‹ J.J. RousseauChapitre 1 sur 17 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Jean-Jacques Rousseau appartient à la France presque autant qu'à Genève, sa ville natale. Son ancêtre Didier, qui reçut droit de bourgeoisie en 1555 dans la cité de Calvin, était Parisien. Luimême juge les Français légers et volages, mais plus vrais qu'aucun autre peuple; il applaudit à leurs victoires, et son cœur saigne de leurs défaites; il les aime, en dépit de lui , malgré leurs travers et leur air avantageux; il se console de leurs malheurs en songeant que leur littérature soutient et relève leur gloire abaissée par les armes ; nourri de leurs livres, écrivant et parlant leur langue, il avait pour eux une passion aveugle, insurmontable; il a nommé la France la nation la plus célèbre de l'univers et la patrie commune du genre humain ; eùt-il été Rousseau, s'il ne s'était formé à Paris ?

Mais les impressions des premières anné îs ne s'effaceril pas. Il n'a jamais oublié la ville où s'écoula. sa jeunesse; toutes les fois qu'il y entrait, il éprouvait une sorte d'attendrissement, et lorsque, dans l'exil, il apercevait de loin les clochers de Genève, il soupirait comme pour une perfide maîtresse. Son âme ne cessa d'errer autour des bords du Léman, et c'était sur ce lac, non sur un autre, qu'il souhaitait de vivre avec une femme aimable et un ami sûr. Il s'est proclamé « citoyen de Genève ». Tous ses livres portent la trace de son origine bourgeoise, protestante et républicaine. Comme ses compatriotes, il cache sous le flegme la fougue du Méridional, et c'est de Genève qu'il tient son amour-propre, son humeur indépendante, défiante et sombre, son esprit de mécontentement et de contradiction, ces singularités qui font du Genevois une boîte à surprises.

Il naquit le 28 juin 1712. Sa mère, Suzanne Bernard, belle, coquette, très courtisée, spirituelle et grande liseuse de romans, mourut en lui donnant le jour. Son père, Isaac, horloger et maître de danse, était homme de plaisir, léger, insouciant, égoïste. Un esprit inquiet le poussait à courir le monde, et durant plusieurs années il tenta la fortune à Constantinople. Il passait le temps à se promener, à lire, à faire bonne chère ou à chasser. Ardent, querelleur, rancuneux, il scandalisa ses austères concitoyens. En i()99, une rixe avec des Anglais lui valait une amende. En 1722 il braquait son fusil sur un capitaine Gautier qui lui défendait d'entrer dans

ses prés, et, quatre mois plus tard, rencontrant cet homme dans une rue de Genève, il dégainai l el le blessait à la joue : « Tu t'en souviendras, lui criaitil, je suis Rousseau! » Violent et faible à la fois, lsaac était incapable de diriger 1 éducation de ses enfants. Son fils aîné, François, disparut après mille escapades, sans jamais donner de ses nouvelles.

Le fils cadet, Jean-Jacques, faillit tourner aussi mal. A sept ans, il dévorait les Hommes illustres de Plutarque et des romans à grands sentiments, comme Cassandre et ÏAstrée, qui le faisaient pleurer à chaudes larmes. Le père inspirait et partageait ses goûts. Les deux Rousseau commençaient à lire un volume au sortir de table, et n'allaient se coucher qu'après L'avoir achevé. Quelquefois lsaac, entendant au matin les hirondelles, disait tout honteux à son fils : « Gagnons notre lit, je suis plus enfant que toi ». Ces lectures précoces ont surexcité l'imagination de Jean-Jacques et rempli son esprit d'idées bizarres et romanesques. Plutarque l'enflammait au point qu'il se croyait Grec ou Romain et qu'en racontant l'épisode de Scevola, il avançait la main sur un réchaud. Sa sensibilité s'exaltait en même temps. lsaac qui regrettait sa femme, disait à l'enfant : « Parle-moi de ta mère. — Nous allons donc pleurer », lui répondait son fils.

Jean-Jacques était bon. Un jour qu'il s'amusait, dans une fabrique d'indiennes, à promener sa main sur un cylindre, son cousin Fazy fit mouvoir la roue; Jean-Jacques eut deux doigts pris dans le cylindre.

et les deux ongles y restèrent : il promit à Fazy de ne ]»as le dénoncer. Une autre fois, son camarade Plince lui donna sur la tète un si rude ooùp de mail que le sang jaillit : Jean-Jacques garda le secret. Mai- une tante paternelle., Suzon Rousseau, plus tard Mme Gonceru, qui lui tenait lieu de mère, lui lâcha la bride. Abandonné à lui-même, n'agissant qu'à sa fantaisie, suivant toujours son caprice, il n'apprit pas à obéir, et il conçut une aversion mor-' telle pour tout assujettissement et toute règle.

Après sa querelle avec Gautier, Isaac Rousseau avait fui de Genève. Condamné par contumace, il s'établit à Nyon et s'y remaria. Jean-Jacques fut mis en pension avec son cousin Bernard à Bossey chez le pasteur Lambercier. Ce fut là qu'il prit le goût de la campagne, plantant et arrosant des arbres, cultivant un petit jardin, criant de joie lorsqu'il grattait la terre et découvrait le germe du grain qu'il avait semé ou lorsqu'il voyait les framboisiers qui ombrageaient sa fenêtre, pénétrer jusque dans la chambre. Mais accuse d'une faute qu'il n'avait pas commise, niant avec obstination, cruellement châtié, révolté de cette injustice, il voulut quitter la maison du pasteur.

On le retira de Bossey, et durant quelque temps il vécut tantôt à Nyon, auprès de son père, tantôt à Genève, auprès de l'oncle Bernard. A peine avait-il douze ans qu'il éprouvait à la fois deux sortes d'amour : amour de l'imagination et amour des sens. Une jeune fdle, Mlle de Yulson, s'amusait à le

prendre pour galant, et lui, croyant à la passion qu'elle affichait, ue ménageait ni le- soupirs, ni les larmes, ni les accès de jalousie, ni les Lettres pathétiques; lorsqu'elle se mariait, il jurait ave,- rage de ne plus la revoir. Mais le roman ne chassait pas le tempérament, et au sortir des scènes qu'il faisait à Mlle de Yulson, il allait trouver mystérieusement une Mlle Goton qui se permettait avec lui les plus grandes privautés.

11 fallait pourtant gagner sa vie. On le mit chez le greffier Masseron pour le former au métier de grapignan : il fut renvoyé comme inepte. On le mit en apprentissage chez le graveur Ducommun : il fut rudoyé, tyrannisé, et bientôt César devint Laridon; vaurien, polisson, fripon, enfant perdu, voilà les épithètes qu'il se donne. Il apprit à dissimuler, à mentir, à dérober; étrillé par son patron, il restait insensible aux mauvais traitements et pensait que voler et être battu allaient ensemble. La lecture, la lecture avide, gloutonne, furieuse, le consolait de ses déboires; il lisait les volumes, bons et mauvais, qui lui tombaient sous la main, lisait toujours et partout, à l'établi, en commission, à la garderobe; il donnait ses cravates, ses chemises, ses hardés, ses trois sous de chaque dimanche à la

loueuse de livres.

Inquiet, taciturne, sauvage, épris de solitude, vivant en loup-garou, nourrissant son imagination des aventures de ses héros, dévoré de désirs, haïssant son entourage, convaincu ^enfant de Saint-Gervats

<i non garçon du haut, il n'aurait qu'une destinée malheureuse, il quitta Genève. Le dimanche, après vêpres, il allait s'ébattre dans les environs avec ses camarades; mais par deux fois il s'attarda, trouva les portes fermées, et le lendemain matin il fut roué de coups par son maître. 11 se promit de ne plus s'exposer à un semblable accueil, et, le 14 mars 1728, se voyant réduit une troisième fois à passer la nuit au dehors, il refusa de rentrer en ville.

Il battit quelques jours la banlieue. Puis M. de Pontverre, curé du village savoisien de Conlignon, lui persuada, tout en lui versant du frangy, de se faire catholique, et l'envoya chez une nouvelle convertie, Mme de Warens, qui demeurait à Annecy.

Rousseau, alors au milieu de sa seizième année, était, comme il le resta, extrêmement timide et gauche. Il avait la vue basse, de vilaines dents, une petite taille; mais son joli pied, sa jambe bien faite, sa ligure animée, sa bouche fine, ses sourcils nettement marqués, ses cheveux noirs, ses yeux ardents, enfonces, qui lançaient des éclairs et révélaient ses sentiments expansifs et tendres, prévenaient en sa faveur. Il partit pour Annecy, s'arrêtant à la porte des châteaux, chantant comme un ménestrel sous la fenêtre la plus apparente, comptant trouver des aventures grâce au charme de sa voix et au sel de ses chansons, mais n'apercevant ni dame ni demoiselle. Enfin, le jour de Pâques fleuries, 21 mars, il arrive à Annecy. Mme de Warens vient de sortir pour aller à la messe; il court sur ses pas, la rat-

trape dans une ruelle qui conduit à l'église, à une place heureuse qu'il aurait voulu plus tard entourer d'un balustre d'or, lui présente d'une main tremblante la lettre de M. de Pontverre.

Il croyait rencontrer une vieille dévote chagrine, morose et nullement attirante. Il vit une jeune et belle dame, tomba sous le charme et dès l'instant se sentit catholique. Une religion prêchée par de pareils missionnaires ne menait-elle pas au paradis? 11 en perdit sa fausse honte et son embarras : tout de suite il fut à l'aise et conta son histoire avec feu. Françoise-Louise de la Tour, née le 31 mars 1699 à Vevey, dans le culte protestant, allait atteindre sa vingt-neuvième année. Elle s'était mariée en 1713 à M. de Loys, seigneur de Warens, homme jeune encore, faible et qui se soumit aveuglément à son influence. Mais elle avait le goût des spéculations industrielles. Elle acquit une manufacture de bas de soie et crut s'enrichir; elle s'endetta et, voyant ses affaires entièrement dérangées, abandonna tout. mari, religion, patrie. Au mois de juillet 1726, elle se dit malade et se rend de l'autre côté du lac, non sans emporter le linge le plus fin, l'argenterie et des ballots entiers de marchandises. Le roi Victor- Amédée prenait alors les eaux d'Evian; elle se jette à ses pieds et lui demande sa protection et du pain ; elle prie l'évêque Bernex de la faire instruire dans la religion catholique; et le 7 août, de bon matin, escortée par quatre gardes du corps, elle part, dans la litière royale, pour Annecy; elle entre au pre-

mier monastère de la Yisilation, et le 8 septembre rllc abjure. Elle obtient une pension; elle sort du couvent, fait figure dans la ville, se qualifie de baronne, et, à son tour, opère des conversions.

