‹ J.-J. Rousseau à MontpellierChapitre 1 sur 2 · BIBLIOTHECA · texte numérisé non relu

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Extrait des Mémoires dont l'Académie de Montpellier, Section des Lettres, a volé l'impression.

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Il n'est personne, ayant dans sa jeunesse feuilleté les écrits de J.-J. Rousseau, qui ne sache que cet homme célèbre a habité durant quelques mois la ville de Montpellier. Plusieurs lettres de sa Correspondance en font foi ; il en est question aussi à la première partie de ses Confessions ; et pourtant , aucun des chroniqueurs qui se sont occupés de retracer l'histoire de Montpellier pendant la première moitié du dernier siècle , ne mentionne , même en passant , ce séjour de J.-J. Rousseau dans notre ville.

L'ignorance des faits et des documents que je vais rapporter et que des circonstances fortuites ont récemment mis en lumière, peut seule expliquer ce silence absolu gardé par tous ces écrivains, sur un

point d'histoire locale d'un intérêt bien supérieur cependant à celui de tant d'autres particularités qu'on rencontre dans leurs récits '.

Je viens combler celte lacune de la tradition, et, grâce aux découvertes précieuses dont j'ai parlé , marquer d'une manière certaine les traces du passage de J.-J. Rousseau dans notre ville, et fixer, en lesrassemblant, les divers souvenirs qui se rattachent à ce voyage.

Le but de cet écrit, je le déclare en commençant, n'est nullement d'examiner d'une manière générale le caractère et les œuvres de J.-J. Rousseau.

Si telle eût été ma pensée , la publication non encore terminée et qui se continue depuis bientôt deux ans, dans un recueil littéraire des plus estimés ^, d'une série d'études de M. Saint -Marc Girardin sur J.-J. Rousseau, sa vie et ses ouvrages, m'aurait sans aucun doute fait renoncera ce projet. Il est impossible, en effet, de présenter d'une manière plus complète et avec autant de finesse d'esprit et de sijreté de jugement que ne le fait le

* Sans citer les nombreux ouvrages que j'ai dû vérifier et qui tous sont muets sur ce fait , je me bornerai à constater que dans un i,7o/ye de J.-J. Rousseau , couronné par la Société populaire de Montpellier , et prononcé dans le temple de la Raison , le 20 floréal an II , par J.-J, Rouvière , membre de la Société (brochure in 8° de 80 pages, publiée à Montpellier en 1792), on ne trouve pas même indiqué le séjour de Rousseau dans notre ville. '^ La Revue des Deux-Mondes : années 1852-1853.

savaut professeur de la Sorbonne, l'analyse physiologique du citoyeo de Genève, comme homme, comme philosophe, comme écrivain.

Mon travail n'est qu'une œuvre d'appréciation toute spéciale de J.-J. Rousseau, dans ses rapports avec les hommes et les choses de Montpellier. Ce ne sera pas ma faute si, durant le cours de ce récit, j'ai plus souvent l'occasion de relever les travers de son caractère et les singularités de son humeur, que de faire ressortir le côté brillant de ses qualités et la profondeur de son génie; ce sera la faute de mon sujet, et c'est à tort qu'on induirait de là, pour cet écrit, une portée qu'il ne doit pas avoir.

C'était durant l'automne de 1737. Rousseau venait d'accomplir sa vingt-cinquième année. Il avait été jusque-là, successivement, commis greffier, puis apprenti graveur à Genève , laquais à Turin , séminariste et maître de chapelle à Annecy, professeur de musique à Lausanne, truchement d'un archimandrite grec à Fribourg , copiste de musique à Lyon, employé au cadastre à Chambéry.

Depuis le dimanche des Rameaux de l'année 1728, jour où il la vit pour la première fois , c'est-à-dire depuis I âge de seize ans , il était le protégé et en dernier lieu l'hôte et l'ami de madame de Warens.

Su sanl<^ , assez gravement altérée, allait dépérissant (le plus en plus. «Je ne sais, dit-il, d'où venait qu'étant bien conformé par le coffre et ne faisant d'excès d'aucune espèce, je déclinais à vue d'oeil. J'ai une assez bonne carrure , la poitrine large , mes poumons doivent y jouer à l'aise ; cependant j'avais la courte haleine , je me sentais oppressé, je soupirais involontairement , j'avais des palpitations , je crachais du sang ; la Gèvre lente survint , et je n'en

ai jamais été bien quitte Pour m'achever, ayant

fait entrer un peu de physiologie dans mes lectures, je m'étais mis à étudier l'anatomie... Trouvant dans chaque maladie des symptômes de la mienne , je croyais les avoir toutes, et j'en gagnai par-dessus une plus cruelle encore , la fantaisie de guérir. C'en est une difficile à éviter quand on se met à lire des livres de médecine. A force de chercher, de réfléchir, de comparer, j'allai m'imaginer que la base de mon mal était un polype au cœur.... Je tendis tous les ressorts de mon esprit pour chercher comment on pouvait guérir d'un polype au cœur, résolu d'entreprendre cette merveilleuse cure.

«Dans un voyage qu'Anet ' avait fait à Montpellier pour aller voir le Jardin des Plantes et le

' Je n'ai pas besoin de rappeler ce qu'était Claude Ancl , ce serviteur favori, botaniste par sentiment, qui partageait avec J.-.I. les douceurs de l'intimité de madame de Warens.

démonstrateur, M. Sauvages, on lui avait dit que M. Fizes avait guéri un pareil polype. Maman (c'est le nom, comme on sait, que Rousseau donnait à madame de Warens ) , maman s'en souvint et m'en parla. Il n'en fallut pas davantage pour m'inspirer le désir d'aller consulter M. Fizes. L'espoir de guérir me fait retrouver du courage et des forces pour entreprendre ce voyage. L'argent venu de Genève en fournit le moyen *. Maman, loin de m'en détourner, m'y exhorte , et me voilà parti pour Montpellier *. »

Rousseau quitta les Charmettes (près Chambéry) le 10 ou le 11 septembre 1737. Il partit à cheval; mais le cheval le fatiguant trop, il prit une chaise à Grenoble : c'était alors la seule manière de voyager pour le public, les diligences n'ayant été établies que plus tard.

