RESCRIT DU ROI
narque libre penseur entrant dans les vues du Conseil d*État veut bien
« Lui permettre de prendre par rapport à la réimpression des susdites Lettres de la montagne et de leur débit les arrangements qu'il croira devoir au bien public, après un examen réfléchi de ce que la prudence et une sage attention à éloigner tout ce qui pouiTait devenir une nouvelle source de désordre ou de division doivent lui faire observer. »
Mais il ajoute :
« Notre intention n'est cependant pas qu'on sévisse contre l'ouvrage en question par aucune de ces flétrissures publiques qui, indépendamment qu'elles sont opposées à l'esprit de modération qui doit toujours être celui des défenseurs de la vérité, donnent d'ordinaire aux écrits qu'elles proscrivent plus de publicité qu'ils n'en auraient eue sans une condamnation aussi éclatante, et font ainsi manquer le but de cette suppression. Nous ne doutons pas au reste que, comme vous êtes les premiers à rendre justice à la conduite réglée et aux bonnes mœurs du sieur Rousseau, vous ne so)dez de vous-mêmes portés à le laisser jouir paisiblement de la proteaion des lois, dans l'asile qu'il s'est choisi, et où notre volonté est qu'il ne soit en rien inquiété. »
De son côté, Rousseau attribue Tanimosité que M. de MontmoUin déploya contre lui, et par contre-coup le zèle subit que mit la Classe à empêcher la publication des Lettres et YÉdilion générale, au dépit qu'éprouva le pasteur de Mo-
tiers de n'avoir pu obtenir un intérêt dans cette affaire ^ Cette assertion est peut-être injuste; elle n'est pas absolument invraisemblable. Une foule de petites raisons inavouables et quelque fois inconscientes se mêlent souvent aux résolutions en apparence les plus désintéressées, et l'on ne peut douter avec Dupeyrou que l'influence des mécontents, des refuséSy n'ait été pour quelque chose dans l'échec d'une entreprise excellente en soi et que tout semblait favoriser. Un petit fait raconté plus tard par d'Escherny montre l'impression profonde que Jean-Jacques conserva de ce mécompte. Pendant son dernier séjour à Paris, beaucoup de personnes réclamaient les bons offices de d'Eschemy pour parvenir jusqu'au solitaire, et ses protégés trouvaient toujours un bon accueil.
Mais ayant voulu rendre ce service à M. Osterwald de Neuchâtel, Rousseau les reçut fort mal et dès ce moment sa porte fut fermée même à l'introducteur, qui n'y comprenait rien. Dupeyrou lui expliqua l'énigme en lui rappelant que ce M. Osterwald, chef de la société typographique de Neuchâtel, et qui désirait maintenant deve-
» Lettre à Dupeyrou, 8 avril 1765.
nir Fimprimeur des œuvres de Rousseau, avait quelques années auparavant fait par son crédit manquer cette entreprise parce qu'on avait refusé de Ty associer. D'Eschemy n'y pensait plus; Rousseau s'en souvenait tant cette histoire lui était restée sur le cœur.
On le comprend. Jean-Jacques avait fondé sur cette édition de Motiers la paix de ses dernières années et l'honneur de son nom; elle l'occupa longtemps. Il voulait en faire un chef-d'œuvre de typographie et s'assurer pas ce dernier effort le modeste revenu qui lui était nécessaire ^ C'est le 29 novembre 1764 qu'il en parle pour la première fois à Dupeymti :
« Vous savez que ié médite depuis longtemps de prendre le dernier cong^ du public par une édition générale de mes écrits pour passer dans la retraite et le repos le reste des jours qu'il plaira à la Providence de me départir. Cette entreprise doit m' assurer du pain sans lequel il n'y a ni repos, ni liberté parmi les hommes : le recueil sera d'ailleurs le monument sur lequel je compte obtenir
' Les ouvrages de Rousseau donnaient lieu à beaucoup de spéculations dont il ne profitait pas. Je n'ai vu nulle part dans la Correspondance et dans les Confessiotts Vindicaxion d'un volume que j'ai sous les yeux et qui est intitulé : Esprit, maximes et principes de M. Jean- Jacques Rousseau, de Genève, à Neuchâtel, et en Europe, chez les Libraires Associés, MDCCLXIV. L'auteur de cette compilation se flatte qu'elle sera agréable à M. Rousseau.