Petite, courte, ramassée dans sa taille, ronde et grassouillette, elle était en 1728 dans l'éclat de sa jeunesse. Elle avait un teint éblouissant, des yeux bleus très doux, une bouche mignonne au sourire enchanteur , des cheveux cendrés dont le tour négligé rendait sa physionomie plus piquante et plus tendre encore, une gorge admirable, de très belles mains, la voix jolie et argentée. Elle ne manquait ni d'esprit ni de connaissances : elle s'était frottée à des gens de lettres et avait eu pour amant un M. de Tavel, homme de goût et de savoir; elle luisait grand cas de Bayle et de Saint-Evrernond; elle lisait volontiers La Bruyère, qu'elle préférait à La Rochefoucauld. Les sociétés choisies où elle avait vécu, le commerce de la noblesse savoisienne, un coup d'œil jeté sur la cour lui avaient donné l'expérience du inonde et l'habitude de moraliser, parfois même de raisonner sur les choses à perte de vue. Sensible, bienfaisante, elle secourait les malheureux avec une inépuisable charité. Vive, alerte, née pour l'intrigue, elle ignorait l'oisiveté et l'ennui. Franche, ouverte, enjouée, rieuse, elle sut conserver jusqu'au dernier jour une sérénité que ni l'âge, ni l'indigence, ni les disgrâces ne purent altérer. Mais, comme Rousseau, elle avait dés sa naissance perdu Sa mère. LC levée par des tantes qui la laissèrent à

La vie. là

elle-même, elle s'était accoutumée à dédaigner les travaux de son sexe et à s'entourer d'inférieurs qui la flattaient. Absolument dépourvue de principes , regardant la chasteté comme un préjugé et la pudeur ci un nie une maxime de police sociale, elle disait volontiers qu'une femme n'a besoin que dé paraître sage, trouvait tout simple de se donner, et se donnait tranquillement, en repos de conscience, sans scrupule ni remords. Pourquoi refuser à ses amis une faveur qui n'avait à ses yeux aucune importance et qui redoublait leur attachement? Tous ceux qui lui plaisaient la possédaient, etRousseau, dans un voyage à Vevey, n'osait la nommer ni s'informer d'elle, de peur qu'on ne lui dît des choses qu'il ne voulait pas entendre. Sa légèreté tourna contre elle. Elle prenait les opinions de ses amants et entrait avec ardeur dans leurs idées. Les diverses éducations qu'elle reçut ainsi se mêlèrent , s'embrouillèrent dans sa cervelle et gâtèrent la justesse naturelle de son esprit. Elle forgeait, forgeait des plans, et, les moyens dépassant ses forces , tous ses projets échouaient l'un après l'autre. Elle avait le goût de la médecine empirique et de l'alchimie : elle prétendit avoir des secrets, et consuma son temps au milieu des fourneaux à trier des herbes, à piler des drogues, à gouverner des alambics, à fabriquer des élixirs, des teintures, des baumes, des opiats, des magistères. Poussant la générosité jusqu'au gaspillage, prodiguant son argent comme son corps . ouvrant sa bourse au premier venu, accueillant tous

1 i J.-J. ROUSSEAU.

les aventuriers et les charlatans, elle s'obéra, ne put lasser les créanciers et, pour rétablir sa lortune , entreprit des exploitations de mines qui la ruinèrent complètement. Elle mourut dans la maladie, la misère et l'avilissement (29 juillet 17(32).

Mme de Warens envoya Rousseau à Turin, à l'hospice des Catéchumènes. Il partit le 24 mars, et traversa les Alpes, tout fier de suivre Annibal, rêvant de sa chère patronne et regardant avec amour vin petit ruban glacé d'argent qu'elle lui avait donné pour son épée. Son oncle Bernard et son père Isaac essayèrent mollement de le rattraper. L'oncle alla jusqu'à Confignon ; le père, jusqu'à Annecy.

Les catéchistes de l'hospice du Spirito Santo bâclèrent en quatre mois la conversion de Rousseau. Le 12 avril 1728 il avait entendu la grosse porte à barreaux de fer se refermer sur lui à double tour. Le 23 août, il sortait de l'établissement. Il avait abjuré publiquement, en robe grise à brandebourgs blancs, pendant que deux hommes, l'un devant, l'autre derrière lui, frappaient avec une clef sur des bassins de cuivre où chacun mettait son aumône. Il a dit plus tard qu'il faisait acte de bandit, vendait sa religion et mentait au Saint-Esprit : il n'était qu'un enfant et son âge l'excuse. Mais, lorsqu'on le jeta sur le pavé de la rue, il n'avait d'autre pécule qu'une vingtaine de francs, le produit de sa quêté. Il visita Turin et assista tous les matins à la messe du roi. Sa bourse s'épuisant, il alla de boutique en boutique graver un chiffre ou des armes sur la vais-

selle. Une jeune marchande le prit en affection et le garda quelques jours; mais le mari le mit à la porte.

Il devint laquais et entra d'abord chez la vieille comtesse de Vercellis-, puis chez le comte de Gouvon, chef de la maison de Solar. M. de Gouvon avait une petite-fiile, Mlle de Breil, brune avec cet air de douceur des blondes auquel Rousseau n'a jamais résisté. Une fois, à dîner, Jean-Jacques expliqua la devise des Solar : tel fiert qui ne tue pas. Mlle de Breil, ordinairement dédaigneuse, jeta sur Rousseau un regard de satisfaction et, d'un ton aussi timide qu'affable, lui demanda à boire. Il fut saisi d'un tel tremblement qu'il répandit une partie de l'eau sur l'assiette et même sur la jeune fille. On le changea de service; on voulut l'instruire, l'attacher à la maison comme secrétaire et homme de confiance. L'abbé de Gouvon, fils cadet du comte, lui traduisit Virgile, lui enseigna le pur italien de la Crusca, lui apprit à discerner les bons ouvrages et à lire avec réflexion. Mais Rousseau ne voyait point de femme à tout cela; cette façon de parvenir lui semblait lente et pénible; il se fit honteusement chasser. Il s'était engoué d'un Genevois, du nom de Bâcle; il ne fréquentait que Bâcle, ne jurait que par Bâcle, trouvait que personne n'était plus amusant, plus bouffon que Bâcle; il suivit Bâcle qui retournait à Genève, et il quitta l'abbé de Gouvon sans le remercier.

Le voyage fut une partie de plaisir. Les deux amis avaient une petite fontaine de Héron ; ils croyaient qu'elle fournirait à leurs dépenses et qu'ils

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n'auraient qu'à la montrer pour obtenir bon souper et bon gîte. Mais partout ils durent payer leur écot. Ils se lassèrent de cette fontaine qui n'opérait pas de miracle, et, un jour qu'elle se cassa, ils en jeter* reril gaiement les morceaux. Bientôt les deux inséparables se séparèrent. Les adieux eurent lieu à la porte d'Annecy : a Te voilà chez toi », dit Bâcle à Rousseau, et, faisant une pirouette, il disparut.

Au printemps de 172!), Rousseau revenait donc cbez Mme de Warens. Elle le garda, et il fut le plus heureux des hommes. La maman ne ménageait au petit ni les baisers ni les tendresses; il dînait avec elle en tête-à-tête et ne cessait de l'entretenir de son babil; il la couvait des yeux; il lui servait de factotum, et, en sa présence, rédigeait des plans, copiait des mémoires, transcrivait des recettes, fabriquait des médicaments ; il assistait aux conversations de la dame avec des gens de toute espèce, soldats, apothicaires, chanoines, frères lais. Elle le dnssa, lui donna des leçons de tenue et de bonnes manières. Elle lui apprit à bien lire, à écrire correctement, sans fautes grossières d'orthographe, ni vicieuses locutions. Elle lui enseigna, tout en folâtrant, la morale du cœur, un christianisme poétique et vague à la Fénelon. Elle bâtissait pour lui des projets d'avenir et pria M. d'Aubonne, un de ses amis vaudois, de tirerf horoscope de Jean- Jacques. Le pronostic fut peu flatteur; Rousseau parut à M. d'Aubonne un garçon très borné, propre tout au plus à devenir curé de village.

LA Vlii. J7

Ce jugement n'a rien d'étonnant pour qui connaît Rousseau. Lui-même s'est expliqué là-dessus. Il sentait vivement, mais il pensait lentement et voyait mal. Ses idées ne naissaient qu'à la longue, et lorsqu'elles venaient, elles arrivaient en foule, comme pour l'accabler, et ne s'ordonnaient que difficilement dans sa tête. Il écrivait avec une peine extrême et couvrait de ratures ses manuscrits. Dans la conversation, il n'osait parler, ou, s'il parlait, il balbutiait le plus souvent une sottise. Bref, il n'avait de l'esprit qu'après coup et sur l'escalier.

Rousseau fut reçu au séminaire d'Annecy. Deux mois plus tard, on le renvoyait. Mme de Warëns le mit en pension chez le maître de musique de la cathédrale, Nicoloz. Mais Nicoloz eut une querelle avec un chanoine et quitta la ville. Rousseau l'accompagna jusqu'à Lyon, et là, au milieu d'une rue, le voyant tomber du haut mal, l'abandonna.

Lorsqu'il rentra dans Annecy, Mme de Warens n'y était plus; elle venait de gagner Paris avec M. d'Aubonne pour proposer à l'ambassadeur de Sardaigne , Maffei, une entreprise sur le pays de Vaud. La camériste, Mlle Merceret, consola Rousseau de l'absence de la maîtresse. Lorsqu'elle dut rejoindre son père à Fribourg, elle pria Jean-Jacques de l'escorter. Elle avait peur la nuit et, durant la route, fit coucher le jeune homme dans sa chambre. C'était une bonne fille, accorte, raisonnable, que Rousseau regretta de n'avoir pas épousée. On passa par Genève. On vit à Nyon Isaac Rousseau, toujours

Chuquet. — J.-J. Rousseau. 2

pleurnichant, mais incapable de retenir son fils, de lui donner un conseil.

Et dès lors les aventures succèdent aux aventures. Rousseau dépose à Fribourg la Merceret, puis s'arrête à Lausanne pour contempler le lac. Mais il faut vivre. Il se souvient d'un sien ami parisien, Venture de Villeneuve, dont il s'était entiché naguère. Venture, aimable, désinvolte, audacieux, parlait de tout, savait tout, entamait tout; il chantait à la messe, allait dans le beau monde d'Annecy et dînait chez le juge-maje Simond, cet homme court, mince, inconcevablement petit, mais spirituel et instruit, cpie l'auteur des Confessions a si joliment crayonné. Rousseau voulut imiter Venture : il s'appela Vaussore de Villeneuve et s'intitula Parisien et maître de musique. Il se couvrit de ridicule. Une de ses élèves lui chanta les airs qu'il ne pouvait déchiffrer, et, lorsqu'il fit exécuter dans un concert une pièce de son cru, toute la salle éclata de rire et le bafoua.

Il passa l'hiver de 1730 à Neuchâtel et y connut les extrémités de la misère. Dans sa détresse, il supplia son père et sa belle-mère; Isaac le somma de revenir au calvinisme : Jean-Jacques refusa.

Un jour d'avril 1731, dans une auberge, à Boudry, il vit entrer un homme à grande barbe et à l'air aoble. Ce personnage portait un bonnet fourré et un habit violet à la grecque, se donnait le nom de révérend père Athanasius Paulus, de l'ordre des Saints-Pierre-et-Paul de Jérusalem, et faisait une quête en Europe pour le rétablissement du Saint-

Sépulcre et le rachat des esclaves chrétiens. M ne parlait qu'italien. Rousseau devint son interprète et le suivit à Fribourg, à Berne, à Soleure. L'ambassadeur de France, M. de Bonac, flaira l'escroc dans l'archimandrite; mais il eut pitié de Rousseau et le retint. Jean-Jacques coucha dans la chambre qu'avait occupée son homonyme, le lyrique Jean-Baptiste.

Il fut envoyé à Paris pour y servir le neveu du colonel Godard. Mais il jugea que l'oncle Godard était un grigou, et Paris une ville boueuse et noire. Il reprit le chemin de la Savoie, le chemin de Chambéry, où Mme de Warens s'était établie dans l'été de 1731. Ce fut son dernier voyage à pied, la dernière de ces longues courses qu'il entreprenait allègrement et de si bon cœur, sans se presser, sans se soucier de rien, aspirant le grand air avec volupté, laissant son âme errer d'objet en objet, jouissant des paysages divers qui se succédaient, s'arrêtant dans un site qui le séduisait, restant des heures entières au bord d'un précipice à regarder l'écume de l'eau ou à jeter des cailloux qui roulaient, bondissaient et volaient en éclats avant d'atteindre le fond du gouffre, ravi de cette existence ambulante, de la santé qu'il gagnait en marchant, et de son appétit robuste, se régalant au cabaret avec quelcpies sous, couchant n'importe où, à la belle étoile, sous un arbre, dans la niche d'un mur de terrasse, comptant sur le hasard et parfois trouvant une aubaine, faisant une bonne rencontre. Un matin qu'il allait chantant sur la route de Lyon, il s'entendit appeler;

il se retourne et voit un moine antonin qui lui demande s'il a jamais copié de la musique, et qui l'emmène. Pendant trois ou quatre jours , Jean- Jacques demeura chez l'antonin.

Pour la troisième fois — au printemps de 1732 — Rousseau était l'hôte de Mme de Warens. Elle le recommanda chaudement à l'intendant général, qui l'employa aux travaux du cadastre. Mais bientôt il se révolta contre la gêne du bureau. 11 raffolait de Rameau et se plongeait dans son Traité de l'harmonie; il voulait être compositeur, et au mois de juin 1733 il se rendit à Resançon pour suivre le cours de l'abbé Rlanchard. L'abbé allait s'établir à Paris; Rousseau revint à Chambéry et donna des leçons. Il eut une clientèle nombreuse. On le recherchait, on l'accueillait avec empressement, ses écolières lui faisaient des agaceries et des avances.