« J'ai eu le bonheur , écrit-il de Grenoble le 13 septembre à madame de Warens , de trouver pour Montpellier en droiture une chaise de retour, j'en profiterai. Le marché s'est fait par l'entremise d'un ami. Il ne m'en coûte pour la voiture qu'un louis de 2i francs, Je partirai demain matin.... Je

^ Cet argent était le bien qui lui revenait dans la succession

de sa mère ; ce qui se réduisait à fort peu de chose , ainsi qu'il le

dit lui-même dans un autre endroit. ( Tom. I des Confessions ,

pag. 363 ; édition de Rousseau en 20 vol., de Werdet et Lequien.)

2 Cmfess. ; tom. I , pag. 320-365.

compte pouvoir être à Montpellier mercredi au soir , le 18 courant * . »

Il est évident qu'en fixant, pour l'époque, à cinq jours seulement le temps du trajet de Grenoble à Montpellier, Rousseau avait compté sans la rencontre qu'il fit à Moirans , de madame de Larnage . Cet épisode imprévu dut nécessairement mettre en défaut ses calculs sur la durée de son voyage. Il suffit, pour en être convaincu, de parcourir les détails nombreux, et si peu voilés, dans lesquels il enire , dans ses Confessions , au sujet de cette aventure galante. Passons ces détails sous silence, et allons rejoindre notre voyageur au Pont-de-Lunel , où il s'arrêta un jour pour faire bonne chère avec la compagnie qu'il y trouva.

«Ce cabaret, dit-il, le cabaret du Pont-de- Lunel , le plus estimé de l'Europe, méritait alors de l'être. Ceux qui le tenaient avaient su tirer parti de son heureuse situation , pour le tenir abondammentapprovisionnéetavec choix. C'était réellement une chose curieuse de trouver dans une maison seule et isolée au milieu delà campagne, une table fournie en poisson de mer et d'eau douce, en gibier excellent, en vins fins , servie avec ces attentions et ces soins qu'on ne trouve que chez les grands et les riches; et tout cela pour vos 35 sous. Mais le

' Corresp.; tom. I , pag. 35.

Pont-de-Lunel ne resta pas longtemps sur ce pied, et à force d'user sa réputation, il la perdit enfin tout-à-fait *. »

Rousseau ne dit nulle part d'une manière précise quel jour il arriva à Montpellier. Les diverses causes de retard qui viennent d'être signalées ne durent pas lui permettre d'y être rendu le 18 septembre , comme il l'avait annoncé dans sa dernière lettre écrite de Grenoble.

La première lettre datée de Montpellier que nous trouvons dans sa Correspondance , est du 23 octobre , et l'on y lit ces mots : « Voici un mois passé de mon arrivée à Montpellier. » C'est donc entre le 18 et le 22 septembre qu'il faut placer la date de cette arrivée.

Rousseau , qui avait oublié durant sa route qu'il était malade , s'en souvint en arrivant à Montpellier.

Son premier soin fut de s'occuper de sa santé.

a J'allais, dit-il, consulter les praticiens les plus illustres , surtout M. Fizes ; et , pour surabondance de précaution , je me rais en pension chez un médecin '. »

Ce voyage de J.-J. Rousseau à Montpellier , dans le but de se faire guérir, et l'empressement qu'il met , dès son arrivée, à s'entourer des soins de la

' Confess.; tom. 1, pag. 378.

"^ Confess.; tom. I , pag. 379.

Faculté, prouvent qu'il était loin , à cette époque, d'avoir conçu contre les médecins l'injuste et inexplicable prévention qu'il laisse éclater plus tard dans d'autres parties de ses ouvrages.

«Nos maux physiques, s'écrie-t-il dans VÈmile, se détruisent ou nous détruisent. Le temps ou la mort sont nos remèdes ; mais nous souffrons d'autant plus que nous savons moins souffrir , et nous nous donnons plus de tourments pour guérir nos maladies que nous n'en aurions à les supporter. Vis selon la nature , sois patient et chasse les médecins ; tu n'éviteras pas la mort, mais tu ne la sentiras qu'une fois ; tandis qu'ils la portent chaque jour dans ton imagination troublée, et que leur art mensonger, au lieu de prolonger tes jours, t'en ôte la jouissance '. »

Paroles déclamatoires, fruit d'une tête en délire et d'un corps souffrant, et qui ne justifiaient que trop le reproche dont se plaignait Rousseau , dans sa fameuse réponse à l'archevêque de Paris : « d'être un homme à paradoxes , qui se faisait un jeu de prouver ce qu'il ne pensait pas''.»

On sait , du reste , et l'un des rares amis de J.-J. Rousseau dans les dernières années de sa vie

' VEmile ; liv. I et II, tom. I, pag. 46-99. 2 Lettre à M. de Beaumont , archevêque de Paris; tom. X, pag. 5 des Œuvres complètes.

— n — nous l'apprend, on sait que l'auteur de l'Émî7e, rendu au sang-froid et à la raison, n'avait pu s'empêcher de regretter , dans la suite , les opinions qu'il avait émises sur !e compte des médecins.

« Il n'avait pas besoin, raconte Bernardin de Saint-Pierre, de mes faibles remarques pour revenir sur ses pas. Il me dit un jour : « Si je faisais une nouvelle édition de mes ouvrages, j'adoucirais ce que j'y ai écrit sur les médecins. Il n'y a pas d'état qui demande autant d'études que le leur. Par tout pays , ce sont les hommes les plus véritablement savants '. »

Mais revenons à l'installation de Rousseau à Montpellier.

Le médecin chez lequel il se mit en pension, était un irlandais, appelé Fitz-Moris , qui tenait une table assez nombreuse d'étudiants en médecine , et chez lequel il y avait, dit Rousseau , cela de commode pour un malade à s'y mettre, que M. Fitz- Moris se contentait d'une pension honnête pour la nourriture , et ne prenait rien de ses pensionnaires pour ses soins comme médecin. « Il se chargea de l'exécution des ordonnances de M. Fizes et de veiller sur ma santé. Il s'acquitta fort bien de cet emploi, quant au régime; on ne gagnait pas d'indi-

' Bernardin de Saint-Pierre ; Œuvres complètes , tom. VII , pag. 448.

gestions à cette pcnsion-là; et quoique je ne sois pas fort susceptible aux privations de cette espèce, les objets de comparaison étaient si proches , que je ne pouvais m'empêcher de trouver quelquefois en moi-même que M. de Torignan clait un meilleur pourvoyeur que M. Fitz-Moris '. Cependant , comme on ne mourait pas de faim non plus et que toute cette jeunesse était fort gaie, cette manière de vivre me fil du bien réellement et m'empêcha de retomber dans mes langueurs '.»

