‹ J.-J. Rousseau à MontpellierChapitre 2 sur 2 · IH · texte numérisé non relu

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Rousseau , que nous avons vu si sobre de détails sur ses relations et l'emploi de son temps à Montpellier, s'étend, au contraire, avec complaisance, sur la description de la ville , de son climat, du régime alimentaire qu'on y trouve , des mœurs de ses habitants , etc.

* Con/e5s.; pag. UO-141.

C'est ici que l'on reste confondu en voyant l'esprit d'amère critique et de dénigrement systématique qui dicte tous les jugements de notre philosophe.

« Vous faites , écrit-il à madame de Warens (lettre du 23 octobre), un délai! si riant de ma situation à Montpellier, qu'en vérité je ne saurais mieux rectifier ce qui peut n'être pas conforme au vrai, qu'en vous priant de prendre tout le contre-pied,

» Je ne sache pas d'avoir vu de ma vie un pays plus antipathique à mon goût que celui-ci, ni de séjour plus ennuyeux, plus maussade que celui de Montpellier. Je sais bien que vous ne me croirez point, s'empresse-t-il d'ajouter; vous êtes encore remplie des belles idées que ceux qui y ont été attrapés en ont répandu au dehors pour attraper les autres. Cependant, Madame, je vous réserve une relation de Montpellier, qui vous fera toucher les choses au doigt et à l'œil. Je vous attends là pour vous étonner. »

Cette précaution oratoire une fois prise , le citoyen de Genève entre en matière :

«Premièrement, les aliments ne valent rien, mais rien ; je dis rien , et je ne badine point. Le vin y est trop violent et incommode toujours. Le pain y est passable, à la vérité, mais il n'y a ni bœuf, ni vache, ni beurre; on n'y mange que du mauvais mouton et du poisson de mer en abondance, le tout toujours apprêté à l'huile puante. Il

vous serait impossible de goûter de la soupe ou des ragoûts qu'on nous sert à ma pension , sans vomir. En second lieu, l'air ne me convient pas. Autre paradoxe encore plus incroyable que les précédents; c'est pourtant la vérité. On ne saurait disconvenir que l'air de Montpellier ne soit fort pur et en hiver assez doux ; cependant , le voisinage de la mer le rend à craindre pour tous ceux qui sont attaqués de la poitrine ; aussi y voit-on beaucoup de phlhisiques. Un certain vent, qu'on appelle le marin, amène de temps en temps des brouillards épais et froids , chargés de particules salines et acres, qui sont dangereuses. Aussi j'ai ici des rhumes, des maux de gorge et des esquinancies plus souvent qu'à Chambéry. Ne parlons plus de cela quant à présent , car si j'en disais davantage vous n'en croiriez pas un mol ; ie puis pourtant protester que je n'ai dit que la vérité. Enfln, un troisième article, c'est la cherté; pour celui-là je ne m'y arrêterai pas, parce que je vous en ai parlé précédemment. » A travers quelques vérités, que d'exagérations dans ce premier tableau! Ne dirait-on pas que le narrateur s'évertue , ainsi qu'il l'annonce en commençant , à faire prendre tout le contre-pied de ce qu'on sait généralement sur notre ville; aussi quel besoin n'éprouve-t-il pas de revenir sans cesse sur ses protestations de sincérité , pour faire excuser

l'invraisemblance de son récit et la hardiesse de ses paradoxes!

Dans une autre lettre (celle du 4 novembre), Rousseau poursuit ironiquement :

«Il vous reviendrait une description de la charmante ville de Montpellier , ce paradis terrestre, ce centre des délices de la France ; mais , en vérité, il y a si peu de bien et tant de mal à en dire , que je me ferais scrupule d'en charger encore le portrait de quelque saillie de mauvaise humeur . J'attends qu'un esprit plus reposé me permette de n'en dire que le moins de mal que la vérité me pourra permettre. Voici en gros ce que vous en pouvez penser.»

Après avoir dit que Montpellier est une grande ville , fort peuplée , coupée par un immense labyrinlhe de rues sales, tortueuses et larges de six pieds, bordées alternativement de superbes hôtels et de misérables chaumières , pleines de boue et de fumier, Rousseau en vient à parler de la manière de vivre des habitants, des mœurs des femmes, de la façon dont sont traités les étrangers à Montpellier , etc. ; et dans un passage que la crudité des expressions ne permet pas de reproduire , il fait de la société de notre ville, à cette époque, le tableau le plus trisle , je dirai presque le plus repoussant, qu'il soit possible d'imaginer : licence de mœurs chez les deux sexes , habitude de jeu et d'usure chez leshommes, absence de goût et d'esprit

chez les femmes , qu'il nous montre ne songeant qu'à se parer et à se divertir, n'entendant pas le français , regardant le théâtre « comme une assemblée de sorciers. . . .») que sais-je encore?