A l'entendre, sa « bonne maman » aurait pris un moyen héroïque, et, s'offrant en holocauste, elle aurait détourné le péril sur sa personne; d'un air grave et sur un ton moral, nullement sévère mais plus sérieux que d'habitude et presque solennel, elle aurait dit à Jean-Jacques qu'elle aimait mieux se sacrifier, se livrer elle-même, et elle aurait laissé à son protégé, tout effrayé de cette proposition singulière, huit jours de réflexion. Mais elle avait pour amant son domestique, Claude Anet. Herboriseur, grave, circonspect, laconique, Claude Anet rendait de grands services à Mme de Warens, et, Vaudois comme elle, converti comme elle et au même temps,

il avait été sans doute le complice de sa fuite. Rousseau n'ignorait pas l'intimité des deux personnages; il avait vu Claude Anet avaler une fiole de laudanum parce que Mme de Warens s'était mise en colère. Il envia le bonheur de Claude Anet et en demanda sa part. On n'habite pas impunément sous le toit d'une dame jeune, jolie et caressante. Jean-Jacques devint amoureux fou ; il regardait Mme de Warens comme la seule femme qui fût au monde ; il baisait le lit où elle couchait, les rideaux et les meubles cpie sa belle main avait touchés, le plancher où elle marchait; il avalait un morceau qu'elle avait rejeté ; il faisait les mêmes extravagances que son Emile, volant l'assiette de crème où la cuiller de Sophie a trempé. Mme de Warens n'hésita pas : un amant de plus ne lui coûtait guère, et il lui sembla piquant de déniaiser ce jouvenceau et d'être pour lui plus qu'une mère.

Anet, Rousseau, Mme de Warens formèrent donc un ménage à trois. Les deux hommes ne se jalousaient pas, ne se gênaient pas; ils avaient confiance l'un dans l'autre; sur l'ordre de leur souveraine, ils s'embrassaient tout attendris et pleurants; elle les assurait qu'ils étaient tous deux nécessaires à sa félicité. Jean-Jacques prétend même que le tête-àtête amoureux offrait moins de douceur que ce trio d'amis !

Cette triple alliance fut soudain brisée. Mme de Warens avait projeté d'établir à Chambéry un jardin des plantes dont Claude Anet serait le démonstrateur appointé et un collège de pharmacie où Rous-

seau eût trouvé sa place. Mais le 14 mars 1734 on enterrait Claude Anet, mort d'une pleurésie, à l'âge de vingt-huit ans, au retour d'une excursion. Rousseau hérita de ses nippes et de son emploi de majordome-* mais non de sa fermeté. Il ne sut pas mener les affaires, ni s'opposer aux profusions de Mme de Waréns.

Léger, étourdi, outrecuidant, il faisait par instants des coups de tête, comme sa course à Besançon. N'avait-il pas, à ce voyage, laissé dans sa malle une brochure qui fut saisie par la douane française au bureau des Rousses? En 1735, nouvelle échappée. Mme de Warens lui pardonna, et Jean-Jacques reconnaît qu'elle le ramena par ses bontés à la saine raison. Mais elle finissait par se lasser de lui. Lorsqu'au mois de septembre 1737, il crut avoir un polype au cœur, elle l'envoya sans regret à Montpellier.

Rousseau, qui se disait Anglais jacobite, fit sur la route, entre Grenoble et Montélimar, la conquête d'une Mme de Larnage. Il admira le Pont du Gard, et lorsque ses pas retentirent sous les voûtes immenses de l'aqueduc, il s'imagina percevoir la forte voix des Romains qui les avaient bâties. Il visita les arènes de Nîmes, et son plaisir fut gâté par les vilaines masures qui remplissaient alors ce superbe cirque. Au mois de mars 1738, il était de nouveau à Chambéry : les médecins de Montpellier s'étaient moqués de lui.

Mme de Warens n'avait écrit que rarement à son

protégé durant ce voyage. Encore lui faisait-elle des reproches et le sommait-elle de ne rentrer qu'au mois de juin. Un autre occupait dans son cœur et sa maison la place de Jean-Jacques. C'était, comme Rousseau, un nouveau converti; il se nommait Wintzinried.

Ce Wintzinried, que Jean-Jacques qualifie de garçon perruquier et de fils du concierge de Chillon, appartenait aune bonne famille; son père était châtelain et justicier du village de Courtilles. dans le pays de Vaud. Il aimait à briller, à faire du tintamarre, à chevaucher sur les chemins, à s'étaler noblement aux yeux des voisins, et il s'attribua bientôt le nom de M. de Courtilles. Rousseau le juge vain, sot, ignorant, insolent, et Mme de Warens lui conseillait de s'observer et de parler peu. Mais zélé, diligent, exact, il devint une sorte d'agent yoyer et fut inspecteur du château de Chambérv. Mme de Warens l'apprécia, d'autant qu'il avait quatre ans de moins que le petit, et qu'il était grand, blond et bien tourné. Elie crut trouver un trésor; elle se l'attacha; elle le prit comme intendant et comme amant. A peine Rousseau se rendait-il à Montpellier qu'elle louait une métairie aux Charmettes, près de Chambérv, et aussitôt Wintzinried exploitait la ferme, chargeait, charriait, sciait, fendait du bois; il avait toujours la hache' ou la pioche à la main ; on le voyait et on l'entendait partout, à la charrue, aux foins, à l'écurie, à la basse-cour. Quelle différence entre ce gaillard robuste, actif,

empressé, et Rousseau souffreteux, fantasque et négljgeM !

Jean-Jacques assure qu'il refusa cette fois tout partage, malgré les instances de Mme de Warens. Mais il consentit à demeurer sous le même toit que Wintztnried ; il rechercha ses bonnes grâces; il le traita de frère; il le nommait avec une affectueuse gaieté Taleralatalera; il reconnaît que Courtilles, « au fond, n'était pas mauvais ».

Le G juillet de cette même année 1738, Mme de Warens, abandonnant sa métairie, louait un domaine situé en face de la ferme et connu sous le nom de maison des Charmettes. Cette maison, sise à micôte d'un petit vallon, était fort agréable : sur le devant, un jardin en terrasse; au-dessus, une vigne; au-dessous, un verger; vis-à-vis, un bois de châtaigniers; tout près, une fontaine; plus haut, dans les montagnes, des pâturages. Jean-Jacques y passa l'hiver de 1738 et l'année 1739, tantôt seul, tantôt avec Mme de Warens et Wintzinried. Les Charmettes ne furent donc pas le paradis qu'il a décrit. Il n'y goûta pas le bonheur et cette joie d'aimer que retracent les Confessions. Mais il jouissait de la campagne : il se levait avant le soleil, travaillait au jardin, cueillait les fruits, soignait le colombier; il visitait les ruches, et les abeilles se posaient, sans le piquer, sur sa main et sa figure ; il entreprenait de longues courses, de ces courses qui mettaient en branle son esprit et ses jambes, dégageaient son âme, animaient sa pensée, avivaient ses idées. Ses

livres l'accompagnaient partout; il les oubliait quelquefois au pied d'un arbre et les retrouvait quinze jours après, pourris ou rongés par des fourmis et des limaçons.

De ce séjour des Gharmettes date sa misanthropie. M. de Conzié, qui le voyait quotidiennement, rapporte qu'il avait déjà le goût de la solitude et le mépris des hommes. Mais c'est aux Charmettes qu'il fit « provision de talents » et qu il acquit assez de connaissances pour se suffire à lui-même et raisonner sans le secours d'autrui. Il bouquinait jusqu'alors à tort et à travers; il mit désormais de la méthode dans ses lectures et, comme il dit, les pensa beaucoup; il s'efforça de débrouiller le fatras dont sa tête s'était farcie; il traduisit Virgile, le scanda presque en entier et, malgré les révoltes de sa mémoire, apprit par cœur les Eglogues. Dans un poème, le Verger des Charmettes, il énumère les auteurs qu'il lut à cette époque; ce sont les meilleurs, les plus utiles, entre autres, le « touchant » Voltaire.

Mais cette vie ne pouvait durer. Il comprit qu'il devenait importun. Au mois d'avril 1740, il entrait, comme précepteur, chez M. de Mablv, à Lyon. Cet essai pédagogique avorta misérablement. Ses deux élèves étaient, l'un espiègle et mutin, l'autre niais et têtu. Le premier se moqua de Rousseau qui voulait le prendre par le sentiment; le second répondit à ses emportements de colère par un silence stupide. A cet insuccès se joignirent des sottises. Malgré les leçons de Mme de Warens et la fréquentation de

Perrichon, de Bordes, de Parisot. Jean-Jacques restait embarrassé de sa contenance et gardait son air empêtré. 11 essaya de plaire à Mme de Mably

qui ne daigna remarquer ni ses œillades ni ses soupirs. Il vola, pour le boire en cachette, dans sa chambre, un petit vin blanc d'Arbois <pii l'avait affriandé. Au bout d'un an, il rentrait aux Char-' mettes. Mais le passé ne pouvait renaître. Rousseau se sentit derechef étranger; quatre mois après, dans l'été de 1741, il partait pour Paris : il avait inventé an système de notation musicale par les chiffres qui devait le mener à la fortune et à la gloire.

Son système échoua. L'Académie des sciences déclara qu'il n'était ni neuf ni utile. Jean-Jacques protesta contre ce jugement dans une Dissertation sur la musique moderne et affirma qu'une jeune Américaine avait pu, grâce à son procédé, déchiffrer en ti<ii> mois la musique la plus difficile; le public fut indifférent. Désespéré, Rousseau se mit à jouer avec fureur aux échecs pour primer au moins en quelque chose.

Un jésuite, le père Castel, lui conseilla de se pousser par les femmes. Recommandé à Mme de Bezenval et à sa fille, la marquise de Brogliè, Jean- Jacques devint secrétaire de M. de Mohtaigu, ambassadeur de France à Venise. Il entrait donc dans la diplomatie, et s'il était tombé sur un autre homme que cet ancien capitaine aux gardes, il eût fourni peut-être une brillante carrière. Toutefois il

était secrétaire de l'ambassadeur, non de l'ambassade, et, selon le mot du temps, domestique de Montaigu. Aussi ne put-il jouer le rôle qu'il s'attribue, ni sauver, comme il dit, le royaume de Naples. Il rédigeait les dépèches cpje son patron, ignorant et nul, se contentait de signer. Mais il se crut indispensable et se donna des airs d'importance. Montaigu, arrogant, brutal, accusa son secrétaire d'insolence, de présomption, de folie, et le chassa sans lui payer ses gages. Pour le braver, Rousseau demeura quinze jours encore à Venise, se montrant partout, faisant avec bruit ses visites d'adieu. De retour à Paris, il se plaignit et demanda réparation. Il n'obtint que ses appointements, et se prit à détester de plus en plus la société ; la justice, écrivait-il, a toujours tort contre la puissance.

Il revint à la musique : il fît exécuter, d'abord chez le fermier général La Popelinière, puis chez M. de Bonneval, intendant des menus, l'opéra des Mitses galantes, et il remania pour le duc de Richelieu un opéra de Voltaire, mis en musique par Rameau, les Fêtes de Ramire. Mais les Muses galantes n'eurent pas l'honneur d'être jouées devant le roi, et Rameau interdit la représentation de Ramire. Jean-Jacques tomba malade de douleur.