Ce Fitz-Moris dont il est parlé aux Confessions, n'est nullement nommé dans la Corres'pondance. Il n'est fait mention dans celle-ci que d'une maîtresse de pension appelée madame Mazet. Tout indique que cetle dame était l'associée ou le prête-nom de Fitz-Moris dans l'exploitation de cet établissement, ou qu'elle lui succéda plus tard. Ce qui confirme cette opinion , c'est le passage suivant d'une lettre écrite de Montpellier par Rousseau, à la date du 4 novembre 1737 :

« — J'ai eu le malheur, dans ces circonstances gênantes, de perdre mon hôtesse, madame Mazet, de manière qu'il a fallu solder mon compte avec ses

' M. de Torignan était un voyageur que J.-J. avait rencontré dans la compagnie de madame de Laruage, et qui s'occupait durant la route des fonctions de maître-d'hôtel.

2 Confess.; toin. I, pag. 379.

héritiers. Un honnête Irlandais avec qui j'avais fait connaissance, a eu !a générosité de me prêter soixante livres, sur ma parole, qui ont servi à payer le mois passé et le courant de ma pension. »

Les recherches auxquelles je m'étais livré pour retrouver les traces de ce Fitz-Moris à Montpellier, avaient été longtemps sans résultat, lorsque le hasard m'a fait découvrir dans la bibliothèque de la Faculté de médecine de celte ville, une thèse en latin de 30 pages environ, imprimée en 1749 chez Jean Martel et contenant douze questions médicales , qui devait être soutenue par Thomas Fitz-Maurice, docteur en médecine de Montpellier, dans les séances des 13, 14 et 15 mars 1749, devant l'Université de Montpellier, pour l'obtention de la chaire vacante par le décès du professeur Fitz-Gérald.

Le concours était présidé par le professeur Rideux . Les compétiteurs de Fitz-Maurice étaient : Hugues Gourraignes, Ch. Sérane, Honoré Petiot, Jacques Farjon , François Lamure et François Imbert. Ce fut ce dernier qui l'emporta '.

Nul doute que le Fitz-Maurice, auteur de la thèse en question , ne fût le Fi(z-Moris dont parle Rousseau. Douze ans, en effet, s'étaient écoulés

' Voir Biblioth. de l'École de Médecine; Mélanges . tom. LXXXIX pag. 91 ; 4°, B. G ; N" 265 ; et Dictionnaire de Médecine ancienne et moderne d'Élov ; V» Imbert , tom. II, pag. 600.

depuis 1737, époque à laquelle écrivait J.-J. et où nous voyons ce Filz-Moris simple médecin et maître de pension, jusqu'en 1749, oîi nous le relrouvons docteur et aspirant au professorat. A partir delà, rien ne nous apprend plus ce que devint Fitz- Moris. Peut-être y a-t-il lieu de penser qu'étranger d'origine et candidat malheureux dans ses prétentions à remplacer le professeur Fitz-Gérald , son compatriote ', il sera revenu se fixer en Irlande , son pays natal.

Rousseau ne nous dit pas dans quel endroit de la ville était située sa pension; mais on est fondé à croire qu'elle n'était pas éloignée de la place de la Canourguc , puisque, ainsi qu'il nous l'apprend dans ses Confessions^ il se réunissait habituellement sur cette place, à raidi, avec ses commensaux, pour de là aller dîner.

C'est l'adresse de cette pension que Rousseau donna d'abord à madame de Warens , dans la première lettre qu'il lui écrivit de Montpellier , et qu'on ne trouve pas dans sa Correspondance. Mais il ne tarda pas à lui indiquer celle de son logement.

«Je vous avais donné précédemment, écrit-il à madame de Warens dans sa lettre du 23 octobre , l'adresse de ma pension ; il vaudrait peut-être mieux les adresser en droiture où je suis logé, parce

* Fitz-Gérald était de Liméric, en Irlande.

que je suis sûr de les y recevoir exactement ; c'est chez M. Barcellon , huissier de la Bourse , en rue Basse, proche du Palais. »

Dans le post-scriptum de la niêuie lettre , il revient sur cette recommandation : « Quant à mes lettres il vaut mieux les adresser chez M. Barcellon, ou plutôt Marcellon , comme l'adresse est à la première page ; on sera plus exact à me les rendre. »

Enfin , dans une lettre du même jour, écrite à M. Micoud , à Grenoble , on lit : « Afin que la lettre me parvienne plus directement , vous aurez , s'il vous plaît , la bonté de me l'adresser chez M. Barcellon , huissier de la Bourse, en rue Basse, proche du Palais ; c'est là que je suis logé '. »

Ainsi donc , rien de mieux établi : Rousseau était logé dans la rue Basse, près du Palais , chez M. Barcellon ou Marcellon, huissier de la Bourse.

Mais , ce point une fois fixé , la rue Basse ayant une longueur d'environ 200 mètres, depuis le boulevard du Jardin des Plantes jusqu'à la place de la Canourgue , où était, dans cette rue, la demeure de M. Marcellon'.

C'est ici que commençait une incertitude que nul n'avait cherché encore à dissiper, et qu'il eût été même de toute impossibilité de faire cesser, sans le secours des documents que j'ai annoncés.

' Corrtsp.; toin. I, pag. 39-44-46.

Ces documents ne sont autres que des titres authentiques, produits dans une contestation judiciaire existant, devant le tribunal civil de Montpellier, entre deux habitants de cette ville (les nommés Labat et Daumas ) , propriétaires chacun d'une maison située dans la rue Basse et attenantes l'une à l'autre, au sujet desquelles une question de servitude était agitée.

