‹ J.-J. Rouseau au Val de Travers, 1762-1765Chapitre 66 sur 135 · LE DINER DE CRESSIER · texte numérisé non relu

LE DINER DE CRESSIER

a Dupeyrou, qui avait une grande envie de se lier avec Rousseau, — il ne l'avait vu qu'une seule fois en passant au Val de Travers, — me fit prier de diriger nos courses vers une maison de campagne qu'il possédait à Cressier, entre les lacs de Neuchâtel et de Bienne et dans une situation assez agréable. Il fut convenu qu'après avoir visité quelques maisons le long du lac, je le conduirais insensiblement à celle de Cressier et lui conseillerais de la choisir ; qu'on nous y préparerait à d!ner et qu'on nous y attendrait. Nous arrivâmes en effet sur les deux heures; je lui fis voir les avantages et les commodités de cette nouvelle demeure ; elle paraissait assez lui plaire. Nous entrons dans la salle à manger ; nous nous y promenons ; il examinait tout avec un air de complaisance, lorsqu'un objet vint frapper sa vue et obscurcit tout à coup son visage, auparavant riant ; c'était dans un coin du buffet un grand pot d'argent et la jatte. — « Qu'est-ce, me dit-il, que cette argenterie -là? à qui appartient- elle? — Je l'ignore. — Quoi ! dans une maison à louer, dans une maison vacante, des pièces de vaisselle abandonnées 1 — On nous a laissés entrer sur notre bonne mine et nous ne ressemblons pas trop à des voleurs. — Il y a du mystère ici et je n'aime pas les mystères. A qui est cette maison que vous me proposez?... » Les questions se succédaient et je commençais à m'embarrasser dans mes réponses. Alors, à un signal convenu au Bied avec M. de Pury, lui et M. Dupejnrou, qui étaient dans une pièce voisine, entrèrent, avouèrent la petite supercherie, en demandèrent pardon et cherchèrent à m'excuser. Mais Rousseau, pour le moment inexorable, se retourna vers moi et me dit avec humeur : — « Monsieur, je n'aime pas qu'on me trompe, même pour mon bien. » On se mit à table ; le dîner ne fut pas gai , la conversation languissait; Rousseau était soucieux et ne

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