Sa situation était d'autant plus misérable qu'il venait d'assumer la plus lourde des charges. Dans son hôtel de la rue des Cordiers se trouvait une jeune servante, Thérèse Le Vasseur. Après l'avoir défendue contre les taquineries des locataires, Rous-

seau se la donna pour compagne. « Je ne vous délaisserai j;iiiiiiis. lui disait-il, niais jamais je ne vous épouserai; il ne me convient ]>as de contrarier un engagement éternel, et aucun devoir ne m'y oblige. » Il prétend que Thérèse l'a consolé et conseillé. En réalité, celte fille laide, illettrée, stupide, incapable de connaître les heures du cadran, prenant le chapelain d'un petit prince allemand pour le pape, lâchant à tout propos des coq-à-1'âne, cancanière, gourmande, a simplement satisfait son besoin d'attachement, et il avoue, après une union de vingtcinq ans , qu'il n'a jamais ressenti pour elle la moindre étincelle d'amour. Elle imposa sa famille à Jean-Jacques. Il devint la proie d'une bande d'affamés et de sangsues, du père Le Vasseur, qu'il finit par renvoyer dans une maison de charité, de la mère Le Vasseur, femme rusée, rapace, insatiable que son mari nommait avec terreur le lieutenant criminel, et de la gent Le Vasseur. Cette séquelle vécut effrontément aux dépens de Jean-Jacques. La mère et la iille, les gouverneus'es, tripotaient, prenaient de toutes mains, extorquaient aux amis de Rousseau et à son insu des présents, des pensions. Vinrent les enfants : gaillardement, sans scrupule et sans vergogne, Rousseau les mit à l'hôpital. Il en eut cinq; il les abandonna tous les cinq et les livra, suivant son mot, à l'éducation publique. Il était trop pauvre, a-t-il dit, pour les nourrir, et le tracas qu'ils lui causeraient, ne lui laisserait pas la tranquillité nécessaire à son travail; il aimait mieux

qu'ils devinssent ouvriers ou paysans qu'aventuriers et coureurs de fortune : il les garantissait de son propre destin; il choisissait pour eux un sort préférable à celui que leur réservaient une mère comice Thérèse et une famille comme les Le Yasseur. Mais n'a-t-il pas flétri le père sans entrailles qui néglige son devoir? N'a-t-il pas reconnu que le principal soin de l'homme sociable est la subsistance de ses enfants ?

Malgré cette chaîne qu il n'osa jamais rompre, il ne perdait pas l'espoir de réussir. 11 obtint, grâce à Perrichon, une place de secrétaire chez Mme Dupin et son beau-fils Francœuil. Son caractère s'aigrit dans cette situation qu'il jugeait humiliante. Mais il dissimula ses sentiments. Il s'éprit de Mme Dupin, et s'enhardit à lui écrire; elle lui rendit sa lettre en le priant d'un ton froid de ne plus l'importuner par de semblables déclarations. Il ne se rebuta pas; il accompagna Francœuil à Chenonceaux dans l'automne de 1747 et à la Chevrette dans l'été de 1748; il payait son écot par des comédies ; il était galant, câlin, mielleux, fatigant même à force d'obséquiosité.

Mais il plaisait à ce monde de la finance. En y regardant bien , les clames sentaient qu'il y avait sous son extérieur un peu vulgaire, sous ses manières contraintes et empruntées, sous ses compliments recherchés et pesants, sous sa parole maladroite, un cœur jeune, passionné, et à certains instants, lorsqu'il était animé par le sujet de l'entretien,

elles le voyaient s'échauffer, éclater soudain, et, la physionomie comme vivifiée, l'œil étincelant, le geste impétueux, la voix haute, trouver clans 1rs mouvements de son âme des accents énergiques et des expressions fortes, vigoureuses, pleines de l'émotion qui l'agitait. Il eut des amies qui s'engouèrent de lui : la fière Mme de Ghenonceaux, la méchante Mlle d'Ette, l'aimable Mme d'Epinay dont les beaux yeux noirs rachetaient la maigreur. Elles jugèrent qu'il n'était pas ordinaire et possédait infiniment d'esprit, autant d'esprit que de vanité. Rousseau leur conta d'une façon simple, originale, passablement romancée, quelques incidents de sa vie, et son histoire leur parut aussi curieuse que sa personne.

Les gens de lettres l'accueillaient. D'Alembert entrait en relations avec lui. Diderot, qu'il nommait son Aristarque, l'enrôlait parmi les collaborateurs de Y Encyclopédie. Bien qu'il se tînt toujours sur une réserve inquiète et défiante, il se livrait avec Grimrn et le chapelain Klùpffel à de petites orgies dans la rue des Moineaux. Ne projetait-il pas, avec Grimm et Diderot, de faire à pied, le fusil sur L'épaule, le voyage d'Italie, en se promettant mille ((uniques aventures ? Duclos l'appréciait : « Il a de l'humeur comme un dogue, disait-il, mais donnezlui le temps et vous le venez mener un bruit du diaiile. »

Un jour de l'été <lr 1749, par une chaleur accablante, Jean-Jacques allait voir Diderot prisonnier

à Yincennes. Il feuilleta pendant la route un numéro du Mercure de France et lut cette question que l'Académie de Dijon proposait comme sujet de prix : « Le rétablissement des sciences et des arts a-t-il contribué à épurer les mœurs ? n Aussitôt, et suivant son ordinaire, des idées qui circulaient sourdement et fermentaient dans sa tête, se présentent à lui. vives, tumultueuses; il s'émeut et se trouble; il ne peut supporter l'éclat de la vérité qui l'illumine soudain et l'éblouit ; pris d'étourdissement et d'une sorle (L'ivresse, oppressé, palpitant, incapable de respirer, il se laisse tomber sous un arbre de l'avenue. Non, se dit-il, les arts et les sciences n'ont pas épuré les mœurs; notre système social fourmille de contrailktions; l'homme est bon naturellement; nos institutions seules et leurs abus l'ont rendu méchant ! Au bout d'une demi-heure de crise et d'extase, il se relève. Il avait pleuré, sans le savoir, et mouillé de larmes tout le devant de son gilet. Il voit Diderot, lui demande conseil. « Vous ferez , lui répond Diderot, ce que personne ne fera, vous n'êtes pas homme à prendre le pont aux ânes. »

Le Discours sur les lettres et les arts, couronné par l'Académie de Dijon en 1750, eut un succès sais pareil. Les plus raffinés applaudissaient à ce brillant paradoxe contre la civilisation. Les littérateurs admiraient le style du nouveau venu. Marmontel, faisant un retour sur la faiblesse de son propre talent trop précoce et trop vert, reconnaissait que le. début de Rousseau était un coup de maître et

que le Genevois, mûri par la méditation et l'étude, déployait dans sa première œuvre une plénitude étonnante et une virilité parfaite.

Rousseau sortait de l'obscurité. Ce n'était plus un bel-esprit : on le classait parmi les philosophes; on le mettait hors de pair. Son orgueil s'exalta. Après avoir tenté de se guinder au ton doucereux et poli, il s'abandonna résolument à l'autre excès, et affecta la rudesse. Il déclara qu'il voulait mener la vie simple et austère que glorifiait son Discours, accorder sa conduite avec ses principes, prêcher la morale par son exemple encore plus que par ses livres : il braverait son siècle et romprait en visière aux usages du monde.

11 refusa donc la place lucrative de caissier que lui offrait Francœuil. Plus de dorure et de bas blancs; plus d'épée ; plus de montre. Il réforme son costume, revêt un habit de gros drap, prend une perruque ronde. Il bénit le voleur qui lui dérobe ses chemises fines. Il se fait copiste de musique pour avoir un métier et gagner sa vie comme un ouvrh r. Grimm se moquait de lui : « Soyez plutôt limonadier, lui disait-il, tout Paris ira vous voir et vous deviendrez riche. »

Jean-Jacques croyait faire secte, fonder une école, entraîner après lui les enthousiastes. Il ne réussit qu'à piquer la curiosité. Une pluie d'importuns s'abattit sur lui. On venait le relancer dans son galetas. Les femmes se disputaient sa musique, l'accablaient d'invitations; il avait beau se celer,

La vîè. 33

opposer aux visiteurs qui l'obsédaient, une mine glaciale et un ton bourru.

Il sentit qu'il avait pris un rôle insoutenable, et pour se tirer d'embarras, il outra la misanthropie. Naturellement décontenancé et un peu balourd, il trouvait à cette transformation avantage et commodité. Il foulait aux pieds les bienséances qu'il craignait de blesser; il méprisait cette politesse qu'il ne savait pratiquer; il faisait de son incorrigib'e fausse honte une âpre et intrépide vertu. Pourtar t sa sotte timidité revint parfois et l'emporta. 11 n'osait dire que le portrait de Mme de Luxembourg ne ressemblait pas du tout au modèle, et de peur de déplaire à un duc, il changeait le nom de son chien, Duc, en celui de Turc. Mais ses brusqueries, ses impertinences, son cynisme furent bientôt célèbres. Il refusait avec ostentation le gibier que lui envoyait le prince de Conti ; lorsque le duc de Deux-Ponls demandait la permission de lui faire son compliment, « faites-le , répliquait Rousseau , mais qu il soit eourt », et il répondait aux amicales avances du baron d'Holbach : « vous êtes trop riche ».

Ce sauvage devint donc l'homme à la mode. Au mois d'octobre 1752 son Devin de village est joué à Fontainebleau devant le roi. Jean-Jacques assiste à la représentation en équipage négligé, grande barbe, perruque mal peignée. Mais les spectateurs n'ont pour lui que des regards favorables; s'ils ne claquent pas en présence du roi, ils marquent leur approbation par un murmure flatteur, et les femmes se chu-

Chcqlet. — J.-J. Rousseau. 3

chotent, en pleurant, que la pièce est ravissante. On voulut présenter Rousseau à Louis XV qui chantait l'air de Colin avec la voix la plus fausse de son royaume et qui, sûrement, l'aurait gratifié d'une pension; il se sauva, soit qu'il craignît de faire méchante figure et de dire une sottise, soit plutôt par orgueil, pour donner au monde une preuve éclatante de désintéressement et d'indépendance.

Mais hientAt éclatèrent d'ardentes querelles. Tl dirigeait avec Grimm et Diderot la lutte du coin de. la reine, ou des partisans de la musique italienne qui se rassemblaient à l'Opéra sous la loge de la reine, contre le coin du roi ou les sectateurs de la musique française cjui se réunissaient sous la loge du roi. Sa Lettre sur la musique, inspirée par la haine de Rameau qui le qualifiait de pillard sans talent, souleva tout Paris; on accusa Jean-Jacques d'offenser la nation parce qu'il niait sa musique; on l'insulta; on lui Ata ses entrées à l'Opéra; on le brûla en effigie sur ce théâtre. La colère qu'il ressentit, s'aggravait de soupçons injustes. Il s'imagina que ses amis enviaient le triomphe du Devin et ne lui pardonnaient pas de joindre au génie de l'écrivain celui du compositeur. Aussi, lorsque sa comédie de Narcisse tomba au Théâtre-Français, il déclara fastueusement dans la préface qu'il n'était pas homme à briguer les suffrages du public.

Dans l'été de 1754, Gauffecourt, son intime, se rendit à Genève. Rousseau l'accompagna. Il n'ignorait pas qu'il allait au-devant d'une ovation. Ses

compatriotes le fêtèrent. Il dut, pour échapper aux badauds, se réfugier à la campagne. Exclu de ses droits de citoyen par son abjuration, il résolut de reprendre le culte de ses pères. 11 fut exempté des formalités les plus ennuyeuses ; il ne parut pas en consistoire et une simple commission de six membres reçut sa profession de foi. Il avait appris par cœur une petite harangue ; il n'en put dire un mot et se contenta, comme un écolier, de répondre oui. ou non. Sur quoi, il fut admis à la communion le 1er août 1754 et inscrit dans le rôle des citoyens.

Au bout de quatre mois, il revint à Paris. L'Académie de Dijon avait mis au concours la question « Quelle est Yorigine de l'inégalité parmi les hommes et si elle est autorisée par la loi naturelle? » Il médita ce sujet dans la forêt de Saint-Germain, cherchant au fond des bois l'image des premiers temps qu'il voulait retracer, déplorant les misères de ses semblables, s écriant avec transport : « Insensés qui vous plaignez sans cesse de la nature, apprenez que tous vos maux viennent de vous! » Il n'eut pas le prix; mais il publia son Discours dans l'été de 1755 et le dédia à la République de Genève. Cette dédicace est fameuse. Après avoir loué la constitution du gouvernement, Jean-Jacques priait les « magnifiques seigneurs » de témoigner des égards et une sorte de gratitude aux ouvriers et aux gens du peuple, tous égaux par l'éducation ainsi que par les droits de la nature et de la naissance. Le

36 i.-J. ROUSSEAU.