Ce sont . 1° un acte , en date du 12décembre 1719 , reçu par M^ Bellonnet , notaire à Montpellier, par lequel le nommé Pierre Nicouleau, capitaine gardecôte à Cette , vend au sieur Mathieu Marceron , huissier au Petit- Scel-Royal de Montpellier, une maison située à Montpellier, à la rue Basse, sixain Sainte-Croix , île du Collège de Saint-Ruf , confrontant du midi la rue Basse, du marin M. de Veissière , conseiller, pour sa femme, du grec et magistral le sieur Diboul, au prix de 1050 livres;

2" Un acte devant Bissez , notaire de la même ville , du 16 mars 1726 , d'après lequel la demoiselle Margueritte Dinoul (la fille ou l'héritière sans doute du sieur Diboul ou Dinoul , cité dans l'acte précédent) , veuve Colondres , bourgeois de Montpellier , vend au sieur Mathieu Marceron , huissier à la Bourse-Commune des marchands de Montpellier , la faculté d'agrandir les fenêtres de la maison que ledit Marceron possède dans l'enclos de Montpellier, à la rue Basse , vis-à-vis l'écurie du logis de la Souche ,

et toute contif^uë à la maison de ladite demoiselle Dinoul , lesquelles fenêlies tombent dans le jardin de ladite demoiselle Dinoul;avec pouvoir d'y mettre des contre-fenêlres , à l'exteplion de la fenêtre qui est en bas à plein pied de la rue et qui tombe sur ledit jardin , laquelle sera enferriée par dehors et agrandie comme les autres, sans pouvoir ladite demoiselle Dinoul ôler la vue de la maison dudit Marceron, ayant toujours la vue dans ledit jardin ;

3° Un acte , en date du 27 novembre 1756 , reçu Vézian , notaire à Montpellier, par lequel Jean Ginievs et autres, co-béiiliers de Mathieu Marceron, huissier à la Bourse de Montpellier * , vendent la même maison , avec les confronts ci-dessus , au sieur Jean Albisson de la même ville ' ;

4-° Un acte, du 24 janvier 1780, devant Ricard , notaire , d'après lequel Jean Albisson vend la même maison au sieur Granier ;

5<» Un autre acte, du 6 ventôse , an III , Bonfils , notaire, contenant vente dudit immeuble par ledit

• Mathieu Marceron était mort à Montpellier, le 3 août 1738, à l'âge de cinquante-sept ans environ. Son acte de décès existe aux archives de la mairie de Montpellier. Il y est désigné par ces mots : Mathieu Marceron, huissier à ta Bourse.

2 Cet Albisson est le même que J. Albisson , tribun et conseiller d'Etat après la révolution de 89 , auteur d'un ouvrage estimé : Les lois municipales du Languedoc.

Granier au sieur Libourel , qui fait postérieurement élection d'ami en faveur du sieur Rainsoo;

6° Enfin, un dernier acle, en date du 3 messidor, an VU, dans les minutes d'Alicot , notaire , portant vente de la même maison par ledit Rainson à la dame Jourdan , épouse Labat , mère du sieur Barthélémy Labat , propriétaire actuel.

En présence de titres aussi explicites et s'enchaînant aussi parfaitement les uns aux autres, toute incertitude doit disparaître. La maison que possédait enl737, dans la rue Basse, l'huissier Marceron, est celle acquise par lui en 1719 du sieur Nicouleau , vendue par les héritiers Marceron en 1756 au sieur Albisson ; par ce dernier en 1780 au sieur Granier; par celui-ci à Libourel en ventôse an III (1795;; cédée par Libourel à Rainson , et transmise le 3 messidor an VII (1799), par Rainson à la D^. Jourdan, épouse Labat, dont le fils la possède et l'habile aujourd'hui *.

Celle maison, de fort mince apparence, que j'ai visitée dernièrement, est située au fond de la rue Basse , du côté droit en se dirigeant vers le boule-

1 Le mérite de cette découverte doit principalement revenir à M. J. Jamme , avocat à Montpellier, homme non moins versé dans la culture des lettres que dans la science du droit , et qui , chargé de soutenir en justice les intérêts du sieur Labat, a été frappé de la concordance existant entre les énonciations des actes que je viens de citer, et celles contenues dans la correspondance de Rousseau.

vard et porle le N° 26. Elle est à trois étages , ayant chacun deux croisées , dont l'une plus petite que l'aulre est destinée à éclairer l'escalier.

Son élat , à l'intérieur comme au dehors, paraît être le même qu'au temps où l'occupait Rousseau. Elle se compose de deux petites pièces à chaque étage, l'une sur le devant, l'autre sur le derrière, éclairées chacune par une seule fenêtre donnant du côté du Midi sur la rue Basse, rue peu fréquentée et ayant à peine une largeur de quatre mètres; et du côté du Nord, sur une cour ou terrasse dépendant de la maison voisine et sur le jardin de l'hôlel Saint-Ruf, presque en face de la grande porte d'entrée de l'Ecole de médecine.

La fenêtre de la pièce du rez-de-chaussée sur le derrière est grillée à barreaux de fer, conformément à la convention du 16 mars 1726.

Rien ne nous apprend quelle partie de cette maison habita Rousseau ; mais il y a lieu de penser qu'il logea au premier étage, afin de pouvoir jouir de la vue sur le jardin, sans avoir, comme au rezde-chaussée, le regard obstrué par le grillage en fer dont je viens déparier.

Rousseau avait , en effet , en aversion les habitations situées « dans des rues sombres et tristes, ayant un mur pour vue, sans air et sans espace. » Ce fut même là le motif qui l'avait porté à conseiller à madame de Warens d'abandonner son appartement

à Chambéry, qu'il appelait u un cachot étouffé, » pour aller s'établir dans l'agréable retraite des Charmettes \

Ainsi donc, c'est dans la modeste demeure que je viens de décrire, que vécut Rousseau durant les trois mois environ qu'il passa à Monipellier,

Il y était arrivé vers le milieu de septembre, et n'en partit qu'après le 14 décembre. Un moment, il avait formé le j)r()jel d'y rester jusqu'à la (in de février, mais il parait que le manque d'argent le força à partir plus tôt ^

Dans les trois pages de ses Confessions, et les quatre lettres de sa Correspondance relatives à ces trois mois de séjour à Monipellier, Rousseau ne donne que des détails presque insignifiants sur la manière dont il y employa son temps.

A part la note des soins consacrés à sa sanlé, et qui le furent, dit-il , fort inutilement , tout se borne au récit de ses parties de mail et des goûters qui en étaient la suite.

« Voir Confess.; tom. I, pag. 257-265-329.

2 Corresp.: tom. I, pag. 51. Sa dernière lettre datée de Montpellier est du 1-4 décembre 1737. Il se trompe donc quand il dit dans ses Confessions (tom. I, pag. 381) : «Je partis de Montpellier vers la fin de novembre , après six semaines ou deux mois de séjour dans cette ville. » C'est trois mois qu'il fallait dire.

