‹ J.-J. Rouseau au Val de Travers, 1762-1765Chapitre 51 sur 135 · MADEMOISELLE ISABELLE D IVERNOIS. I · texte numérisé non relu

MADEMOISELLE ISABELLE D IVERNOIS. I

Lettres écrites depuis le ij juin ij62 inclusivement, entre une lettre à M. de MontmoUin, du 24 août 1762, et une autre à Mylord Maréchal du I*'' novembre 1762. C'est donc entre ces deux dates qu'il faut placer cette cérémonieuse petite épître dédicatoire.

Observons avant d'aller plus loin que M"® Isabelle d'Ivemois s'étant mariée le 14 mai 1764, il est peu croyable que deux ans avant un mariage auquel on ne pensait pas sans doute encore, Rousseau ait envoyé ce présent de noces à « sa bonne amie ^ », ou qu'il ait gardé si longtemps « son premier lacet de sa façon », puis étourdiment intercalé la copie de sa lettre dans la correspondance de 1762. La seconde lettre porte aussi la date 1762, mais c'est là certainement une erreur : à ce moment Rousseau était à Montmorency; il ne songeait ni à Motieïrs, ni à faire des lacets, il ne connaissait pas la famille d'Ivemois.

Un bien petit changement va tout èclaircir.

Au lieu d'un 2 mettons un 4 et Jean-Jacques aura écrit à « sa chère fille » justement quatre

' On retrouve ce titre affectueux dans plusieurs lettres de «a Rousseau à M"* Isabelle d'Ivemois.

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jours avant son mariage, et la sollicitude toute paternelle de cette lettre, se justifiera, aussi bien que la politesse un peu apprêtée avec laquelle il offrit deux ans auparavant « son premier lacet », à cette sœur aînée dont il rappelle l'exemple à Isabelle ^.

Maintenant voici la lettre avec la date rectifiée :

« Ce 14 mai 1764.

Ce présent, ma bonne amie, vous fut destiné du moment que j*eus le bien de vous connaître, et quoi qu*en pût dire votre modestie, j'étais sûr qu*il aurait bientôt son emploi. La récompense suit de près la bonne oeuvre ; vous étiez cet hiver garde-malade, et ce printemps. Dieu vous donne un mari, et Dieu vous donnera des enfants. Vous les élèverez en sage mère, et ils vous rendront heureuse un jour. D'avance vous devez l'être par les soins d'un ëpoux aimable et aimé qui saura vous rendre le bonheur qu'il attend de vous. Tout ce qui promet un bon choix a marqué le vôtre ; des liens d'amitié formés dès l'enfance, éprouvés par le temps, éclairés par l'étude des caractères; l'union des coeurs que le mariage affermit et ne produit pas, l'accord des esprits où des deux parts la bonté domine, où la gaité, la solidité se tempèrent mutuellement, feront succéder sans austérité des soins plus touchants aux jeux de l'adolescence. Ces convenances ne sont pas les seules,

» Voir sur ce sujet Appendice I.

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mais dies sont les plus importantes et les vrais garants du bonheur commun pour toute la vie dans Tétat où vous entrez. Du reste la connaissance que j*ai de vos principes et Texemple de Madame votre sœur me dispensent de faire avec vous des conditions. Si vous n'aimez pas les enfants vous aimerez vos devoirs. Cet amour me répond de Tautre et votre mari dont vous fixerez les goûts sur tant d'articles saura changer le vôtre sur celui-là.

» En prenant la plume, j'étais plein de ces idées. Les voilà pour tout compliment. Ce langage m'a paru le seul convenable entre vous et moi. Vous attendiez peut-être une lettre faite pour être montrée ; mais vous auriez dû me la pardonner et reconnaitriez-vous l'amitié que vous m'avez inspirée dans une épitre où je songerais au public en parlant à vous '? » -

La correspondance donne deux autres billets à M"* dlvemois, qui ne sont ni pour M"' Isabelle, ni pour sa sœur. L'un, du i*' août 1765, est adressé à la fille de M. d'Ivemois de Genève, qui avait envoyé à Rousseau une paire de manchettes. L'autre, du 9 avril de la même année, à une demoiselle Marianne Guyenet, petite cou-

< Le lacet de M"* Isabelle, gardé précieusement dans la £unille, mesure encore i"* 40 malgré les nombreuses coupures qui y ont été faites pour des amis et même des personnes royales — de la maison de Prusse , ci-devant souveraine de Neuchâtel. — On offrit aussi au prince royal à son passage au pays, en 1849, Tautographe d'une lettre de Jean- Jacques à M"* Isabelle. (Brochure Petitpierre, p. 7 et 9.)

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sine de M"* Isabelle. Il n'a que cinq lignes et mérite d'être relu en passant.

c< Au moins, mademoiselle, n'allez pas m'accuser aussi de croire que les femmes n*ont point d'âme ; car, au contraire, je suis persuadé que toutes celles qui vous ressemblent en ont au moins deux à leur disposition. Quel donmiage que la vôtre vous suffise ! J'en connais une qui se plairait fort à loger en même lieu. »

A ce billet subtil et galant la jeune fille ainsi provoquée répond aussitôt par une lettre ingénue et vive où se trahit à la fois le plaisir et l'embarras qu'elle éprouve de cette correspondance sur un sujet si délicat, avec le célèbre, et tant redouté, tant admiré M. Rousseau. Cette lettre est à la bibliothèque de Neuchâtel et pour clore ce chapitre des relations féminines de l'hôte de Mo tiers, je ne puis mieux faire que de la reproduire ici tout entière :

« Vous n'avez pas besoin, monsieur, de détruire auprès de moi la ridicule idée que nos commères du village se sont faite sur votre manière de penser des femmes. Vous n'auriez pas pu, même avec toute votre éloquence, me persuader que je n'ai point d'âme. Jamais je n'ai mieux senti la mienne que depuis que j'ai le bonheur de vous connaître ; mais une âme faite pour admirer, pour chérir ce qu'il y a de plus aimable et de meilleur a.... Je suis sûre que je m'explique mal, mais je compte beaucoup sur

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