2 lé ÉDITION GÉNÉRALE.
de la postérité le redressement des jugements iniques de mes contemporains.
» L'édition que je propose de faire étant destinée aux grandes bibliothèques, doit être un chef-d'œuvre de typographie, et je n'épargnerai point ma peine pour que c'en soit un de correction *.
» Le libraire Fauche, aidé d'un associé, jugeant que cette affaire lui peut être avantageuse, désire de s'en charger; et pressentant l'obstacle que la pédanterie de vos ministraux * peut mettre à son exécution à Neuchâtel, il projette, en supposant l'agrément du G)nseil d'État, dont pourtant je doute, d'établir son imprimerie à Motiers, ce qui me serait très commode. »
Un libraire ou imprimeur de Lyon, nommé Reguillat, ayant eu vent de l'affaire, accourut et réussit à s'y fourrer à titre de directeur. Rousseau en estimait le produit net à cent mille francs, mais allant tout de suite au rabais il réduisait d'abord cette somme de moitié, puis ses préten-
' Rousseau aimait les estampes dans les livres ; il s'est beaucoup occupé de toutes celles qu'on a faites pour ses ouvrages. Il écrivait à Dupeyrou le !•' janvier 1766 : « M. Watelct a ranimé ici mon goût pour les estampes, parcelles dont il m'a fait cadeau. Je veux vous faire faire connaissance avec lui. Lorsque vous ferez imprimer mes écrits, il se chargera volontiers de la direction des planches et c'est un grand point que cet article soit bien exécuté. » En général et pour toutes choses Rousseau était minutieux, exact, attentif aux moindres détails ; il voulait que tout fût fait avec art, avec goût. On sait le soin qu'il mettait à recopier ses manuscrits et à l'arrangement de son herbier.
* Magistrats communaux, souvent en hostilité avec le Conseil d'État.
tions d'auteur au quart de cette moitié, appuyant sa demande, encore bien haute à ses yeux, du travail qu'allait lui coûter cette impression : « Travail assidu de trois ou quatre ans, qui sans doute achèvera de m'épuiser et me coûtera plus de peine à préparer et revoir mes feuilles que je n'en eus à les composer. » Et encore, dans la crainte qu'une telle somme en argent comptant ne gênât les entrepreneurs, il se contentait d'en recevoir la rente viagère.
Dupeyrou, chargé des pleins pouvoirs de Rousseau, s'occupa de cette négociation avec beaucoup de zèle et d'activité. Il obtint plus que Jean-Jacques ne demandait. Les droits d'auteur furent fixés à une pension viagère de seize cents livres de France et un présent de mille écus une fois payés.
Le traité était conclu mais non encore signé, lorsque les Lettres de la montagne venant s'ajouter à toutes les autres difficultés, la compagnie, n'osant plus même compter sur la tolérance du gouvernement ^ fut obligée de se dissoudre et l'entreprise s'évanouit.
» Le procureur-général S. Meuron écrivait encore à Rousseau le 14 avril : « Mylord m*apprend que le roi veut accorder la réim-
Cet échec mettait k pauvre écrivain dans un cruel embarras. Dupeyrou toujours dévoué l'en sortit, n prit la place de la société. C'est à cette occasion que Rousseau lui remit les matériaux de l'édition générale (de quoi fournir six volumes in-quarto) et la promesse des mémoires de sa vie. Cette rente de 1600 liv. s'augmentait d'une pension de 600 francs que Jean-Jacques accepta de lord Maréchal, dont le capital fut déposé entre les mains de Dupejnrou, et de deux autres petites rentes dues, l'une par le libraire Duchesne de Paris et l'autre par Rey, d'Amsterdam. Rousseau avait ainsi de quoi vivre honnêtement; il était tranquille aussi sur l'avenir de Thérèse Levasseur, à qui une pension de sept cents livres devait revenir après lui.
L'agitation toujours croissante qui troubla les dernières années du malheureux philosophe ne permit pas que cet arrangement fût complètement exécuté. Malgré les avantages qu'il y trouvait, Rousseau le résilia en 1768. La correspondance n'explique pas clairement les causes de
pression de vos ouvrages quelles que soient les remontrances de notre conseil et des ministres. » Mais les rois ne sont pas toujours obéis.