« Je passais la matinée a prendre des drogues , surtout je ne sais quelles eaux , je crois les eaux de Vais', et à écrire à madame de Larnage. A midi , j'allais faire un tour à la Canourgue avec quelqu'un de nos jeunes commensaux, qui tous étaient de trèsbons enfans. On se rassemblait : on allait diner. Après diner une importante affaire occupait la plupart d'entre nous jusqu'au soir; c'était d'aller hors de la ville jouer le goûter en deux ou trois parties de mail. Je ne jouais pas , je n'en avais ni la force ni l'adresse ; mais je pariais , et suivant, avec l'intérêt du pari, nos joueurs et leurs houles à travers des chemins raboteux et pleins de pierres, je faisais un exercice agréable et salutaire qui me convenait tout-à-fait. On goûtait dans un cabaret hors de la ville. Je n'ai pas besoin de dire que ces goûters étaient gais; mais j'ajouterai qu'ils étaient assez décents , quoique les filles du cabaret fussent jolies . M. Filz-IMoris , grand joueur de mail, était notre président; et je puis dire, malgré la mauvaise réputation des éluilianls , que je trouvai plus de mœurs et d'honnêteté parmi toute cette jeunesse, qu'il ne serait aisé d'en trouver dans le même nombre d'hommes faits \»

' Les eaux de Vais sont des eaux minérales situées dans le déparlement de l'Ardèche , et fort en vogue au temps où écrivait Rousseau.

^ Confess.; tom. I , pag. 381.

Quant à ses études , Rousseau se contente de mentionner un cours d'anatomie commence sous M. Filz-Moris, et que le dégoût des dissociions l'empêcha de continuer, et quelques progrès dans les mathématiques.

«Pour le divertissement, ajoute-t-il, je n'en ai eu d'autre que d'entendre des musiques charmantes. J'ai été trois fois à l'opéra qui n'est pas beau ici , mais où il y a d'excellentes voix \ »

Rousseau ne parle pas davantage de ses rapports avec M. Fizes, l'habile praticien dont la réputation l'avait attiré à Montpellier. Son nom y est à peine prononcé une fois; et c'est seulement par le récit d'un écrivain déjà cité, et qu'une assez grande intimité lia plus tard à Rousseau, que nous avons pu savoir ce qui se passa entre ce dernier et M. Fizes , le jour de leur première entrevue.

« Dans sa jeunesse , rapporte Bernardin de Saint-Pierre, Rousseau eut des palpitations si fortes, qu'on entendait les battements de son cœur de l'appartement voisin. «J'étais alors amoureux , médit Rousseau, je fus trouver à Montpellier M. Fizes, fameux médecin. Il me regarda en riant, et, en me

* Corresp. ; toni. I, pag. 51.

La première salle de spectacle construite à Montpellier (incendiée plus tard et remplacée sur le même lieu par la construction de la salle actuelle), ne le fut qu'en Tannée 1757. C'est donc dans un autre local qu'était représenté l'opéra auquel Rousseau avait assisté.

frappant sur l'épaule : Mon bon ami , me dit-il , buvez-moi de temps en temps un bon verre de vin '. »

Ce genre de conseil et la manière dont il était donné , n'ont pas lieu de surprendre de la part de M. Fizes. On sait, en effet, par tradition à Montpellier, que le célèbre professeur de la Faculté, devenu plus tard premier médecin de M. le duc d'Orléans, se faisait remarquer tout à la fois par un tact médical extraordinaire et par une rondeur, une singularité de caractère non moins rares. Quatorze mois passés à la cour ne parvinrent pas à lui faire abandonner le laisser-aller de manières et de langage qu'il avait contracté avant d'y être appelé. Hors des écoles, où il parlait latin, Fizes ne parlait presque jamais que patois. Ses doctrines étaient loin d'être à la hauteur de sa pratique et de son talent d'observation. C'est de lui que le fameux Fouquet disait : « Je ne manque jamais une occasion d'acquérir les ouvrages de Fizes. . ., afin de les anéantir pour l'honneur de leur auteur*.» Il est un autre professeur de la Faculté de médecine de Montpellier, avec lequel Rousseau eut,

« Bernardin de Saint-Pierre; Œuvres complètes, tom. XII, pag. 59.

2 Voir : Dictionnaire historique de la médecine , de Dezeimeris; tom. II , X'" piirtie. — Biofirapliie nmlicale de Uesgepettes; au mot FlZES. — Biofjraphie universelle deMichaud; même mot. — Vie et principes de Fizes, TparEsièye, médecin. Amsterdam 1765.

bien longtemps après , et dans tout l'éclat de sa célébrité, des relations assez suivies. Ce professeur est M. Gonan '.

La passion de Rousseau pour la botanique fut la cause première de ses rapports avec le disciple de Linnée. On ne trouve, il est vrai , dans les œuvres de Rousseau, aucune lettre de lui écrite à M. Gouan; mais plusieurs passages de sa correspondance avec d'autres personnes , attestent que dans les années 17C8, 1769 et 1770, un érhange fréquent de lettres et de plantes avait lieu entre l'auteur des Lettres sur la botanique et le directeur du Jardiu des Plantes de Montpellier^.

Vers le mois d'octobre 1768, Rousseau, forcé par certaines contrariétés de quitter le château de Trye, près Gisors , appartenant au prince de Conli, fut invité à venir habiter une autre propriété du même prince, le château de Lavagnac, auv environs de Pézenas^. Celte proposition, qu'un des amis

> M. Gouan était né à Montpellier en 1733. Il y est mort en 1821, âgé de 88 ans. Il avait succédé en 1767, à Sauvages, en qualité de directeur et démonstrateur du Jardin botanique. {Elofje de Gouan, par J. Roubieu, d. m. m., publié en 1823.)

2 Voy. Corresp.; tom. IV, pag. 119-147-323.

3 Le prince de Conli , dont il est ici question , est Louis- François de Bourbon , prince de Conli, né à Paris le 13 août 1717 , commandant d'armées sous Louis XV et lié avec la plupart des liommes de loltres de son temps. C'était l'arriére-pctil-lils d'Armand de Bourbon , prince de Conti , frère du grand Condé et

de Rousseau, M. Monltou de Genève, venu à Montpellier pour sa santé, le pressait vivement d'accueillir, souriait grandement à noire philosophe; et il caressa dans son esprit la pensée de réaliser ce projet jusqu'au milieu de l'hiver suivant, époque à laquelle une aggravation de sa maladie l'ohligea à y renoncer. L'occasion de voir M. Gouan en passant à Montpellier, entrait pour beaucoup dans le désir de Rousseau d'accepter l'hospitalité qui lui était offerte.