Pour que de tels tableaux pussent nous faire illusion, il nous faudrait les voir à distance, et oublier que la société dont on prétend crayonner les trails , n'est pas tellement éloignée de nous, qu'il soit permis de nous tromper avec ce sans-façon sur sa ressemblance.

Mais oiî trouver l'explication d'une critique si passionnée?

Au ton d'aigreur qui règne dans son langage , il est facile de voir qu'un profond sentiment de dépit animait Rousseau.

Ce dépit avait pour cause , croyons-nous , la prétendue inhospitalité des habitants de Montpellier à son égard. Plusieurs fois ce sentiment fait explosion dans ses lettres.

« Hors ma pension et l'hôte de ma chambre , écrit-il à madame de Warens ', il m'est impossible de faire aucune liaison, ni de connaître le (errain le moins du monde à Montpellier, jusqu'à ce qu'on m'ait procuré quelques armes pour forcer les barricades que l'humeur inaccessible des particuliers meta l'entrée de leur maison. Oh! qu'on a une

' Lettre du 23 octobre.

idée bien fausse du caractère languedocien et surtout des habitants de Montpellier, à l'égard de l'étranger ! »

Et il prend texte de là pour demander qu'on lui envoie des lettres de recommandation pour la noblesse et les gens en place , pour les commerçants, les professeurs, les savants, etc., lettres de recommandation qui pourtant n'arrivèrent pas.

«Si je suis contraint, ajoute-t-il, de mettre quelque chose à la presse (en gage) , ces honnêtes gens-ci ont la charité de ne prendre que douze sous par écu de six francs, tous les mois.

(( Voici maintenant quels sont mes projets , écrit-il à un autre correspondant * : si dans quinze jours, qui font le reste du second mois, je ne reçois aucune nouvelle, j'ai résolu de hasarder un coup; je ferai quelque argent de mes petits meubles, c'est-à-dire, de ceux qui me sont le moins chers ; et, comme cet argent ne suffirait pas pour payer mes dettes et me tirer de Montpellier, j'oserai l'exposer au jeu, non par goût, car j'ai mieux aimé me condamner à la solitude que de m'introduire par cette voie , quoique il n'y en ait point d'autre à Montpellier, et qu'il n'ait tenu qu'à moi de me faire des connaissances assez brillantes parce moyen.

«Vous savez, dit-il enfin dans la même lettre,

' Lettre du 4 novembre.

quels égards on a ea Italie pour les Huguenots , et pour les Juifs en Espagne, c'est comme on traite les étrangers ici. On les regarde précisément comme une espèce d'animaux faits exprès pour être pillés, volés, et assommés au bout s'ils avaient l'impertinence de le trouver mauvais, v)

Sans rappeler ici les traditions de bienfaisance qui ont de tout temps distingué la ville de Montpellier, je ne dirai qu'un mot, pour faire ressortir les contradictions de Rousseau et le peu d'à propos de cette plaisante boutade. C'est que Rousseau, depuis le premier jour de son arrivée à Montpellier, se trouvait, selon sa propre expression, sans le sou: «Je n'ai pu encore, dit-il , donner un souk la maîtresse de la pension , ni pour le louage de ma chambre ; jugez , Madame, comment me voilà joli garçon ! » Et cependant (il le déclare lui-même un peu plus bas ) , « il était si heureux , que personne ne s'élail encore avisé de lui demander de l'argent, sauf celui qu'il fallait donner tous les jours pour les eaux, bouillons de poulet, purgatifs, bains, etc. Encore ai-je trouvé, ajoulait-il , le secret d'en emprunter pour cela, sans gage et sans usure *. »

Quant à ses plaintes sur son isolement , accoutumé aux liaisons faciles , l'ami de madame de

' Lettre du 23 octobre , à madame de Warens.

WareDS et de madame de Larnage (nous le disons à l'éloge de notre cité) aurait dû, en venant parmi nous, se défendre davantage contre ses souvenirs.

Mais à qui, en définitive, devait s'en prendre le citoyen de Genève, si, arrivé de la veille, obscur encore et inconnu de tous, sans argent, sans recommandations, il s est vu réduit à concentrer ses relations dans le cercle étroit des étudiants à la table desquels il était allé s'asseoir. Qu'on nous cite la ville la plus hospitalière du monde, où, dans de semblables conditions, un autre accueil eût été possible?

Ne voit-on pas déjà, dans ces premières bouffées d'amour-propre , poindre ce germe de personnalité vaniteuse, cette préoccupation constante du moi, qui fut la grande maladie de Rousseau.