Petit Conseil remercia Rousseau par une lettre froide et polie

Pourtant, en 175G, le médecin Tronchin lui proposa la place de bibliothécaire de Genève. Rousseau hésitait. Mme d'Epinay lui offrait au même instant la maisonnette de l'Ermitage à l'entrée de la forêt de Montmorency. Ce n'était plusieurs mois auparavant qu'une vieille masure; mais il en avait loué la situation, et, sur-le-champ, Mme d'Epinay l'avait fait arranger pour lui. Elle le conduisit un jour à cette petite loge. « Mon ours, lui dit-elle, voilà votre asile », et Rousseau, ému, mouilla de pleurs la main de son amie. Qu'allait-il choisir, la patrie ou la campagne? Irait-il à Genève ou à l'Ermitage? Il rudoya Mme d'Epinay : elle voulait le traiter en valet, mais il n'engagerait jamais sa liberté, et ferait ce qui lui plairait. Enfin, sur de nouvelles instances, il accepta l'habitation de l'Ermitage. S'établir à Genève, c'était vivre à côté de Voltaire, et il comprenait que le brillant écrivain, riche, puissant, aimé des femmes et des jeunes gens, lui ravirait toute influence sur sa ville natale.

Le 9 avril 1756 il s'installait à l'Ermitage. On voyait déjà les primevères et les violettes ; les bourgeons des arbres commençaient à poindre, et, la nuit même de son arrivée, dans le bois qui touchait la maison, presque à la fenêtre, le rossignol fit entendre son premier chant. Rousseau fut ravi. Que de fois, à Paris, dans le tourbillon de la société, il s'était reporté par la pensée à ses bosquets et à ses ruis-

seaux ! Que de fois il avait rêvé de promenades solitaires ! Vainement il allait dans la banlieue et plus loin encore; il y retrouvait Paris: il ne faisait qu'entrevoir la campagne, que lorgner du coin de l'oeil les haies et les buissons d'épines, que hunier le fumet d'une omelette au cerfeuil, qu'écouter vaguement les refrains rustiques, et il maudissait les jets d'eau, les parterres et les grands soupers. Maintenant il était en pleine nature. La forêt de Montmorencv devint son cabinet de travail. Il en connut bientôt tous les taillis et les sentiers; il la parcourait l'après-midi, tournant et retournant ses idées dans sa tête, couvrant de notes son petit carnet blanc.

Mais dès que cette âme inquiète sentait son bonheur, elle ne pouvait s'y tenir. Malgré la distance, les désœuvrés de Paris venaient assaillir Rousseau et troubler la paix de sa retraite. Thérèse et la mère Le Yasseur n'aimaient pas les champs ; elles regrettaient les commérages de la ville et les cadeaux ; dès qu'il avait le dos tourné, elles faisaient bombance ou jabotaient avec les laquais. Lorsqu'elles surent qu'il voulait passer l'hiver à l'Ermitage, elles entreprirent de changer sa résolution et appelèrent ses amis à la rescousse. Diderot intervint, mettant tout en drame, mêlant d'imprudentes vivacités aux adjurations sentimentales, débitant de grandes phrases à propos d'affaires qui ne le regardaient pas. Rousseau reconnaît qu'il aurait dû lui rire au nez. Il se fâcha, s'emporta : Diderot, s'écriait-il, le con-

1 pariait toujours sur ses goûts et sa conduite ; Diderot prenait des airs de supériorité et oubliait qu'un ami n'est pas un maître; Diderot, plus jeune que lui, prétendait le gouverner comme un enfanl ; Diderot ne cessait de lui fixer des rendez-vous et de les manquer; Diderot disait dans la préface de son Fils naturel que le méchant vit seul, et cette sentence visait évidemment Jean- Jacques. Mme d'Epinay apaisa la querelle; la mère Le Yasseur consentit à pester avec sa fdle; Diderot vint passer un jour à l'Ermitage; mais l'amitié des deux philosophes avait reçu le coup mortel.

Une passion tardive, extraordinaire, la dernière et la plus violente de sa vie, acheva d'égarer Jean- Jacques. Au milieu des tristes réflexions où le plongeaient la tyrannie de ses amis et les tracasseries des gouverneuses, il se sentait dévoré du besoin d'aimer; il vieillissait et voulait, avant de mourir, goûter encore les joies de la passion , savourer , effleurer du moins l'enivrante volupté dont il avait soif. Il vit Mme d'Houdetot, cousine et belle-sœur de Mme d'Epinay, et lui donna son cœur. Elle passait pour laide; elle avait le visage marqué de petite vérole, le teint sans finesse, le front très bas, le nez gros, la vue faible, les yeux un peu ronds; on dit même qu'elle louchait. Mais, avec tout cela, un charme de jeunesse rayonnait en elle. Ses grands cheveux noirs, naturellement bouclés, lui tombaient jusqu'à la cheville. Sa physionomie était vive et sa taille mignonne. Elle mettait dans tous ses mouvements

une gaucherie ravissante. Gaie, naïve, pleine de saillies agréables qu'elle ne cherchait pas, trouvant parfois de ces mots justes qui résument une conversation, musicienne, dansant avec grâce, faisant de jolis vers qu'elle refusait de publier, incapable de déguiser sa pensée, ne disant pas, même en confidence, le moindre mal des absents, elle avait l'âme douce et angélique, le cœur fermé à la haine, le caractère sûr et loyal : imprudente toutefois, inconsidérée et trop confiante, elle commettait fréquemment les plus singulières distractions et les étourderies les plus comiques; mais ses légèretés n'offensaient personne et ne nuisaient qu'à elle.

Mariée toute jeune et malgré elle au comte d'Houdetot, elle avait avec le marquis de Saint-Lambert une de ces liaisons que le monde d'alors respectait lorsqu'elles étaient un « attachement », et non une « fantaisie ». Son ivresse de joie lorsque partait M. d'Houdetot, et sa douleur, son désespoir, lorsque s'éloignait Saint-Lambert, éclataient si ingénument ! « Ne condamnez point, écrivait-elle, une passion à laquelle nous avons su joindre tant d'honnêteté. »

Saint-Lambert était à l'armée. 11 connaissait Rousseau et avait prié Mme d'Houdetot de lui rendre visite. Un soir, Jean-Jacques vit entrer la comtesse. Elle avait dû descendre de son carrosse, qui s'était embourbé dans la fange du vallon, et faire à pied le reste du trajet. Sa chaussure fut bientôt percée. Elle mit des bottes, et ravie de son accoutrement roma-

/lO J.-J. ROUSSEAU.

nesque, heureuse d'oublier sa dignité, poussant de grands éclats de rire, arriva brusquement à l'Ermitage.

Elle revint une deuxième fois, à cheval, en habit d'homme. Rousseau, fasciné, éprouva près d'elle un frémissement qu'il n'avait encore eu près d'aucune autre femme. Elle s'épancha, conta sa vie, et, sans qu'elle s'en aperçût, inspira pour elle-même à Jean- Jacques les sentiments qu'elle exprimait pour Saint- Lambert.

Rousseau s'accusait de démence. Pouvait-on à son âge, où il faut n'être fou qu'en dedans, brûler de la passion la plus extravagante pour une femme dont le cœur était plein d'un autre amour? Avait-il quelque espoir de séduire la comtesse par sa galanterie, par son air, par sa parure ? Ne devait-il pas être plutôt son mentor ? Pourtant, à la troisième visite, après être resté" muet et tremblant, sans ouvrir la bouche ni lever les yeux, il osa confesser son trouble. Puis, dans les autres entrevues, surmontant sa timidité, il fit la leçon à Mme d'Houdetot, s'efforça d'alarmer sa conscience, et, en lui rappelant son mari, de supplanter son amant. Il s'établit chez la dame, à Eaubonne, s'installa des jours entiers dans la maison, y soupa, y coucha. Il fit à la comtesse une cour assidue, la serra de près, l'entraînant à des promenades et à de longs tête-à-tête, usant et abusant de cette intimité pour accabler, quatre mois durant, celle qu'il nommait sa Sophie, de déclarations et de lettres.

Bien des femmes l'auraient découragé dès le début. Mais la comtesse était bonne, compatissante, et, sûre de ne pas succomber, elle jouait volontiers avec le feu. D'ailleurs, brisant avec Rousseau et, par suite, obligée de tout dire à Saint-Lambert, elle provoquait entre les deux amis une rupture qui ferait grand éclat. Elle se laissa donc adorer par le philosophe et ne le repoussa pas ; elle le rappela doucement à la raison, le plaignit, le cajola, tâcha de le guérir sans brusquerie ; elle lui parla du marquis et de l'aimable société qui se formerait entre eux trois. Mais elle ne fit qu'attiser l'embrasement allumé dans l'âme de Jean-Jacques. Vainement elle l'assurait qu'elle ne pouvait le payer de retour. 11 se piquait de constance et s'obstinait contre tout espoir. 11 se - reprochait de trahir Saint-Lambert; il se jurait de respecter Sophie et de ne pas l'avilir ; il lui promettait de ne pas même profiter d'un instant de faiblesse. Mais cet instant, il le guettait avec une fébrile impatience, et tout en s'engageant à ne jamais convoiter ni corrompre celle qu'il idolâtrait, il n'attendait que le moment de consommer le crime. Dès qu'il était aux côtés de Sophie, peu lui importait d'être méprisable, infidèle et traître : il voulait être heureux. Plusieurs fois, à Eaubonne^ au fond d'un taillis, dans le bosquet de la cascade, sur un banc de gazon, sous un acacia chargé de fleurs, il trouva, pour rendre son délire, le langage le plus séduisant ; il pleura sur les genoux de Sophie , et Sophie, pleurant avec lui, avoua qu'il était l'amant

'<; plus tendre du monde et que jamais homme n'avait aimé comme lui; mais, ajoutait-elle toujours, votre ami Saint-Lambert nous écoute. On a même dit qu'un soir où Rousseau se montrait plus pressant que de coutume, Mme d'IIoudetot, induite en tentation, ne fut sauvée que par le juron inattendu d'un charretier qui suivait le mur du jardin; elle éclata de rire, et Jean-Jacques, frémissant dé colère, n'obtint qu'un baiser. Mais l'affection qu'elle avait vouée à Saint-Lambert la protégeait suffisamment ; elle s'amusait de Rousseau et ne le craignait pas.

Cette furieuse passion, pleine d'agitations, de palpitations, de convulsions, de défaillances du cœur, épuisait Rousseau. Il avait, dit-il, le tempérament à la fois le plus timide et le plus combustible, et il raconte qu'il n'arrivait aux rendez-vous de la comtesse que dans l'état le plus déplorable, le sang enflammé, la tête troublée, les genoux tremblants, toute la machine ébranlée.

Bientôt cette liaison ne fut plus un mystère pour ses entours. Thérèse, jalouse, le voyant maussade, 1 entendant pleurer et parler seul la nuit, avait sonné 1 alarme. On glosa sur les amours de Jean-Jacques et on en fit des gorges chaudes. Holbach vint exprès à la Chevrette jouir du spectacle et lâcher cent propos goguenards. Voilà donc l'ermite, le sauvage le sévère citoyen, l'homme qui proclamait avec tant de fracas ses principes austères ! Une lettre anonyme instruisit Saint-Lambert, et Mme d'Houdetot avertit

Rousseau qu'il ferait bien de rompre entièrement ou d'être tel qu'il devait être.

Jean-Jacques se crut trahi par Mme d'Epinay. Surle-champ, sans preuve aucune, il éclata, et il mandait à la châtelaine de la Chevrette qu'il saurait faire repentir les calomniateurs, qu'il n'avait plus en elle aucune confiance et ne lui pardonnerait jamais, qu'il avait peut-être de grands torts, mais qu'il les expierait en révélant avec franchise à Mme d'Epinay ce que le monde pensait d'elle et « les brèches qu'elle avait à réparer à sa réputation ». A ces injures que lui-même qualifie d'atroces, Mme d'Epinay répondit avec indulgence. Tout d'abord, effrayée, surprise, n'entendant pas ce qu'il voulait dire, aussi malheureuse que lui, elle l'avait conjuré de se calmer et de ne pas faire un monstre d'une mouche. Lorsqu'elle le comprit, elle protesta contre l'infamie dont il l'accusait, et toujours clémente, elle l'assura de son pardon : il viendrait quand il vomirait, il serait bien reçu, mieux reçu que ne l'exigeaient de pareils soupçons; « dispensez-vous seulement de vous mettre en peine de ma réputation, ma conduite est bonne, et cela me suffit ». Rousseau devait des excuses à Mme d'Epinay; il les fit à genoux et en pleurant ; il obtint sa grâce, promit de ne plus offenser son amie, et la querelle fut oubliée.