« J'ignore absolunaent, écrivail-il à M. Moultou , ce que c'est que le château de Lavagnac, hors le peu que vous m'en dites dans votre dernière lettre et qui me paraît très-attrayant. Votre courte description du local est charmante. Vous m'offrez de m'en dire davantage, et même d'aller prendre des éclaircissements sur les lieux. Je suis hien tenté de vous prendre au mot... Commeje désire m'arrèter un peu à Montpellier pour voir M. Gouan et le Jcirdin des Plantes, je ne logerai pas chez vous. Je vous prierai seulement de me chercher deux chambres dans votre voisinage. »

chef de la branche de Conti , gouverneur du Languedoc dans les dernières années de sa vie, mnrt à la Grange-dcs-Prés, domaine aux partes de Pézenas , le 20 février 1666.

Le clijlcîau de L;ivagnac , l'une des plus belles et des plus riches propriétés du départenieat de l'Hérault , appartient aujourd'hui à M. le vicomte d'AIzon.

— Et à quelques jours de là : «J'ai reçu depuis peu, avec le reste de mes plantes et bouquins, une lettre que M. de Gouan m'écrivait à Trye, Elle est de si vieille date que je ne sais plus comment y répondre. Il m'accusera de malhonnêteté envers lui, moi qui voudrais tout faire pour obtenir ses instructions et sa correspondance, et que ce désir anime encore à me rendre à Montpellier. Si vous le connaissez et si vous le voyez , obtenez-moi , je vous prie, ses bonnes grâces, en attendant que je sois à portée de les cultiver. Quel trésor vous m'annoncez dans l'berbier des plantes marines! Que je suis touché de la générosité de votre digne parent! Elle me fera, avec celui du brave Dombey *, une collection complète , surtout si M. Gouan veut bien y ajouter quelques fragments de ses dernières dépouilles des Pyrénées '. Que je vais être riche ! Je suis si avare et si enfant (Rousseau avait alors près de 60 ans), que le cœur m'en bat de joie. Gardezmoi bien précieusement ce beau présent, je vous

* Dombey était un botaniste célèbre de l'École do Montpellier, disciple de Gouan. Né à Mâcon en 1742, il avait successivement parcouru la France, la Suisse, l'Espagne, le Pérou, le Chili, etc., et avait , à travers les plus grands dangers , rapporté de toutes ces contrées des objets précieux, tant pour la botanique que pour l'histoire naturelle. Il mourut en 1794., dans les prisons d'Espagne, victime de son zèle pour la science.

^ Gouan alla deux iois herboriser dans les Pyrénées , en 1766 et 1767. — Biographie médicale de Desgenettes ; art. Gouan.

prie , jusqu'à ce qu'il soit décidé qui de lui ou de moi ira joindre l'autre *. »

Enfin , dans une lettre à la date du 28 mars 1770, Rousseau parle d'un envoi qu'il a fait à M. Gouan, sous l'adresse de M. de Saint-Priest *.

A quelque temps de là , un séjour de six mois que fit Gouan à Paris, lui procura l'occasion de voir Rousseau. Les profondes connaissances en botanique du professeur de Montpellier , et son goût prononcé pour la musique, lui attirèrent doublement un accueil des plus prévenants de la part de Jean-Jacques.

Un jour celui-ci recommanda à Gouan d'aller entendre V Tpliigénîe de Gluck. « Que vous semblet-il de cette musique? lui demanda le lendemain Rousseau; n'est-ce pas qu'il n'en faut plus faire après celle-là? — Vraiment si, lui dit Gouan, il n'est pas permis d'abandonner la composition quand on a fait le chef-d'œuvre du genre pastoral , le Devin du village. — Ah! ah! M. Gouan, reprit Jean-Jacques, Paris vous a bien vite gâté ! Vous voilà donc devenu flatteur ^?

On sait l'immense succès qu'obtint la publication de la Nouvelle Héloïse. Il suffira, pour en

• Corresp.: tom. IV, pag. il9-i47-323-175. 2 Le vicomte Emmanuel Guignard de Saint-Priest , alors intendant du Languedoc.

' Desgenettes; Biogr. médicale, art. Gouan.

donner une idée, de dire que dès le premier jour de son apparition, on louait cet ouvrage, à Paris, à raison de 12 sous par heure. Ce succès fut surtout prodigieux auprès des femmes. Celait de leur part un engouement, un enivrement irrésistible, et pour le livre et pour l'auteur. C'est Rousseau luimême qui nous l'apprend '. Cet engouement n'était pas épuisé quand Gouan arriva à Paris , quoique plus de dix années se fussent écoulées depuis la mise au jour des derniers volumes de l'ouvrage.

Le professeur de Montpellier, cédant aux instances d'une jeune dame, qui désirait passionnément connaître le peintre des amours de Sainl- Preux et de Julie, la conduisit chez Jean-Jac(jues et la lui présenta comme sa sœur. Celui ci l'ohserva fort attentivement; et ne lui trouvant aucun trait de ressemblance avec son prétendu frère, aucun accent méridional, et remarquant entre eux un ton trop peu familier pour un frère et une sœur, il reconnut l'officieuse supercherie. Quand ils se séparèrent, après plusieurs heures passées ensemble, Rousseau donna la main à la dame, avec beaucoup de grâce et de politesse ; mais se rapprochant de Gouan, il lui dit à l'oreille : « Souvenez-vous, Monsieur, que je n'aime pas qu'on me trompe, niême lorsqu'on me fait plaisir ^ »

* Confess.; tora. II, pag. 425.

^ Desgeneltes ; Biogr. médic, art. Gouan.

