‹ J.-J. Rouseau au Val de Travers, 1762-1765Chapitre 87 sur 135 · GÉNÉROSITÉ DE ROUSSEAU. 23 I · texte numérisé non relu

GÉNÉROSITÉ DE ROUSSEAU. 23 I

à moi. La mémoire de notre estimable philosophe y est dans la plus grande vénération. Je suis toujours dans l'enchantement lorsque je puis en parler avec les habitants de ce canton, qui le regardaient comme leur père et l'arbitre de leurs différents. Cétait Rousseau qui aidait à les soulager et qui rétablissait la paix dans les familles. C'est pourtant là Thomme que Ton a persécuté '. »

Un homme distingué qui a connu Jean-Jacques plus tard et qui ne l'a point flatté, M. de Saint- Germain, écrit de lui :

« Je l'ai vu malade du mal d'aufrui et se privant du nécessaire pour soulager les malheureux. »

Au plus fort de leur querelle, M. de MontmoUin lui rend le même témoignage ; on lit dans sa réfutation :

« .... M. Rousseau s'est fait aimer et estimer dans ces cantons par sa douceur, son affabilité, sa modération, son silence et ses aumônes qu'il fait sans ostentation, car quoiqu'il ne soit pas riche, ni près de là à ce que je crois, il

< Il y â quelques années, étant à Montmorency, je demandai à un jardinier la maison de Rousseau? — Ma foi 1 me répondit-il, je n'en sais rien, et je crois qu'elle n'existe plus, car tout est bien changé par ici ; il parait que c'était un brave homme, ce Rousseau 1 chacun veut voir sa maison, mais qu'est-ce qu'il a donc fait pour qu'on en parle tant? Est-ce qu'il était riche? — Non, il était pauvre, et il a fait des livres. — Ahl — Sans rien ajouter à cette exclamation, l'honnête ouvrier s'éloigna tout pensif. Pendant les misères du triste hiver de 1766-67, Rousseau envoya de Londres à ses compatriotes la somme de 350 fr., plus du quart de son revenu î

se rend recommandable par ce dernier endroit et s'élargit beaucoup, sans éclat, le jour qu'il communia. »

De tous les souvenirs conservés de Jean- Jacques au Val de Travers, les plus précis, les plus répandus sont ceux de sa bienfaisance, de sa bonhomie et de ses promenades. On a fort oublié le reste et pour cause. Chacun sait encore, sans pouvoir dire ni d'où ni comment, qu'il donnait beaucoup, se montrait familier en toute rencontre et courait sans cesse.

Dans son opuscule intitulé Rousseau et les Genevois j M. Gaberel raconte qu'une vieille femme, originaire de Motiers, lui a mainte fois parlé du philosophe :

« Ah ! nous étions, disait cette femme, de vilains polissons dans le village pour tourmenter ainsi ce bon monsieur Rousseau ; on le disait un peu timbré, il se croyait toujours poursuivi par ses ennemis, et pour lui faire peur les filles et les garçons se cachaient derrière les sapins et lui criaient : « Prenez garde, monsieur Rousseau, demain ils viendront » vous prendre », et c'était d'autant plus mal à nous que ce bon monsieur Rousseau se dépouillait de tout pour les pauvres ; il partageait son dîner avec les plus misérables, et bien souvent ayant faim à la maison, c'est lui qui nous a nourris. Quant à l'affaire des pierres, c'est Thérèse qui nous les a fait porter sur la galerie dans nos tabliers ; c'est nous qui en avons jeté deux ou trois petites contre les vitres, et

nous avons bien ri quand nous avons vu le lendemain M. le châtelain qui mesurait les gros cailloux posés dans la galerie croyant qu'ils avaient brisé les fenêtres, comme si des pierres grosses comme le poing pouvaient passer par des trous de noix '. Et puis M. Rousseau avait Tair si épouvanté qu'on s'étouffait de rire.... Mais quand il est parti quelques jours après et que nous n'avons plus rien reçu à manger, on a eu pour longtemps â se repentir de nos sottises. »

On verra le peu de valeur de ces déclarations pour ce qui regarde la fameuse histoire des pierres. En ce qui concerne la bienfaisance, . leur exactitude ne peut être contestée, et la tradition, je le répète, les confirme absolument. Elles s'accordent aussi avec les Confessions sur l'habitude bourgeoise, familière que Rousseau avait d'aborder tout le monde, d'entrer dans les maisofis, de causer avec le premier venu, et plus volontiers avec les humbles et les petits. On indique encore de modestes demeures isolées où il aimait à s'arrêter, et plusieurs familles de paysans et d'ouvriers mettent à rappeler la bienveillance du célèbre écrivain pour leurs grands-pères un orgueil semblable à celui des

I La galerie étant extérieure et ouverte, les pierres qu'on y jetait du dehors ne pouvaient casser aucune vitre, à moins de pénétrer dans Tappartement.

gentilshommes qui exaltent les hauts faits de leurs aïeux. Et, de fait, cette préférence de Jean-Jacques vaut bien un blason; elle prouve tout au moins de l'intelligence et de l'honnêteté.