Le voyageur chagrin du midi de la France , est bien le même qui , à quinze ans de là , mortellement frappé de l'indifférence dont il était l'objet en Angleterre , y voit de suite une conspiration contre lui \

Et maintenant, quelle confiance ajouter à ses jugements sur la société de Montpellier !

1 Montpellier n'est pas la seule ville qui ait à se plaindre d'avoir été maltraitée par Rousseau. On peut voir dans ses Confessions (tora. I , pag. 246), ce qu'il dit de Lyon : «J'ai toujours regarde cette ville comme celle de l'Europe où règne la plus affreuse corruption. » Et de Paris ; ibid., pag. 232.

Comment , vivant dans la seule intimité de son maître de pension et du propriétaire de sa chambre, et ne pouvant, faute de lettres d'introduction , « forcer les barricades n qui lui fermaient l'entrée des maisons particulières, s'est-il trouvé en position de voir ce qui se passait dans l'intérieur de ces citadelles , et d'apprécier les habitudes et le caractère d'un monde dans lequel il lui était interdit de pénétrer !

Du fond de sa retraite de la rue Basse, l'hôte de l'huissier Marceron pouvait-il , sans s'exposera outrager la vérité, taxer de mesquin et de vil le genre de vie des habitants de Montpellier; représenter les femmes divisées en deux classes : u les dames passant la matinée à s'enluminer, l'aprèsmidi au pharaon, et la nuit au plaisir (nous adoucissons l'expression) ; à la différence des bourgeoises, qui n'ont d'autre occupation que la dernière?»

Sans vouloir nous faire meilleurs que nous ne sommes, pouvons-nous admettre qu'on nous fasse plus mauvais! Or, qui pourrait nous reconnaître dans un tel portrait ! N'est-ce pas là une pure ébauche de fantaisie , le jet d'un caprice de l'esprit, et qu'on aurait tort de prendre plus au sérieux que n'a dû le prendre l'auteur lui-même.

L'état maladif de Rousseau et son extrême dénuement d'argent , n'étaient pas non plus étrangers à ces accès de misanthropie. Ses impressions se res-

sentaient, sans même qu'il s'en doutât, du mal réel ou imaginaire dont il était tourmenté ; et l'impuissance des médecins à le guérir , joint au manque d'argent pour exécuter leurs ordonnances, ne contribuaient pas médiocrement à assombrir son caractère et à lui faire voir toutes choses en noir.

(( Je n'ai pu , dit-il , faire les remèdes qui m'étaient prescrits , faute d'argent — Il faut périr malgré tout , et ma santé est en pire état que jamais.. .. » — Et dans un autre passage : « Il était clair que mes médecins , qui n'avaient rien compris à mon mal, me regardaient comme un malade imaginaire et me traitaient sur ce pied, avec leur squine, leurs eaux, leur petit-lait. Ces messieurs ne connaissaient rien à ma maladie , donc je n'étais pas malade ; car , comment supposer que des docteurs ne sussent pas tout ? Je vis qu'ils ne cherchaient qu'à m amuser et me faire manger mon argent (notre homme oublie que sa bourse était vide), — et je résolus de quitter Montpellier *. »

Telle était la situation morale sous l'influence de laquelle se trouvait Rousseau , et qui , venant s'ajouter aux autres causes que j'ai déjà signalées, concourait à fausser d'une manière si étrange ses idées et son jugement.

Mais soyons généreux, et n'insistons pas davan-

* Corresp.; tom. I, pag. 51. Confess. ; tom. I , pag. 381.

tage sur ce qui , aux yeux de Rousseau lui-même , n'élail qu'une saillie de sa mauvaise humeur. Montpellier n'a pas besoin de rébahilitalion , et sa bonne renommée est au-dessus de pareilles attaques.

Regrettons seulement , qu'au lieu de faire le tableau d'une société qu'il ne connaissait pas , le peintre des Charmettes et d' Ermenonville n'ait pas employé les riches couleurs de son imagination à nous représenter certains objets complètement à sa portée, et dont la vue eût suffi pour dissiper les ennuis de sa solitude. La campagne de Montpellier au mois de septembre , les bords de la mer, la promenade du Peyrou (alors en construction ), le Jardin des Plantes. . .; voilà tout autant de sujets auxquels son pinceau n'aurait eu qu'à toucher pour en faire de délicieuses esquisses.

Quoi qu'il en soit , ce n'en est pas moins une bonne fortune historique et littéraire que d'avoir pu faire revivre en quelque sorte parmi nous un homme dont le génie exerça une si grande influence sur le dernier siècle, et d'être parvenu à fixer, d'une manière désormais certaine , la demeure qu'illustra par sa présence l'écrivain qui devait nous donner un jour , la Nouvelle Héloïse et la Profession de foi du vicaire Savoyard.

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