L'apparition de la Nouvelle HéJoïse ne produisit pas une sensation moins grande chez les jeunes gens que chez les femmes. L'un d'eux , guidé par le même motif que la compagne de Gouan dans la visile dont je viens de parler, écrivit à Rousseau pour lui demander la permission d'aller s'établir auprès de lui à Monlmorency , afin de profiter de ses leçons. Jean-Jacques lui répondit par une lettre, véritable chef-d'œuvre de simplicité morale et de bon sens pratique , et qu'à ce titre , on me saura gré de reproduire :

« S'il m'appartenait , Monsieur , de vous

donner des conseils, le premier que je voudrais vous donner serait de ne point vous livrer à ce goût que vous dites avoir pour la vie contemplative, et qui n'est qu'une paresse de l'àme , condamnable à tout âge et surtout au vôtre. L'homme n'est point fait pour méditer, mais pour agir. La vie laborieuse que Dieu nous impose n'a rien que de doux au cœur de l'homme de bien qui s'y livre en vue de remplir son devoir, et la vigueur de la jeunesse ne vous a pas été donnée pour la perdre à d'oisives contemplations. Travaillez donc , iMonsieur, dans l'état où vous ont placé vos parents et la Providence : voilà le premier précepte de la vertu que vous voulez suivre ; et, si le séjour de Paris, joint à l'emploi que vous remplissez, vous paraît d'un trop difficile alliage avec elle , faites

mieux, Monsieur, retournez dans votre province; allez vivre dans le sein de votre famille; servez, soignez vos vertueux parents : c'est là que vous remplirez véritablement les soins que la vertu vous impose. Une vie dure est plus facile à supporter en province que la fortune à poursuivre à Paris, surtout quand on sait , comme vous ne l'ignorez pas , que les plus indignes manèges y font plus de fripons gueux que de parvenus. Vous ne devez point vous estimer malheureux de vivre comme fait Monsieur votre père, et il n'y a point de sort que le travail , la vigilance, l'innocence et le contentement de soi ne rendent supportable, q\iand on s'y soumet en vue de remplir son devoir. Voilà, Monsieur, des conseils qui valent tous ceux que vous pourriez venir prendre à Montmorency : peut-être ne seront-ils pas de votre goiit , et je crains que vous ne preniez pas le parti de les suivre ; mais je suis sur que vous vous en repentirez un jour. Je vous souhaite un sort qui ne vous force jamais à vous en souvenir.

«Je vous prie , Monsieur, d'agréer mes salutations très-humbles *. »

Je ne connais pas, dans les quatre volumes de la Correspondance de Rousseau , de pages d'une phi-

' Corresp.i tom. I, pag. 329.

losophie plus insinuante et plus sage que la lettre qu'on vient de lire.

Les relations de Gouan avec Jean-Jacques se prolongèrent et furent entretenues jusqu'à la mort de ce dernier, par des cadeaux réciproques de plantes rares et de livres de botanique.

D'un autre côté, bien que la correspondance imprimée de Rousseau ne contienne , ainsi que je l'ai dit, aucune letlre de lui à M. Gouan , on a trouvé dans les papiers de ce dernier, à son décès, trois lettres que lui avait adressées Jean-Jacques, l'une le 28 mars 1769, la seconde le 6 octobre, et la dernière le 26 décembre de la même année , toutes trois relatives à la botanique.

Les papiers de M. Gouan ayant été , après sa mort, transportés en Angleterre, il m'a été impossible de vérifier la chose par moi-même ; mais ce fait est avancé par un écrivain digne de toute confiance '; et d'ailleurs, ce que nous venons de rapporter plus haut ne permet pas de révoquer en doute l'existence de ces lettres.

Une autre lettre de Rousseau, datée de Monquin, maison de campagne aux environs de Grenoble, à son ami, M. Moultou, alors à Montpellier, nous fait connaître que Jean-Jacques ne recevait pas

' M. Creuzé de Lesser , dans sa Statistique du département de l'Hérault , publiée en 1824, trois ans après la mort de M. Gouan; pag. 263.

seulement de notre ville des livres et des plantes; mais que des ohjcls d'une autre nature , et qui n'en étaient ])as moins ur> hommage rendu à son goût pour les bonnes choses, étaient joints à ces envois.

Voici celle lettre * ;

« Monquin , le 9 janvier 1770.

«Je comprends, mon ciior Moulfoti , qu'une caisse de confitures que j'ai reçue de Montpellier, est le cadeau que vous m'aviez annoncé cel été et auquel je ne songeais plus, quand il est venu me surprendre en guel-apcns. Que voulez-vous que je fasse d'un si grand magasin? Voulez-vous que je me mette marchand de sucre? il me semble que je n'étais pas trop appelé à ce métier. Voulez-vous que je le mange? il en faudrait beaucoup , je l'avoue , pour adt^ucir les fleuves d'amerluine qu'on me fait avaler depuis tant d'années; mais c'est une amertume mielleuse et traîtresse , qui ne saurait s'allier avec la franche douceur du sucre. Votre envoi, mon cher Moullou, n'est raisonnable qu'au cas que vous vouliez venir m'aider à le consommer ; j'en goûterais alors la douceur dans toute sa pureté. Il faudrait attendre, il est vrai , que la saison fût plus douce elle-même;

» Corresp.; toin. IV, pag. 239.

-- oo

car, quant à présent, la campagne n'est pas tenable ; il y fait presque aussi froid que dans raa chambre, où, près d'un grand feu, je gèle en me rôlissant, et l'onglée me fait tomber la plume des doigts.

» Adieu, cher Moultou, mes deux moitiés embrassent les deux vôtres et tout ce qui vous est cher. »

M. Moultou fut plus heureux dans son envoi de confitures à Rousseau que ne l'avait été , quelques années auparavant, dans une occasion semblable, un autre de ses compatriotes , M. d'Ivernois.

« J'ai reçu tous vos envois. Monsieur , lui écrivait Jean-Jacques , de Motiers , le 15 août 1765, et je vous remercie des commissions... A l'égard des abricots, par respect pour madame d'Ivernois, je veux bien ne pas les renvoyer, mais j'ai là-dessus deux choses à vous dire , et je vous les dis pour la dernière fois : l'une , qu'à faire aux gens des cadeaux malgré eux , et à les servir à votre mode et non pas à la leur, je vois plus de vanité que d'amitié; l'autre, que je suis très-déterminé à secouer toute espèce de joug qu'on peut vouloir m'imposer malgré moi , quel qu'il puisse être ; que, quand cela ne peut se faire qu'en rompant , je romps ; et que , quand une fois j'ai rompu , je ne renoue jamais : c'est pour la vie. Les cadeaux sont un petit commerce d'amitié fort agréable ; mais ce

commerce demande, de part et d'autre, de la peine et des soins; et la peine et les soins sont le fléau de ma vie : j'aime mieux un quarl-d'lieure d'oisiveté que toutes les confitures de la terre. Voulezvous me faire des présents qui soient pour mon cœur d'un prix inestimable, procurez-moi des loisirs, sauvez-moi des visites, fournissez-moi des moyens de n'écrire à personne; alors, je vous devrai le bonheur de ma vie , et je reconnaîtrai les soins du véritable ami; autrement non *. »