Restait Saint-Lambert qui revenait de l'armée (juillet 1757;. Il punit Jean-Jacques avec malice en le traitant comme un rival sans conséquence. Après deux entrevues glaciales, à la Chevrette, sous les

veux de Mme d'Epinay, il vint un jour, avec Mme d'Houdetot, dîner chez Rousseau, et durant le repas, en présence de l'amphitryon désespéré, les deux amants firent parade de leur bonheur. Au dessert, Jean-Jacques lut sa lettre à Voltaire; Saint- Lambert s'endormit et ronfla.

Et pourtant, le trait enfoncé dans le cœur de Rousseau n'était pas arraché. Sa passion insensée éclatait à tous les regards. Mais Sophie avait juré de n'être plus imprudente; elle accueillit son soupirant avec froideur et lui redemanda ses lettres. Jean- Jacques tomba malade. Il supplia Saint-Lambert de l'admettre en tiers dans son intimité : à eux trois, ils feraient une compagnie charmante qui se suffirait à elle-même, et Saint-Lambert lui répondit qu'il serait toujours son ami. Sophie fut moins accommodante; elle savait que Rousseau ne pourrait se vaincre et,, non sans effroi, retrouvait en lui l'adorateur de naguère , fougueux encore , se plaignant de ses rigueurs, tâchant d'outrepasser les droits de l'amitié. Le 25 octobre, à la veille de rentrer à Paris, elle lui donna rendez-vous dans la vallée d'Eaubonne et en partant, l'embrassa devant ses gens. « Ce baiser, dit Rousseau, si différent de ceux que je lui avais dérobés sous les feuillages, me fut garant que j'avais repris l'empire sur moi-même. » Mais il ne devait plus revoir Mme d'Houdetot qu'une seule fois, en public, comme étrangère et non comme amie.

En même temps se consommait sa rupture avec Mme d'Epinay, Grimm et Diderot. Mme d'Epinay

La vie. 45

lui avait prodigué les témoignages de l'amitié la plus tendre et la plus généreuse. Mais il n'acceptait les bienfaits qu'en rechignant; il n'aimait pas à se sentir obligé, et confessait qu'il avait le cœur ingrat par cela seul que la reconnaissance est un devoir; surtout il ne pardonnait pas à Mme d'Epinay d'être la maîtresse de Grimm et il souffrait impatiemment qu'un autre eût la préséance au château de la Chevrette.

Il avait été l'inséparable de Grimm; mais Grimm avait percé l'orgueil de Jean-Jacques. Il savait ses faiblesses, ses inconséquences, et ne voyait en lui qu'un maniaque ou un fou. « C'est un homme, disailil, dont il faut toujours parler aux autres, même en sa présence, et sans être dupe de son humeur. » 11 blâma Mme d'Epinay d'avoir accueilli Rousseau à l'Ermitage : « Son séjour, écrivait-il, nous causera tôt ou tard du chagrin; la solitude achèvera de noircir son imagination; il verra tous ses amis injustes, ingrats, et vous toute la première si vous refusez une seule fois d'être à ses ordres». Et quand il connut la lettre insultante de Jean-Jacques : « Il fallait lui ordonner de venir, lui faire sentir l'indignité de sa conduite, et le mettre à la porte; c'est alors qu'il aurait pu tomber à genoux et obtenir son pardon ». Aussi, lorsqu'au mois de septembre 1757, il revint d'Allemagne et reprit possession de la Chevrette et de Mme d'Epinay, il traita Rousseau sans la moindre condescendance : quand on biaise avec les fous, assurait-il, ils sont dangereux.

Jean-Jacques se plaignit, voulut rompre. Mmecl'Epinay le radoucit; il fit les premières avances et se raccommoda avec Grimm. Mais elle-même se désaffectionnait et se détachait de l'Ermite; elle n'avait plus pour lui que de la pitié; elle le nommait « un nain moral monté sur des échasses », et lorsqu'il lui offrit son portrait, elle dit sèchement : « Il faut voir si vous méritez que je l'accepte ».

Elle avait résolu d'aller à Genève pour consulter Tronchin sur sa santé délabrée. Un jour, négligemment, elle proposa à Rousseau de partir avec elle. Jean-Jacques répondit qu'il serait plaisant qu'un malade fît cortège à un autre malade, et l'affaire en serait restée- là sans l'intervention de Mme d'Houdetot qui désirait éloigner son indiscret adorateur, et sans une lettre maladroite de Diderot. Rousseau, mandait Diderot, accompagnerait Mme d'Epinay à Genève pour la distraire, la piloter clans un pays où elle tomberait des nues, lui témoigner la reconnaissance qu'il lui devait; au besoin, s'il ne pouvait supporter la voiture, il prendrait le bâton et il irait à pied; « content, il faut partir avec elle, mécontent, il faut partir beaucoup plus vite. Etes-vous surchargé du poids des obligations que vous lui aVezPVoilà une occasion de vous acquitter en partie et de vous soulager ». Rousseau lit la lettre et tressaille de colère. Son imagination prend feu. Manifestement une ligue se forme contre lui! On lui prescrit sa conduite! On veut l'entraîner à Genève, le promener, l'étaler dans sa propre patrie comme le sui-

vant, le valet d'une fermière générale! Et qui sait! Mme d'Epinay est sans doute enceinte; il le lient de Thérèse, qui le tient du maître d'hôtel, qui le tient de la femme de chamhre; elle va donc cacher sa grossesse à Genève, et Grimm se dispensera du voyage, se gaussera de Rousseau qui sert de chaperon à sa maîtresse! Dans son aveugle emportement, il montre à Mme d'Epinay la lettre de Diderot. La châtelaine l'arrête. « Mécontent? pourquoi seriez -vous mécontent? — Vous savez, balbutie Jean-Jacques, que je vous soupçonnais de m'avoir dénoncé à Saint-Lambert. — Mais vous m'avez accusée auprès de Diderot? — Je l'avoue. — Et depuis, vous n'avez pas dit à Diderot que j'étais innocente? — Je n'en ai pas trouvé l'occasion », et s'agenouillant, il implore sa grâce et promet de dissuader Diderot. « Sortez, répond Mme d'Epinay, et que je ne vous revoie pas ! »

Rousseau ne pouvait rester à l'Ermitage; mais il désirait y prolonger son séjour et donner au congé qu'il avait reçu contre son gré, l'air d'un départ libre et spontané. Il écrivit à Grimm une longue lettre qu'il croyait habile. S'il devait quelque chose à Mme d'Epinay, disait-il, elle lui devait tout autant, puisqu'au lieu de se retirer dans son pays, il avait passé près d'elle deux ans d'esclavage. Il l'aurait volontiers accompagnée à Genève, comme l'exigeaient ses amis avec « cette basse partialité toujours prête à prononcer en faveur du riche ». Mais en quoi l'eùtil servie? Soutiendrait-il la chaise de poste? Pour-

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rait-il la suivre à pied? N'était-il pas un être à part qu'on ne devait pas juger sur les règles des autres? D'ailleurs il délogerait au printemps pour éviter tout éclat. Grimm répondit qu'il ne reverrait Rousseau de sa vie.

Jean -Jacques avait écrit en même temps à Mme d'Epinay qu'il voulait et devait quitter l'Ermitage, mais que ses amis lui conseillaient de ne partir qu'au printemps. Mme d'Epinay répliqua simplement : « Puisque vous vouliez quitter l'Ermitage et que vous le deviez, je suis étonnée que vos amis vous aient retenu; pour moi, je ne consulte point les miens sur mes devoirs, et je n'ai rien à vous dire sur les vôtres. » (1er décembre 1757.)

Il fallait s'en aller. Rousseau profita de l'occasion pour renvoyer à Paris la mère Le Vasseur, et s'établit à Montmorency, dans une petite maison que lui offrit M. Mathas, procureur fiscal du prince de Coudé. Ce fut là qu'au mois de février 1758, en trois semaines, il composa la Lettre à d'Alembert. Dans un article de Y Encyclopédie, d'Alembert conseillait aux magistrats de Genève de permettre les spectacles. Jean-Jacques condamna le théâtre comme un danger public et rompit pour toujours avec les encyclopédistes; « je n'entends pas, disait-il dans sa Lettre, qu'on puisse être vertueux sans religion ». Il répudia Diderot, son plus ancien ami et le seul qui lui demeurait encore : il l'accusait d'avoir révélé à Saint-Lambert son amour pour Mme d'IIoudclot, et afin d'empêcher tout replâtrage, il écrivit dans la

préface de la Lettre qu'il ne voulait plus de son Aristarque, et en note il citait un passage de Y Ecclésiastique : « Pour la révélation du secret et la blessure faite en trahison, l'ami s'éloignera sans retour». Diderot courait alors un grand danger; le ministère avait suspendu Y Encyclopédie. Tout Paris blâma Rousseau. Mais la Lettre sur les spectacles eut un plein succès : « Vous ne donnerez jamais quatre lignes, mandait Mme de Créqui à l'auteur, qui ne fassent sensation ».

Ses ouvrages faisaient en effet une telle sensation que son humeur inégale n'éloigna pas les sympathies et les amitiés. Rousseau eut ses fidèles, ses dévotes, et quelques années après sa mort, Mme de Staël regrettait de n'avoir pu le consoler et le rattacher à la vie. Mme de Yerdelin mérite une mention parmi ces âmes sensibles qui se dévouèrent à Jean- Jacques; elle supporta tout, rebuffades, injures, avec une patience touchante, et il avoue qu'elle lui prodigua ses soins sans jamais se relâcher ni s'attiédir.

Mais les plus singulières jouissances d'amourpropre lui furent données par M. et Mme de Luxembourg. « Il nous remplaçait, dit Grimm, par des gens du premier rang. » Le maréchal duc de Luxembourg possédait le château de Montmorency et y passait tous les ans quelques semaines. Cet homme bon et affable vint au printemps de 1759 voir Rousseau, en voisin, et s'assit sans orgueil dans la chambre unique du philosophe, sur un plancher pourri, parmi les assiettes sales et les pots cassés.

Chuquet. — J.-J. Rousseau. 4

Rousseau lui rendit sa visite et devint son familier. Les flatteries délirâtes de la duchesse achevèrent de subjuguer l'âme du fier républicain. Elle l'embrassait. Le comblait d'attentions, l'appelait « le plus aimable des hommes et le plus aimé »; elle faisait à Thérèse de petits présents, et devant tout le monde lui prodiguait les marques de bienveillance. Gagné par tant de douceurs et de caresses, Jean-Jacques consentit à loger dans un pavillon du château, et il trouva ce séjour délicieux; il y travaillait comme en. plein bois, entre deux pièces d'eau, dans un air embaumé par les orangers et au milieu du ramage d'oiseaux de toute espèce. En retour, il lut à ses hôtes Y Ilcloïsc et Y Emile. 11 se mettait obstinément avec le duc et pair sur le pied d'égalité; il voulait être chez soi et se livrer sans contrainte à son esprit romanesque. M. et Mme de Luxembourg acceptèrent ses conditions et lui laissèrent son entière liberté; il vécut chez eux selon son humeur, allant et venant à sa fantaisie, fuyant les personnes qui lui déplaisaient. Et pourtant, son affection restait ombrageuse; il se plaignait de la distance qui le séparait de ses nobles amis ; il leur déclarait qu'il haïssait leur rang et leurs titres ; il leur disait qu'ils se faisaient un jeu de son attachement et lui préparaient des regrets; il craignait à chaque instant de les blesser ci d'encourir leur disgrâce par des gaucherie-, et des bévues ; il apercevait chez Mme de Luxembourg des signes île refroidissement. Les douleurs physiques se joignirent à ces inquiétudes

morales. Faut-il croire qu'il n'eut pas un seul jour de bonne santé durant les quatre années qu'il passa à Montmorency? 11 parle souvent de sondes et de bougies; il raconte que le frère Côme lui fit alors une cruelle opération et l'avertit que son mal était incurable, sans être mortel; mais les chirurgiens qui procédèrent à son autopsie ne trouvèrent aucune trace de sa maladie et ne constatèrent que deux hernies inguinales, d'ailleurs petites et nullement dangereuses.