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cette résolution. Dupeyroufait ce qu'il peut pour la combattre, Jean-Jacques persiste avec une fermeté assez raide. Ni l'un ni l'autre ne disent le mot de la situation. On en est réduit à le chercher dans cette disposition noire et soupçonneuse , naturelle à Rousseau, si fort augmentée pendant le séjour d'Angleterre et sur le compte de laquelle on a jeté pêle-mêle, sans y regarder de ^plus près, tous les chagrins du pauvre philosophe et tous les torts de ses ennemis. Il avait pourtant raison cette fois, et sa susceptibilité n'est que trop justifiée.
C'est ici que se place l'histoire singulière découverte par M. Bonhôte, cette grande et sérieuse querelle, la seule qui assombrit un instant les longues relations de Rousseau avec Dupejrrou et menaça de les rompre.
C'était pendant l'été de 1767. Rousseau revenait d'Angleterre, triste, malade, découragé, et toujours sous l'empire de cette persécution réelle ou imaginaire dont il se croyait poursuivi. Dupe3nrou voyageait en Hollande. Ils ne s'étaient pas rencontrés depuis la séparation deNeuchâtel, et tous deux éprouvaient le désir de se revoir. Chez le pauvre fiigitif surtout ce désir avait l'in-
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tensité passionnée que son imagination surexcitée donnait à tous ses sentiments. Du i*' août au 17 octobre il écrit dix lettres à son ami toutes pleines d'amitié, d'impatience aflfectueuse et des plus pressantes instances d'accourir près de lui et d'y rester longtemps. Un amant n'a pas plus de tendresse, un père plus de sollicitude; il prévoit tout, il pense atout, au bien-être, au régime, aux plaisirs de « son cher hôte ».
Dupe3rrou sujet à la goutte en avait beaucoup souffert pendant son odyssée néerlandaise. De retour à Paris, il en est repris, et enfin, vers les derniers jours d'octobre ou les premiers de novembre, il arrive à Trye, fatigué, affaibli de ces attaques successives et en assez mauvais état.
Pour comble de malheur, à peine installé, le mal revient >plus aigu, plus violent que jamais. La fièvre s'empare du malade; il a des accès de délire. Rousseau éperdu le soigne, le veille, comme une mère son enfant; il ne le quitte ni de jour ni de nuit; il le presse de suivre ses avis très-judicieux, et chose étrange, le malheureux goutteux ne cède qu'avec une répugnance marquée; il se défie des conseils et des soins de son ami, une pensée horrible « commence à l'inquié-
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ter extrêmement et d'une façon extraordinaire. » Il parlait sans cesse des mauvais levains qu'il avait dans l'estomac. Ses regards, son air, ses mots entrecoupés avaient quelque chose de si étrange que Rousseau, s'en alarmant enfin tout de bon, résolut d'en pénétrer le mystère : « Que » devins-je, dit-il, quand, à force de l'examiner, » de le presser, de le conjurer d'expliquer so'n » silence obstiné, je parvins à comprendre qu'il » se croyait empoisonné, et par qui, mon » Dieu! »
Persuadé qu'une semblable idée, aussi absurde qu'atroce, ne pouvait surgir dans la tête d'un honnête homme, fût-il devenu fou, Rousseau soupçonna le domestique de Dupeyrou d'en être l'instigateur; il observa, interrogea ce garçon « dont le patelinage lui avait toujours déplu, » et n'en put rien tirer; il tenta également sans succès de faire revenir Dupeyrou de ses noires et folles idées :
a Je ne vis que ses dangers ; j'oubliai toute la fierté de Tamour-propre si justement indigné. Je fis parler le sentiment, la vérité, la vertu dans leur ton le plus énergique. Je le conjurai dans les plus tendres effusions de mon âme d*épancher la sienne avec moi. Tout fiit inutile. Sourd à la plus touchante voix du sentiment et de Tamitié, il ne
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me fit que des réponses obscures, équivoques, trompeuses, faussement négatives et que démentaient ses regards et son air. Dupeyrou est froid et concentré ; je le savais et ne l'en estimais pas moins ; je le croyais au fond très sensible. Je me trompais ; puisqu'il ne fut point ému de mes ang(»sses, il ne le sera jamais de rien. »
Rousseau fait appeler un médecin ; celui-ci ordpnne une potion cordiale et antispasmodique :
« J'étais alors seul avec le malade,* ayant envoyé coucher son domestique, qui avait passé la nuit auprès de lui. La potion devait être distribuée en plusieurs prises, je voulus moi-même les lui donner. La couleur en était grise, un peu noirâtre, et le blanc de la tasse faisant paraître la. liqueur encore plus noire, cette couleur le frappa extrêmement. Il me dit en me fixant et prenant la tasse : « Je la prends avec bien de la confiance. » Je vis à son air combien il mentait. Ce regard me déchira : mon âme à la fois navrée, indignée et élevée était prête à s'enflammer. Je me contins ; mais sentant l'horreur de mon sort et la noblesse de mon rôle, je me vis à la place du médecin Philippe, et je lui dis d'un ton qui seul l'eût désabusé, s'il avait su lire : « Oui, mon excellent ami, ayez la confiance d'Alexandre » et je vous promets que vous en aurez le succès. » Il but ; malheureusement il se trouva de la poudre précipitée au fond de la tasse; l'aspect de cette poudre acheva de l'effaroucher. Je le pressai de tout boire, il le fit, se laissa tomber sur son chevet et s'endormit à l'instant.
