous donnent! Le peintre était changé et le modèle loin de ses yeux. De Rousseau triste, hypocondre, malade, il faut souvent en appeler à Rousseau des bons jours et des heureux moments. Et celui-là, le vrai, le meilleur, c'est dans sa correspondance qu'on le trouve. Parmi les visiteurs, je citerai encore « l'ami Roustan » et Mouchon ^ « qui le vaut

* Il faut lire dans l'ouvrage de M. Gaberel : Rousseau et les Genevois, le récit que M. Mouchon a fait 4e son séjour à Motiers. En voici quelques traits.... : a Nos journées se passent avec une singulière variété ; j*ai prêché le dimanche matin et Roustan l'après-

I08 LE PROFESSEUR HESS.

presque », tous deux ministres du Saint-Évangile, ce dernier cousin de Rousseau; M. Beau-Château — « le bon et aimable Beau-Château » — un simple horloger genevois, admirateur passionné de Jean-Jacques, auquel celui-ci a quelquefois écrit; le professeur Hess de Zurich, « homme très-estimable et qui serft ce que vous valez, » écrivait Moultou.

« Il ne fait le voyage que pour vous voir. ... Il n'a point dissimulé à Genève tout le cas que Ton fait de vous à Zurich, et vous a défendu contre vos ennemis comme j'aurais pu le faire. »

Cette visite fut en effet agréable à Rousseau. Il répondait à Moultou le i*''' octobre 1762 :

« J'ai eu le plaisir de passer vendredi dernier la journée avec le professeur Hess, lequel m'a appris bien des choses plus nouvelles que surprenantes, entr'autres l'histoire de

midi,; notre grand penseur nous a donné une leçon de l'art d« la chaire que nous n'oublierons jamais.... Dans la maison Rousseau est un fort aimable homme ; tu n*as pas d'idée combien son commerce est charmant, quelle politesse bien entendue dans ses manières, quel fonds de gaîté et de sérénité dans sa conversation. Ne te figurais-tu pas un homme bizarre, toujours grave, même parfois brusque? Ahl quelle distance de là à son vrai caractère, quand il n'est pas tourmenté par des idées noires 1 Â une physionomie douce il joint un regard plein de feu ; quand on traite une matière à laquelle il prend intérêt, ses yeux, sa bouche, ses mains, tout parle chez lui ; il rit avec ceux qui rient, il badine avec les enfants..., etc., etc. »

deux lettres que vous a écrites le Jongleur ■ à mon sujet et votre réponse. »

Toujours aux aguets de ce qui pouvait intéresser son ami, Moultou prévenait encore Rousseau le 15 octobre.

« Je dois vous avertir que trois Genevois voyagent dans votre voisinage ; ils iront peut-être à Motiers, défiez-vous-en. Ces trois hommes sont : Claparède, qui a prêché le premier contre votre Contrat social; Perdriau, le professeur que vous connaissez mais qui n'a que Tesprit qu'il faut pour*£ûre des prônes; Mallet, l'historien du Danemark, qui est entièrement dévoué au Jongleur. Si vous recevez ces trois hôtes, ne leur accordez que les droits rigoureux de l'hospitalité; il suffit qu'ils n'aient pas à se plaindre. ».

Moultou vint à son tour, vers la fin de mai 1763. Quels transports, quelle exaltation dans son amitié, dans son admiration! Au moment de partir pour cette rencontre tant désirée, il lui écrit :

« O mon ami! vous êtes bien grand; je le suis assez pour sentir la hauteur de votre âme. .-

Et après, le i" juin :

« J'admirais vos écrits, je voyais votre cœur dans toutes vos lettres, mais j'ai vécu avec vous et j'ai senti que votre âme^ était faite pour mon âme, que vous étiez le seul auteur peut-être qui ne perdît rien à être vu de près. Je vous

» Le docteur Tronchin.

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