Le merveilleux succès de la Nouvelle Hélo'ise adoucit ses souffrances. M. de Malesherbes, directeur de la librairie, avait lu les épreuves feuille à feuille en ami et non en censeur. Paris ne parlait que d'Héloïse. On s'arrachait les volumes, qui se louaient dans les premiers jours à douze sous l'heure. On pleurait en les lisant « jusqu'à se rendre malade, à se rendre laide ». La comtesse de Blot déclarait qu'une femme sensible ne pourrait rien refuser à Rousseau. Une grande dame avait ouvert le livre avant d'aller au bal; on l'informe à minuit que sa voiture l'attend; elle lit et ne répond pas; on l'avertit qu'il est deux heures, et, sans cesser de lire, elle dit que rien ne presse; à quatre heures, elle juge qu'il est trop tard pour sortir, se fait déshabiller et continue sa lecture. Mme de la Tour Franqueville adora comme un dieu l'auteur d'Héloïse ; quinze années durant, si brutal qu'il lut, elle écrivit à Rousseau, et, sans l'avoir vu plus de deux ou trois fois, ne se lassa pas de le consoler et de le défendre avec passion.

Après Héloïse, le Contrat social et l'Emile. Ces trois grandes œuvres de Jean-Jacques ont paru coup sur coup pendant son séjour à Montmorency : Héloïse au carnaval de 1761, le Contrat et Emile au printemps de 1762, ta plusieurs semaines d'intervalle, et ces trois livres, composés à la même époque, diffèrent par le style comme par le genre : Rousseau a pu dans le même temps avoir trois manières.

'L'Emile allait bouleverser sa vie. Mme de Luxembourg et M. de Malesherbes, croyant qu'il ne donnerait aucune prise et voulant qu'il fût d'un bon revenu, le vendirent aux libraires parisiens Guérin et Duchesne, sous réserve que l'impi'ession de l'ouvrage serait tolérée en France et que le titre porterait le nom d'un libraire hollandais. Les épreuves tardèrent ; Rousseau y faisait tant de changements et d'additions! Mais lui, inquiet, saisi d'une noire tristesse, mettant le mal au pis, s'enfonçant dans les idées sinistres et n'en pouvant sortir, s'imagina que Y Emile, qui n'était qu' « accroché », allait être supprimé, que Guérin avait livré le manuscrit aux jésuites, que ses ennemis n'attendaient que sa mort pour tronquer et falsifier le texte. Ses lettres ne respiraient que soupçons et terreurs. Il voyait se former un « mystère d'iniquité » ; durant'deux mois, il vécut dans des transes et des accès de délire. Enfin, l'ouvrage parut. Rousseau, naguère plein d'angoisses, s'était tranquillisé et passait de la plus folle défiance à la plus profonde sécurité. Vainement ses amis ne lui disaient qu'en cachette le bien qu'ils

pensaient de Y Emile. Il se croyait en règle. Puisqu'il avait pour plastrons Malesherbes et Mme de Luxembourg, pouvait-on venir jusqu'à lui? Mais le 9 juin 1762, le Parlement condamnait X Emile à être brûlé par la main du bourreau et décrétait Rousseau de pinse de corps : le livre ramenait tout à la religion naturelle et contenait des impiétés et d'indécents détails.

La veille au soir, le prince de Conti envoyait la nouvelle à Montmorency. Mme de Luxembourg fait réveiller son hôte au milieu de la nuit et le conjure de partir. Jean-Jacques s'éloigne vers quatre heures de l'après-midi. A quelque distance, il rencontre dans un carrosse de remise quatre hommes en noir qui le saluent et lui sourient : c'étaient les huissiers qui venaient l'appréhender. Il traverse Paris ; on le reconnaît et lui fait des signes d'amitié. Il traverse la France pour atteindre la frontière ; on ne l'arrête nulle part. Tel était l'esprit duxvm0 siècle. Malesherbes, chargé d'enlever les papiers de Diderot, les transportait la veille dans son logis. Rousseau, décrété de prise de corps, voyageait publiquement comme si la sentence n'existait pas. Le Parlement le condamnait, mais le laissait échapper, et il le condamnait parce qu'il allait frapper les jésuites et voulait fermer la bouche aux dévots. Jean-Jacques avait compris cette tactique. Il s'effrayait néanmoins, redoutait le sort de Calas, craignait, s'il était pris, de subir la torture et de monter sur le bûcher; au sortir de Dijon, après avoir signé son nom d'une

main défaillante, il s'imagina que la maréchaussée se

niellait à ses trousses.

Rousseau se rendait en Suisse. Il arriva le 15 juin chez son vieil ami, son « cher papa », Daniel Roguin, à Yverdun, en pays yaudois, chez Messieurs de Berne. On croyait partout qu'il irait à Genève; mais il haïssait trop Voltaire pour être son voisin.

La lutte s'était engagée dès 1755 entre les deux écrivains à l'occasion du tremblement de terre qui détruisit Lisbonne. Voltaire accusait la Providence et raillait l'optimisme ; Rousseau le réfuta : « Rassasié de gloire, vous vivez au sein de l'abondance, et vous ne trouvez que mal sur la terre; moi, obscur, pauvre, je trouve que tout est bien. » Vint la Lettre sur les spectacles : « C'est à moi qu'il en veut, dit Voltaire, il ne peut souffrir que je lui dérobe les moments où Genève pense à moi ». Vint la lettre du 17 juin 1760 où Rousseau exhalait derechef son envie : « C'est vous qui me rendez le séjour de mon pays insupportable; c'est vous qui nie ferez mourir en terre étrangère, privé de toutes les consolations des mourants et jeté, pour tout honneur, dans une voirie, tandis que tous les honneurs qu'un homme peut attendre, vous accompagneront dans mon pays; je vous hais, puisque vous l'avez voulu. » Voltaire fut outré; il nomma Rousseau fou et archifou, coquin, fanatique, débitant d'orviétan, bâtard de Diogène, bâtard du chien de Diogène et de la chienne d'Erostratc. Vainement son influence finit par prévaloir à Genève. Tout accord était impossible entre

Jean-Jacques et lui. Jean-Jacques faisait bande à part ; c'était un transfuge, un faux frère, un Judas qui refusait d' « écraser l'infâme » et de « pulvériser les prêtres de Baal »; il niait la civilisation; il déclarait la guerre à tout ce que Voltaire aimait; il violait les règles de l'art d'écrire. Badin et railleur, Voltaire ne peut goûter le génie amer, grave et mélancolique de Rousseau. Elégant, limpide, classique, il regarde ce Genevois comme un barbare; à ses yeux, Yl/éloïsc est une monstrueuse rapsodie ; Emile, un roman fade et plat; le Contrat social ou insocial, un recueil de grossières insultes contre les rois; rien ne lui semble plus entortillé que le style de Jean- Jacques. Enfin, il jalouse ce « garçon horloger » qui lui dispute les cœurs; il essaye de le détrôner dans la faveur du public, et pour le surpasser en hardiesse, il écrit le Sermon des Cinquante.

Aussi Jean-Jacques voyait-il partout la main de Voltaire. Le Petit Conseil de Genève avait, le 19 juin, fait brûler le Contrat social et V Emile et décrété l'auteur : Rousseau accusa Voltaire et son compère, le conseiller Tronchin, le « poète » et le « jongleur », d'avoir mis en jeu les marionnettes genevoises. Le Conseil de Berne ordonna que le fugitif sortirait des terres de la république : Rousseau fut persuadé que Voltaire avait soulevé contre lui les pasteurs vaudois.

Quoi qu'il en soit, Genève et Berne lui interdisaient le feu et l'eau. Et lorsqu'il avait foulé le sol suisse, il était descendu de voiture pour baiser avec

transport, au grand ébahissement du postillon, cette terre de justice et de liberté! 11 se hâta de passer la montagne qui sépare Yverdun du Val de Travers et Rétablit à Môtiers, dans le comté de Neuchâtelj il était la chez le roi de Prusse, qui n'avait garde de le repousser.

Le gouverneur du comté était George Keith , maréchal héréditaire d'Ecosse ou, comme on l'appelait, Milord Maréchal. Il avait le corps maigre et décharné par les ans, mais le visage noble et franc, L'œil perçant et (in. Original, mêlant à ses actes un air de caprice, aidant les gens de son or et de son crédit hors de propos et lorsqu'ils y pensaient le moins, c'était un bourru bienfaisant. Rousseau s'atl,i; lia sincèrement à Milord Maréchal qu'il nommait sou père et qu'il allait voir un jour sur quinze au château de Colombier.

Il passa trois ans et deux mois à Môtiers. Une nièce de Roguin, très obligeante et gracieuse, Mme Boy de la Tour, lui louait, à raison de trente livres par an, une grande maison toute meublée. Thérèse l'avait rejoint. Les habitants étaient bons; Rousseau babillait avec eux sur le seuil de la porte tout en faisant des lacets qu'il donnait, comme présent de noces, à de jeunes amies, sous condition qu'elles allaiteraient leurs enfants. Il avait pris le costume arménien, bonnet fourré, dolman. cafetan, ceinture, et dans cet équipage singulier mais commode il battait les environs. Parfois au clair de lune, sur les bords de TAreuse, il chantait des

romances qu'écoutaient les filles du village. D'autres fois, avec le sceptique d'Escheçny, le loyal Pury. le bon d'Ivemois, le dévoué Du Peyrou, il errai! au milieu des bois, d'herbe en herbe et de plante en plante. Ou bien il allait seul dans la montagne, à travers les fourrés, découvrait des réduits sauvages, rêvait sur des oreillers de mousse, se croyait dans un refuge ignoré de l'univers, et soudain entendait à quelques pas le bruit des hommes, apercevait dans une combe le métier d'un artisan.

Mais pouvait-il changer son caractère? 11 trouva bientôt que les gens du lieu prenaient des airs de protecteurs et déjuges ; il se plaignit de leur « langue empoisonnée » et de leurs mots à double entente; il regarda Môtiers comme « le séjour le plus vil ». Enfin, pouvait-il échapper à sa gloire? Le décret du 19 juin avait jeté l'émoi dans Genève. On blâmait la résolution du Petit Conseil. On affirmait que l'auteur d'Emile était chrétien-protestant.

Jean-Jacques fit un coup de maître. Il réclama du pasteur de Môtiers, Montmollin, la faveur d'approcher de la sainte Cène et déclara qu'il était fermement résolu de vivre et de mourir dans -a religion réformée. Montmollin l'admit à la communion, après avoir obtenu l'assentiment des pasteurs de Xeuchâtel. Les orthodoxes objectèrent que Rousseau aurait dû rétracter formellement les principes d'incrédulité qu'il avait proclamés dans l'Emile. Montmollin répondit qu'il se chargeait de convertir son paroissien, qui promettait de ne plus écrire.

Mais Jean-Jacques n'avait pas posé la plumeencore voulait-il réfuter' ses ennemis. L'arche^ vêque de Paris, Christophe de Beaumont. avaii publié un mandemenl contre YÉmile- il entreprit de le (oudroyeret glissa dans sa Lettre ou réplique les explications que demandaient ses amis de Genève : il lestait inviolablement attaché au culte de ses pères et prenait, comme eux, l'Ecriture et la raison pour les uniques règles de sa croyance. Il comptait que cette at laque d'un calviniste contre un prélat catholique lui ramènerait les Genevois, et que le Petit Conseil révoquerait son décret. Mais les bourgeois ne bougèrent pas et le Conseil ordonna de saisir les exemplaires de la Lettre qui seraient imprimés à Genève. Rousseau perdit patience et renonça publiquement a sa patrie; le 12 mai 1763, il abdiquait à perpétuité son droit de bourgeoisie. Cette déclaration agita la ville. Trois fois les partisans de Rousseau demandèrent le rappel de leur concitoyen. Trois fois le Petit Conieil répondit négativement, çt deux partis se formèrent : les négatif*, attachés au Petit Conseil, et les représentants, ou ceux qui faisaient des représentations.