Rousseau s'intéressait à tous et à tout. De temps immémorial, chacun des villages du Val de Travers possède une société de tir; société bien modeste, — les prix se comptent par centimes, — mais dont le jour de réunion est encore aujourd'hui une fête de famille pleine d'entrain et de gaîté. Rousseau y fut invité sans doute, eus'y associa, car on conserve à Motiers comme une relique curieuse deux grands et beaux plats d'étain, de plus d'un pied de diamètre, sur le rebord desquels est gravée l'inscription Suivante :

« Donné par J.-J. Rousseau au prix des mousquetaires de Motiers,» l'année 1764. »

Au mois d'avril 1763, neuf mois environ après que le fugitif d'Yverdon se fut mis sous la protection du grand Frédéric, dans sa souveraineté de Neuchâiel et Valangin, le maréchal Keith accorda à son ami le philosophe la naturalité de l'État, mais Jean-Jacques ne devint

point pour cela bourgeois, ou, comme on dit en Suisse, communier ' de Motiers.

C'est Couvet, village voisin, qui a eu la généreuse pensée d'offrir au grand exilé le titre et les droits de membre de la commune. L'acte est du I*' janvier 1765 ^. J'en donne le texte à la fin

' > Le mot est vieux, mais de bonne souche française. Voluire Ta employé dans ce sens.

Au temps de Rousseau la naturalisation devait précéder rentrée dans une commune. On pouvait être Neuchâtelois sans posséder aucun droit de bourgeoisie. Aujourd'hui la nationalité suisse a pour base la commune. Elle n'existe ou ne s'accorde qu'à la condition d'avoir ou d'acquérir une commune. Les communes s'achètent et leur prix est en proportion de leur fortune. On peut en avoir plusieurs — c'est le cas de la plupart des anciennes familles — non-seulement dans un canton, mais dans deux, ou trois, ou plus. Cela n'ajoute rien aux droits civils et politiques du citoyen suisse ; mais, suivant les lieux et les circonstances, il en peut résulter certains avantages particuliers. Quelques communes riches accordent à leurs membres domiciliés la jouissance des terres et des pâturages communs, des répartitions de bois, parfois d'argent. Toutes ont l'obligation de secourir et d'entretenir leurs ressortissants pauvres, selon leurs ressources toutefois, sans égard au lieu qu'ils habitent. Si Rousseau avait eu des enfants reconnus, leurs descendants dans l'indigence, pourraient s'adresser à la commune de Couvet. Une nouvelle loi, en organisant les municipalités dans le canton de Neuchâtel, a réduit les communes à ce rôle hospitalier. Elles administrent leurs biens, sous le contrôle de l'État, et tout ce qui, de leurs revenus, n'est pas absorbé par la Chambre de charité, rentre dans la caisse municipale.

* MM. Mouchon et Beauchâteau n'étaient donc pas à Motiers, comme le dit M. Gaberel, quand Rousseau en reçut l'avis ; leur visite est du mois de septembre 1762. Rousseau écrivait à M. d'Ivemois le 7 janvier 1765 : « J'oubliais de vous dire que

de ce volume, ainsi que celui de la lettre de naturalisation. Ces pièces, essentielles dans l'histoire du séjour de Rousseau au Val de Travers, peignent au vif les idées et les mœurs, les gens et les coutumes du pays à cette époque '.

Rousseau fiit trèsrsensible à ce témoignage d'estime et de respect.

De son côté, le gouverneur chargea le châtelain du Val de Travers de se rendre à Couvet et d'exprimer à cette conununauté « le plaisir et la

le premier de ce mois, messieurs de Couvet me firent prier, pir une députation, de vouloir bien agréer la bourgeoisie de leur communauté; ce que je fis avec reconnaissance; et le lendemain, un des gouverneurs avec le secrétaire m'apportèrent des lettres conçues en termes très obligeants et très honorables, et dans le cartouche desquelles, dessiné en miniature, ils avaient eu l'attention de mettre ma devise. Je leur dis, car je ne veux rien vous taire, que je me tenais plus libre, sujet d'un roi juste, et plus honoré d'être membre d'une communauté, où régnaient l'égalité et la concorde, que citoyen d'une république où les lois n'étaient qu'un mot et la liberté qu'un leurre. Il est dit dans les lettres que la délibération a été unanime aux suffrages de cent vingt -cinq voix.