» Daignez, monseigneur, vous mettre un moment à ma place et juger mon état. Assis à son chevet, plus mourant que lui, je n'ôtais pas les yeux de dessus son visage.
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Je comptais les battements de son pouls, les reprises de sa respiration, les secondes que durait son sommeil. Il dormit ou parut dormir longtemps et c'était la première fois depuis son insomnie. Je ne savais si je devais me féliciter ou m'effrayer de ce long somme. Je saisis des moments de réveil pour lui faire prendre les autres prises à leur heure; il les prenait et s'assoupissait de nouveau.... Le médecin vint le soir et le trouva beaucoup mieux; j'en jugeais de même. Il s'obstina à se trouver beaucoup plus mal, et son domestique parlait comme lui. Enfin l'air de désespoir que je vis autour de moi, les mots cruels et entrecoupés du maître, les accablantes exclamations du valet me troublèrent et l'emportèrent sur la certitude que me donnaient son visage et son pouls de son meilleur état. L'effroi, le frémissement, la douleur de perdre en lui tout ce qui m'attachait encore à la vie, les terribles circonstances de cette perte, tout cela me tourûa la tête et me mit toutà-fait hors de moi. Je me précipitai sur mon ami, collant mon visage sur le sien, l'inondant de mes pleurs et poussant des cris à demi étouffés. Je ne sais ce que je lui dis dans mon transport, mais je sais très certainement que le plus ardent de mes vœux était de pouvoir expirer à l'instant même. Quel effet, monseigneur, croiriez-vous que fit tout cela sur son esprit rampant et préoccupé? Le barbare fn'osa reprocher que je choisissais l'instant de sa plus grande faiblesse pour lui donner une commotion qui l'achevât. Cette indignité fit enfin l'effet que tout le reste n'avait pu faire. En ce moment je sentis toute mon estime, tout mon attachement, toute ma tendresse pour lui s'éteindre jusqu'à
la dernière étincelle
» J'ai fait depuis tout par devoir, par humanité, par 'vertu, rien par amitié et sans me relâcher en rien; j'ai vu cet homme injuste et dur, insensible à mes infatigables
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soins, à ceux de ma sœur ', aux alarmes, aux angoisses, aux embarras de toute espèce dont deux personnes seules sont surchargées par le maître et par le valet, s'exempter de toute sensibilité, de toute attention, de toute reconnaissance par une opinion non moins extravagante qu'horrible, qui ne saurait même être sincère, et que l'ingratitude seule a pu nourrir en lui, pour se dispenser de sentir qu'il me doit la vie.
Des scènes pareilles auraient suffi pour troubler une âme plus calme que celle de Jean-Jacques, si facile à. émouvoir. Après avoir échoué par les effusions de sa tendresse, il essaya de la plus simple raison pour ramener son ami à un jugement plus équitable, et lui fit voir qu'il avait tout à perdre par sa mort, rien à gagner. Ce moyen ne réussit pas mieux. La guérison même, qui s'avançait à grands pas, ne pouvait détromper le malade. A mesure qu'un sjrmptôme fâcheux disparaissait, il reportait à un autre la certitude de sa mort inévitable et prochaine. Cette page serait une excellente scène de comédie, si le fond n'en était pas si triste. A la fin, Rousseau se demande « ce que fera désormais Dupeyrou, se sentant totalement guéri, cherchant du poison partout et n'en trouvant nulle part ».
