SÉJOUR A BROT. I
maussade ; je le crois bien : ils ne disent pas que c'est eux qui m*ont rendu tel. Il me semble que, malgré la pluie, nous n'étions point maussades à Brot, ni les. uns ni les autres.... »
n ajoute plus loin :
« La montagne est fort triste, inculte, déserte et n'a rien de l'admirable variété des montagnes de la Suisse. Si vous n'étiez pas redevenu un profane, je vous ferais ici l'énumération de notre maigre collection : je vous parlerais de tneum, de V oreille d'ours, du doronic, de la historte, du napel, du thymekea, etc. Mais j'espère que quand M. d'Eschemy, qui a appris la botanique en trois jours, sera près de vous, il vous expliquera tout cela....
» .... Je vous ennuie avec mon pédant étalage, mais si votre Henriette prenait du goût pour les plantes, comme mon foin se transformerait bien vite en fleurs ! Il faudrait bien alors, malgré vous et vos dents, que vous devinssiez botaniste. »
Ne croit-on pas, dans ces réminiscences aimables, pleines de bonne humeur et de malice, voir et entendre le bon Rousseau de Brot et du Chasseron que nous peint d'Eschemy ? On le retrouve encore au plus fort de sa mélancolie et dans les tristes années de son dernier séjour à Paris. Dans sa septième promenade, revenant toujours à la botanique et aux jouissances qu'elle lui procure, le souvenir d'une excursion qu'il a faite seul, autrefois, dans le Val de Travers, re-
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monte à son esprit; il revoit les lieux, les choses, et ressent, avec une vivacité étonnante, les impressions qu'il en avait éprouvées, jusque-là endormies en un coin obscur de son âme. Quoique ce passage soit un peu plus long et que chacun puisse le rechercher dans les Rêveries, je ne résiste pas au plaisir de le transcrire ici, afin d'achever et compléter par Rousseau luimême et sa plume magistrale, le tableau de ses pérégrinations dans nos montagnes.
« Je me rappellerai toute ma vie une herborisation que je fis un jour du côté de la Rohaila, montagne du justicier Qerc. J'étais seul, je m'enfonçai dans les anfractuosités de la montagne, et, de bois en bois, de roche en roche, je parvins à un endroit si caché que je n*ai vu de ma vie un aspect plus sauvage. De noirs sapins entremêlés de hêtres prodigieux, dont plusieurs, tombés de vieillesse et entrelacés les uns dans les autres, fermaient ce réduit de barrières impénétrables ; quelques intervalles que laissait cette sombre enceinte n'offraient au delà que des roches coupées à pic et d'horribles ^précipices , que je n'osais regarder qu'en me couchant sur le ventre. Le duc, la chevêche et l'orfraie faisaient entendre leurs cris dans les fentes de la montagne; quelques petits oiseaux rares, mais familiers, tempéraient cependant l'horreur de cette solitude ; là je trouvais la dentaire heptaphyllos, le cyclamen, le nidus avis, le grand laserpitium et quelques autres plantes qui me charmèrent et m'amusèrent longtemps; mais insensiblement dominé par la forte impression des objets, j'oubliai la
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botanique et les plantes, je m'assis sur des oreillers de lycopodium et de mousses, et je me mis à rêver plus à mon aise en pensant que j'étais là dans un refuge ignoré de tout l'univers, où les persécuteurs ne me déterreraient pas. Un mouvement d'orgueil se mêla bientôt à cette rêverie. Je me comparais à ces grands voyageurs qui découvrent une île déserte, et je me disais avec complaisance : Sans doute, je suis le premier mortel qui ait pénétré jusqu'ici. Je me regardais presque comme un autre Colomb. Tandis que je me pavanais dans cette idée, j'entendis peu loin de moi un certain cliquetis que je crus reconnaître ; j'écoute : le même bruit se répète et se multiplie. Surpris et curieux, je me lève, je perce à travers un fourré de broussailles du côté d'où venait le bruit, et dans une combe, à vingt pas du lieu mémo où je croyais être parvenu le premier, j'aperçois une manufacture de bas. » Je ne saurais exprimer l'agitation confuse et contradictoire que je sentis dans mon cœur à cette découverte. Mon premier mouvement fut un sentiment de joie de me retrouver parmi des humains où je m'étais cru totalement seul, mais ce mouvement, plus rapide que l'éclair, fit bientôt place à un sentiment douloureux plus durable, comme ne pouvant dans les antres mêmes des Alpes ' échapper aux cruelles mains des hommes acharnés à me tourmenter. Car j'étais bien sûr qu'il n'y avait peut-être pas deux hommes dans cette fabrique qui ne fussent initiés dans le complot dont le prédicant MontmoUin s'était fait le chef et qui tirait de plus loin ses premiers mobiles. Je me hâtai d'écarter cette triste idée, et je finis par rire en moi-même et de ma vanité puérile et de la manière comique dont j'en avais été puni.
» Du Jura 1