» Hier l'abbaye de l'arquebuse de Couvet me fit offrir le même honneur et je l'acceptai de même. Vous savez que je suis déjà de celle de Motiers. Je vous avoue que je suis plus flatté de ces marques de bienveillance, après un assez long séjour dans le pays pour que ma conduite et mes mœurs y fussent connues, que si elles m'eussent été prodiguées d'abord en arrivant. »

Les abbayes étaient aussi et sont encore des sociétés de tir. Voilà donc Rousseau mousquetaire et arquebusier 1

' Appendice n" 4.

» satisfaction qu'il avait reçue de la réception » de monsieui; Rousseau à communier de ce » lieu.... »

Le secrétaire communal ajoute à cette mention (le 20 février 1765) :

« Cette démarche sensible à la Communauté, autant qu'elle peut l'être, elle m'a ordonné d'en faire note sur ce registre pour servir de monument, et elle a supplié mon dit sieur le capitaine et châtelain d'en rendre nos très-humbles actions de grâces à milord et de nous recommander à sa haute protection. »

On s'étonne que les gens de Motiers n'aient pas tenu à honneur aussi d'inscrire le nom glorieux de leur hôte parmi ceux de leurs concitoyens, surtout en se souvenant des bonnes relations qu'ils soutenaient avec lui à ce moment-là. Peut-être y a-t-il eu un peu de rivalité de voisinage ; peut-être, blessés d'avoir été prévenus, n'ont -ils pas voulu du rôle d'imitateurs qui ôtait à une offre de ce genre son principal mérite ^ ?

' Dupeyrou écrivait à Rousseau le 20 janvier : « On dit que ceux de Motiers enragent de n'avoir pas eu les gants de cette idée et ils ont raison d'enrager. »

La réception officielle eut lieu à Couvet en grande cérémonie, et l'on peut, croire que musique, drapeaux, discours et banquet n'y manquèrent pas. On avait envoyé au nouveau communier le plus beau char-à-banc de l'endroit, conduit parle fils de l'un des notables. Ce jeune garçon fut toute sa vie très-fier de cette mission; cependant il racontait avec un certain dépit que Jean-Jacques ne lui adressa pas une fois la parole, tout absorbé qu'il était à lire et relire à demi-voix, comme un écolier qui apprend sa leçon, un petit papier tout griflFonné. C'était un compliment de remercîments. Malgré cela, dès qu'il fut en présence de l'auguste assemblée des communiers de Couvet, l'orateur troublé ne put prononcer que quelques mots à peine intelligibles, de sorte qu'au retour, maussade et préoccupé, il n'en marmotta que mieux un monologue aussi ennuyeux, et aussi peu flatteur pour son jeune automédon, que celui du matin.

Lorsque, l'année suivante, le séjour de Motiers sembla impossible à Jean- Jacques, messieurs de Couvet le pressèrent vivement « de venir occuper au milieu d'eux, un logement tout meublé qu'on

lui tenait prêt et où ils sauraient bien le défendre contre quiconque oserait attenter à sa sûreté, lui offrant en même temps les voitures pour transporter ses effets et tous les soins nécessaires pour qu'il pût déménager au moment même ^. »

Ses amis de Neuchâtel l'avaient déjà précédemment engagé à prendre ce parti. Le colonel Pury lui écrivait le 3 avril :

« Il nous tarde que vous sortiez d'un lieu où Tair que vous respirez doit vous paraître empoisonné. S'il n'y a pas de raisons supérieures qui s'y opposent, je serais à l'aise de vous savoir à Couvet, chez vous, en compagnie d'un vrai pasteur, point théologien, point ministre, avec un consistoire qui vous respecte, et au milieu d'un peuple qui vous tend les bras. Dupeyrou m'a dit qu'il vous avait écrit là-dessus, en vous proposant notre secours corporel pour le déménagement. Nous sommes à vos ordres et au moindre si^e nous volerons à vous. »

Le pasteur de Couvet que vantait M. de Pury s'appelait Simon Petitpierre; il était d'une famille sacerdotale qui comptait à cette époque quatre frères ministres, également distingués par le talent et par le caractère. Henri-David, l'aîné, fut en correspondance avec Rousseau et l'on voit par plusieurs de ses lettres combien il

» Lettre de Dupeyrou à lord Keith.

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