» Rousseau avait pris le nom de Renou, et appelait Thérèse,. M"* Renou, sa sœur.
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Après tout cela, Rousseau ne pouvait rester l'obligé de son hâte. Pendant la crise même il lui rendit le papier que Dupeyrou lui avait envoyé en Angleterre pour sûreté de leurs engagements, papier encore cacheté et sur le dos duquel il se borna à signer une renonciation absolue, à quel titre que ce fût, dans les biens de Dupeyrou, se déclarant le dernier des infimes, s'il en acceptait jamais rien. H tint parole, nous l'avons vu, malgré les instances de son ami, revenu à de meilleurs sentiments. Deux lettres, non moins curieuses que le mémoire adressé au prince de Conti, complètent et terminent cet épisode singulier. Le jeudi 26 novembre 1767, Dupeyrou étant encore à Trye, chez Jean- Jacques, lui écrit. Il reconnaît la folie des soupçons extravagants qu'il avait conçus, mais loin de s'en excuser, il se plaint amèrement de la sévérité de Rousseau, et lui reproche sa conduite' en cette circonstance, et surtout la remise de son engagement.
Rousseau, le lendemain, lui répond sur le même ton. Qu'on en juge par ce début :
« Je vois, monsieur, par ce qui s'est passé ici depuis votre arrivée, et par ce que vous vepez de m'écrire, que vous donnez une fort grande attention aux mots, et une fort petite aux choses.
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» Je vous avoue que la chose à laquelle je me serais le moins attendu de votre part, dans ces circonstances, eût été des reproches et des plaintes, et je croyais avoir assez bien mérité de vous pour que vous fussiez plus sensible à mes soins qu'à mes torts. J'ai pu, dans l'indignation d'une Âme fière, user avec vous de quelques nK>ts durs et peu mesurés. En cela j'ai fort mal fait. Mais tout ce que vous m'avez dit et fait, tandis que je vous sauvais la vie, n'était pas dur, il était atroce et n'a ni ralenti mes soins, ni changé ma conduite envers vous. Vous étiez, dites-vous, dans le délire de la fièvre ; il est vrai. Mais si vous m'eussiez poignardé dans ce délire, n'en auriez-vous eu nul regret après cela? Vous avez fait pis que de me poignarder, etc. »
Cependant la lettre finit par ces paroles conciliantes :
« Croyez*moi, Dupeyrou, passons-nous nos défauts et soyons amis. Ne cherchons ni dans l'amitié, ni dans l'humanité une perfection que nous n'y pouvons pas mettre, et croyons qu'en triant parmi les autres hommes, il serait difficile à chacun des deux de mieux choisir. »
Ce bon conseil, chose rare, fiit suivi, Rousseau et Dupeyrou demeurèrent amis, et cette querelle, en changeant leurs rapports d'intérêts à l'honneur de Rousseau, ce me semble, ne refroidit point leurs relations d'amitié.
Tout le détail de cette aventure si curieuse et si peu connue, tracé de la main de Jean-Jacques^ de sa plus belle écriture, se trouve à la biblio-
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thèque de Neuchâtel. Dupeyrou le connaissait donc; il aurait pu le détruire; il se contenta de le passer sous silence. Mais on ne comprend pas qu'avant M. Bonhôte, personne n'ait eu ridée de publier une pièce aussi intéressante '. Rousseau n'a rien écrit de plus'^vif, de plus touchant^ de plus ému. On assiste à te drame fantastique » on en suit avec anxiété toutes les scènes. Sous le coup des soupçons inexplicables de son ami, frémissant d'indignation, tourmenté du parti que ses ennemis pourront tirer de cette accusation pour le perdre, il s'adresse au prince de Conti, son protecteur, son hôte de Trye, et lui expose la situation affreuse dans laquelle il est tombé. La lettre est datée du 19 novembre ; elle n'a pas été envoyée et Jean-Jacques, avec sa bonté de cœur habituelle, l'eut bientôt oubliée.
Sa première lettre à Dupeyrou, après le séjour de Trye, ne laisse pas même entrevoir qu'il y ait eu entre eux le moindte nuage. Qu'on en juge par le début :
* Nous la donnons tout entière à la fin de ce volume, ainsi que les lettres qui en sont le complément indispensable. Désormais ces Inèees ne peuvent plus être omistt dans l'oeuvre de Rousseau.