Ce trait de misanthropie de la part de Bousseau rappelle, parmi tant d'autres , le dédain qu'il opposa à l'offre généreuse et tout auiicale que lui fit madame d'Épinay, en l'année 1755, d'aller habiter l'Ermitage. Il remet aussi en mémoire la lettre hautaine par laquelle il refusa de recevoir les présents de gibier que lui envoyait , comme produit de sa chasse, M. le prince de Conti , ce grand seigneur si prévenant pour lui et chez lequel il trouva, pendant plusieurs années , une hospitalité si empressée. Notons , toutefois , que Rousseau en vint par la suite à regretter amèrement sa conduite à cet égard. «Refuser, dit-il, des présents en gibier d'un prince du sang , qui , de plus , met tant d'honnêteté dans l'envoi , est moins la délicatesse d'un homme fier qui vent conserver son indépendance ,

* Corresp.; tom, Ul,pag. 156. Voir aussi, tom. II, pag. 411,473.

que la rusticité d'un mal appris qui se méconnaît. Je n'ai jamais relu cette lettre dans mon recueil, sans en rougir et sans me reprocher de l'avoir écrite *. »

Enfin , une dernière anecdote , racontée par Bernardin de Saint-Pierre, et qui se rattache encore à un présent fait à Rousseau, achèvera de démontrer que , jusqu'aux dernières époques de sa vie , Jean-Jacques entretint des relations avec Montpellier. Elle nous fera voir, en même temps, à quel degré était parvenue, vers la fin de ses jours, l'ombrageuse susceptibilité du Philosophe de Genève.

Écoutons l'auteur de Paul et Virginie :

» J'avais apporté une balle de café de l'île de Bourbon et j'en avais fait quelques paquets que je distribuais à mes amis. Je lui en envoyai un (à Rousseau), avec un billet où je lui mandais que, sachant son goût pour les graines étrangères , je le priais d'accepter celles-là. Il me répondit par un billet fort poli , où il me remerciait de mon attention ; mais le jour suivant j'en reçus un autre d'un ton bien différent. En voici la copie :

«Hier, Monsieur, j'avais du monde chez moi, >» qui m'a empêché d'examiner ce que contenait le

» Corresp.; tom. I, pag. 191 , 426, 427 ; et Confess. ; tom. II, pag. 412.

» paquet que vous m'avez envoyé. A peine nous » nous connaissons et vous débutez par des cadeaux! )) C'est rendre noire société trop inégale ; ma for- » tune ne me permet point d'en faire. Choisissez, de » reprendre voire café ou de ne nous plus voir. » Agréez mes très-humbles salutations,

C'était là, comme on voit, de la part de Jean- Jacques une nouvelle application de sa théorie sur les cadeaux.

« Je lui répondis , continue Bernardin de Saint- Pierre , qu'ayant été dans le pays où croissait le café , la qualité et la quantité ue ce présent le rendaient de peu d'importance; qu'au resie, je lui laissais le choix de l'alternative qu'il m'avait donnée. Cette petite altercation se termina aux conditions que j'accepterais de sa part une racine de Ginseng et un ouvrage sur l'Ichthyologie, qu'on lui avait envoyé de Montpellier. Il m'invita à dîner pour le lendemain , etc. *. »

L'ouvrage sur l'Ichthyologie que Jean-Jacques avait reçu de Montpellier et qu'il donnaà Bernardin de Saint-Pierre en échange de son café , est le même , à n'en pas douter, que celui que venait de publier Gouan , dans l'année 1770 , et dont il ne

1 Bernardin de Saint-Pierre ; tom. XII , pag. 45.

dût pas manquer de faire hommage à Rousseau \ Pour excuser la brusquerie de Rousseau envers les personnes qui cherchaient à lui êlre agréables , brusquerie qui tournait parfois à l'ingratitude , rappelons, en passant , les obsessions auxquelles il était en butte , depuis que ses premiers succès l'avaient mis à la mode.

«Ma chambre, nous dit-il , ne désemplissait pas de gens qui , sous divers prétextes , venaient s'emparer de mon temps. Les femmes employaient mille ruses pour m'avoir à dîner. Plus je brusquais les gens, plus ils s'obstinaient... On imaginait mille petits moyens de me dédommager du temps qu'on me faisait perdre. Bientôt il aurait fallu me montrer, comme Polichinelle, à tant par personne. Je n'y vis de remède que de refuser les cadeaux grands et petits, de ne faire exception pour qui que ce fût. Tout cela ne fit qu'attirer les donneurs, qui voulaient avoir la gloire de vaincre ma résistance et me forcer de leur être obligé malgré moi. Tel qui ne m'aurait

* Historia piscium, etc. ; un vol. in-40, 1770.

La bibliothèque de la Faculté de médecine possède un ouvrage de botanique fort rare , le Traité des mousses de Dillen : Historia musconim, etc., un vol. iu-4", 1741. Cet exemplaire, provenu delà bibliothèque de M. Gouan, aurait, d'après une tradition non contestée, été donné à ce dernier par J.-J. Rousseau. On y trouve deux notes marginales en anglais, que tout indique être de la main de J.-J. Ne serait-ce pas là un don fait par Rousseau à M. Gouan, en retour de l'ouvi-age de celui-ci, sur l'Ichthyologie ?

pas donné un écu , si je l'avais demandé , ne cessait de m'iraporluner de ses offres , et, pour se venger de les voir rejetées , taxait mes refus d'arrogance et d'ostentation... Mes gouverneuses , ajoutait Rousseau (et c'est ici le côté plaisant de l'histoire) , mes gouverneuses (c'est ainsi qu'il appelait sa femme et sa belle-mère), n'étaient pas toujours aussi fermes que moi dans leurs refus. Quoiqu'on me cachât bien des choses , j'en vis assez pour juger que je ne voyais pas tout. Je savais crier et non pas agir : on me laissait dire, et l'on allait son train *. »

Le petit démêlé entre Rousseau et Bernardin de Saint-Pierre, auquel mit Cn l'envoi de l'ouvrage reçu de Montpellier, se passait vers l'année 1772, et Jean-Jacques est mort en juillet 1778. Le hasard a voulu que le Philosophe de Genève, au début de sa vie comme à son déclin , ait eu son attention tournée vers Montpellier.

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