APPEKDICE n« }.
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« Ce 6 janvier 1768.
» J'étais, mon cher hôte, dans un tel souci de votre voyage que... j'envoyai trois fois de suite à Gisors : enfin je la reçois cette lettre si impatiemment attendue, et après l'avoir déchirée pour l'ouvrir plus vite, au lieu du détail que j'y cherchais, j'y vois pour début celui du départ de mes lettres. Mon Dieu, qu'en le lisant vous me paraissiez haïssable I Ma foi, si c'est là de la politesse, je la donne au diable de bon cœur.
» Enfin vous voilà heureusement arrivé, malgré ce premier accident dont l'histoire m'eût fait trembler si votre lettre n'eût été datée de Paris. Qjnvenez qu'en ce momentlà vous dûtes sentir qu'il n'est pas inutile à un convalescent d'avoir avec soi un ami en route et qu'au fond du cœur vous m'avez su gré de ma tricherie. \ oilà les seules que je sais faire, mais je ne m'en corrigerai pas ^ »
Or cet ami, ce compagnon dont Rousseau avait eu soin de pourvoir son malade n'était rien moins que le colonel Pury, venu sur ses instances tout exprès de Neuchâtel *.
' On lit dans le discours préliminaire que Dupeyron mit en tête du sixième livre des ConfessUms, dans l'édition de 1793, faite sous sa direction :
« J'aimai Rousseau et le plaignis quand il m'a méconnu, je n*ai vu dans son erreur qu'une raison de plus de le plaindre, et mon cœur n'a point justifié, en changeant pour lui, sa triste défiance si injuste à mon égard, mais que ses longs chagrins rendaient bien excusable. »
* Il lui avait écrit pour cela le 13 décembre. Je reproduirai dans le même Appendice cette lettre si honorable pour Jean- Jacques, surtout après ce qui venait de se passer, ainsi que
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Je reviens à mon sujet. L'épisode que je viens de raconter ne fut pas sans influence probablement sur le parti que prit Jean-Jacques, à la même époque à peu près, de refuser aussi la pension de lord Maréchal. Dupeyrou en était l'intermédiaire . Rousseau traite ce sujet dans ses lettres du 24 mars et du 10 juin 1768. Je ne sais s'ils parvinrent à s'entendre et comment ces questions furent réglées définitivement. Quoi qu'il en soit, Rousseau ne laissa pas moins « à son cher hôte » ses papiers et ses manuscrits — parmi lesquels il y avait le commencement des mémoires — avec l'autorisation « d'en tirer parti après sa mort ou de les livrer aux flammes. » Ce témoignage de confiance efiace tout.
Dix ans plus tard, à Ermenonville, quelques mois avant la mort de Rousseau, Moultou étant allé visiter son vieux maître, reçut de ses mains les Confessions, et tous les écrits qu'il possédait encore.
d'autres qui n'ont encore été imprimées que dans un recueil peu connu : le ^usée historique de Neucbâtel et Vaîangin, de M. G. -A. Matile.
230 GËKËROSITÈ DE ROUSSEAU.
(iuoique pauvre, ou peut-être à cause de cela, Rousseau était généreux. Le témoignage qu'il se rend à cet égard dans les Confessions est confirmé par tous ceux qui l'ont connu :
« Je devais, j*ose le dire, être aimé du peuple dafis ce pays4à comme je Tai été datis tous ceux où j'ai vécu, ver-^ sant les aumônes à pleines mains, ne laissant sans assistance aucun indigent autour de moi, ne refusant à personne aucun service que je pusse rendre et qui fût dans la justice, me familiarisant trop peut-être avec fOuf le monde et me dérobant de tout mon pouvoir à toute distinction qui pût exciter la jalousie. »
Dupe3rrou rie manque pas de relever ce trait de caractère dans sa défense de Rousseau, et il cite à l'appui le passage suivant d'une lettre écrite de Paris « par un artiste neuchâtelois distingué' par ses talents, ses connaissances et son mérite personnel, M. F. B. » (probablement le célèbre horloger Ferdinand Berthoud, dont les descendants sont encore établis à Arg«nt^ail non loin de Montmorency) :
« Je vais souvent visiter Tancierme demeure de M. Rousseau, appelée THermitage ; c'est à deux pas d'une campagne