Jean-Jacques avait d'abord calmé ses amis : il fallait, suivant lui, faire plus tût les représentations ou ne pas les faire du tout. Mais une brochure habile du conseiller Tronchin, les Lettres écrites de la campagne, avait ému les esprits. Rousseau était le seul qui pût entrer en lice contre Tronchin et le terrasser. Il publia les Lettres écrites de la Montagne.

Elles étaient terribles et mirent le feu aux quatre coins de Genève. Rousseau s'élevait contre l'arrêt qui l'avait frappé. N'avait-il pas vécu selon la Réformation du saint Evangile, professé sa religion chez les catholiques, affirmé dans ses livres son protestantisme? Il se moquait de l'infaillibilité de Calvin, et montrait que le clergé protestant avait altéré les principes de la Réforme par son esprit pointilleux, par sa rage de chicane et d'intolérance, par l'incertitude de son orthodoxie et l'amphigouri de ses déclarations. Il attaquait le Petit Conseil, l'accusait de despotisme, lui reprochait d'ordonner et d'exécuter tout ensemble, de ne rendre compte de sa conduite à personne. Il exhortait ses concitoyens à « vaincre une aristocratie insolente et tyrannique ».

Un nouvel orage se déchaîna sur Rousseau. La Vénérable Classe des pasteurs de Neuchâtel protesta contre l'édition générale des œuvres de Jean-Jacques que préparait le libraire Fauche, et l'entreprise lut arrêtée court. Elle dénonça les Lettres de la Montagne au Conseil d'Etat. Elle enjoignit à Montmollin de citer Rousseau devant le consistoire de Métiers et d'obtenir l'excommunication. Rousseau voulait comparaître et débiter un discours qu'il avait appris par cœur; le jour venu, il ne savait plus un traître mot de sa philippique; il envoya un billet où il disait « ne devoir qu'à Dieu seul le compte de sa foi ».

Le consistoire était formé de six paysans ou anciens. Montmollin fit voter le diacre du Val de

Travers et s'attribua deux voix, Tune comme pasteur et l'autre comme président. Mais quatre anciens refusèrent de se prononcer et soumirent le cas au Conseil d'Etat. Ce Conseil, où siégeait Pury, exempta Rousseau de la juridiction du consistoire et approuva la réimpression des Lettres de la Montagne. Jean-Jacques l'emportait. Malheureusement Milord Maréchal, qui détestait les chamailleries, avait quitté Neuchatel. Les esprits étaient surexcités. Une guerre de brochures fomentait l'animosité. Voltaire, que Jean-Jacques dénonçait comme l'auteur du Sermon des Cinquante, lançait sous l'anonyme un libelle, le Sentiment des citoyens, qui dévoilait les tares de son rival. Rousseau, lisait-on dans cet odieux factum, portait encore les marques de ses débauches; il avait exposé les enfants de Thérèse; il avait fait mourir la mère Le Vasseur; et un pareil homme voulait renverser à la fois la constitution genevoise et le christianisme! Il devait être puni capitaleinenl comme un vil séditieux.

Rousseau fut insulté par les gens de Métiers. Apres un sermon où Montmollin l'avait invectivé, on jeta des cailloux contre ses fenêtres ; on le menaça de coups de fusil ; dans la nuit du 6 au 7 septembre 1765, des pierres tombaient dru comme grêle sur sa galerie, et l'une d'elles, cassant la vitre de la cuisine, arrivait jusqu'à la porte de sa chambre. Il quitta Môtiërs sur-le-champ.

L'ile Saint-Pierre, au milieu du lac de Rienne, fut son refuge. Il y passa six semaines dans un bonheur

si complet qu'il désirait y être confiné jusqu'à son dernier jour. Il goûtait toutes les délices de la vie nonchalante et oisive : tantôt il se juchait sur un arbre pour cueillir des fruits ; tantôt il se couchait au fond d'une barque et durant des heures se laissait aller à la merci de l'eau; tantôt il courait dans les prés et s'étendait par terre auprès d'une plante qu'il examinait et disséquait à loisir; tantôt assis au bord du lac et bercé par le bruit et le mouvement continu des vagues qui se brisaient à ses pieds, il se livrait à de douces rêveries.

Le Sénat de Berne lui enjoignit de quitter ce charmant séjour. Jean-Jacques, désespéré, pria ces Messieurs de lui donner dans leurs Etats une prison perpétuelle. On ne l'écouta pas. Il gagna l'Alsace par Bienne et Bâle.

Strasbourg le retint plus d'un mois. Il y fut, suivant un de ses mots favoris, « bien voulu » de tout le monde. C'était à qui le fêterait. On le combla de dîners et de visites. Il eut sa place marquée au théâtre, et les acteurs chantèrent ses morceaux, jouèrent ses pièces.

Mais il fallut repartir. Hume lui proposait une maisonnette en Angleterre. Rousseau accepta les offres de l'historien. En décembre 1765 il arrivait à Paris. Il avait obtenu, non sans peine, un passeport pour traverser la France. Par prudence, le prince de Gonti le logea dans l'enceinte du Temple. Jean- Jacques y reçut de nombreuses visites; de son lever à son coucher, sa chambre ne désemplissait pas.

Au mois de mars 17GG il s'établit à Wootton, dans le comté de Derby. Il témoignait à Hume la plus vive affection, et, de son côté, Hume assurait que personne n'était plus aimable que Rousseau. Mais un pamphlet de Voltaire, la Lettre à Pansop/ie, vint rassombrir Jean-Jacques, et dès la fin de mars il accusait le « meilleur des hommes » de s'être « transformé dans le plus noir » : Hume était un fourbe, un traître qui l'attirait en Angleterre pour le livrer à la risée des journaux ; il connaissait le fils de Tronchin et avait logé dans la même maison; il avait crié en rêveye tiens Jean-Jacques Rousseau; il avait prêté son cachet pour sceller une lettre de Rousseau et suivi le domestique qui la portait; il avait regardé Rousseau avec des yeux effrayants, et lorsque Rousseau se jetait dans ses bras et invoquait sa loyauté, il avait reparti froidement, en frappant à son ami de jietits coups dans le dos : Quoi donc, mou citer monsieur? Il avait répandu la lettre du roi de Prusse que Walpole avait fabriquée et que Rousseau attribuait à d'Alembert; or d'Alembert et son prête-nom Walpole n'étaient-ils pas les intimes de Hume ? Jean-Jacques rompit avec celui qu'il nommait naguère son protecteur et son patron. Il repoussa la pension que Hume lui avait obtenue du ministre et du roi. L'Anglais qui ne recevait pour prix de ses services qu'outrages et « soufflets », finit par sortir des gonds. Mme de Roulflers lui conseillait de ne pas accabler un malheureux atrabilaire. Il aima mieux se venger et fit paraître un

Exposé de la querelle. Le public donna tort aux deux philosophes ; mais si l'on disait que Hume s'était mis en colère une fois dans sa vie, on considérait Jean-Jacques comme un fou , et Voltaire écrivait que 1-^s Anglais auraient dû l'enfermer à Bedlam.

Au milieu de ses luttes avec Hume, Rousseau, toujours épris de botanique, parcourait le vois nage de Wootton et tantôt seul, tantôt avec la jeune duchesse de Portland, analysait les mousses et les fougères. Mais, aigri par Thérèse qui n'avait personne à qui parler , il s'enfuit secrètement de Woolton Ier mai 1707 . Il fit alors mille extravagances : il remerciait son hôte Davenport par une lettre de reproches, puis lui mandait qu'il retournait à Wootton; il s'imaginait qu'on voulait le retenir en Angleterre et qu'à la prochaine guerre, les Français, débarquant dans l'île, le tireraient de captivité ; il suppliait le chancelier et le secrétaire d'Etat de le laisser partir, et promettait de se taire sur Hume, de ne pas écrire ses Confessions ; à Douvres, il monta sur une butte et harangua la foule.

Après avoir passé quinze jours à Fleurv-sous- Meudon, où le marquis de Mirabeau, l'ami des hommes, s'était empressé de recevoir l'ami de l'égalité, Jean-Jacques se cacha durant un an, sous le nom de Renou, dans un château du prince de Conti, à Trye, près de Gisors. Mais il envtdoppait le genre humain dans ses défiances et se disait environné d'embûches et de pièges. A l'entendre, les gens du

château n'épargnent rien pour le rendre haïssable; ils l'empêchent d'herboriser et barricadent toutes les issues ; ils ameutent la populace. Un domestique meurt; la valetaille, s'écrie Rousseau, me soupçonne de l'avoir empoisonné, et il exige l'autopsie. En juin 1768, il décampait.

Il gagna le Midi; mais qu'il fut à Lyon, à Grenoble ou à Chambéry, il demeurait le même, rongé de soucis, possédé du délire de la persécution, convaincu que la malveillance ne le quittait pas. Enlin, le 14 août, il s'arrête à Bourgoin, en Dauphiné; il appelle Thérèse, et quinze jours plus tard, devant deux témoins , il se déclare à jamais l'époux de Mlle Le Vasseur. L'air et l'eau marécageuse de l'endroit menacèrent sa santé; il alla une demi-lieue plus loin, à. Monquin, et y resta huit mois, botanisant, faisant nicher des hirondelles dans sa chambre, s'entretenant avec le vieux et loyal Saint-Germain, achevant ses Confessions. Mais il s'avisa qu'on l'empêchait d'écrire , qu'on lui dérobait toute encre lisible et ne lui laissait qu'une eau incolore; il se procura de l'encre de Chine et crut avoir triomphé de ses ennemis.

A la fin de juin 1770, il revint à Paris. Il y passa huit ans au quatrième étage de la rue Plàtrière, qui porte aujourd'hui son nom. Là, dans une pièce qui servait à la fois de cuisine, de salon et de chambre à coucher, Jean-Jacques, vêtu d'une robe d'indienne et coiffé d'un bonnet de coton, écrivait,

jouait de 1 épinette, écumait le pot. Deux petits lits, garnis de cotonnade bleue, des chaises, une table, une commode, une armoire qui renfermait des livfes et des cahiers de musique, formaient le mobilier, Aux murs tendus de blanc et de bleu, des portraits de Jean-Jacques, des gravures, un plan de la forêt dé Montmorency; au plafond, une cage où gazouillait un serin; aux fenêtres, des fleurs. Il avait repris son métier de copiste à dix sous la page. Il consacrait la matinée au travail, et après son repas faisait au café sa partie d'échecs. Parfois il se rendait au spectacle ou à la campagne. Durant tout un printemps il alla chaque jour, à deux lieues de Paris, i< miter, au bord de l'eau et dans le bois, le chant du rossignol. Il avait quitté son costume arménien et on ne le voyait plus qu'en perruque ronde et en habit et culotte de drap gris. On s'étonnait de le trouver si liant et tout à fait humanisé; il a, disait-on, déposé s i peau d'ours. Bernardin de Saint-Pierre et Corancez rapportent qu'il ne médisait pas de ses ennemis, et vantent sa douceur, sa bienveillance, sa simplicité. Pourtant il n'avait pas repris son assiette. Il croyait rompre à Paris même la trame ourdie contre lui, et dans l'hiver de 1770-1771 il lut ses Confessions à des auditeurs de choix, chez la comtesse d'Egmont, chez Dusaulx, chez Dorât. Mais Mme d'Kpinay se plaignit et le lieutenant de police interdit de nouvelles lectures. Les assistants gardèrent le silence. Les littérateurs ne notèrent que les passages où Rousseau s'accusait. Il se reprocha d'avoir profané

Chuquet. — J.-J. Rousseau. 5

cette oeuvré « unique » et plus que jamais s'envisagea comme la victime d'un grand complot. Les gens en place et en crédit, les philosophes, tous ceux qui gouvernaient l'Etat ou dirigeaient l'opinion, lui semblaient, par un accord universel et nullement fortuit) conspirer contre lui. Choiseul était à la tête de la conjuration; de toutes ses entreprises, celle qu'il avait le plus à cœur et qui lui coûtait le plus de temps et de soin, c'était la persécution de Rousseau; dès qu'il avait su que Jean-Jacques préparait un projet de constitution pour la Corse, il s'était emparé de l'île pour le dépouiller de sa gloire législative ; s'il avait employé aux affaires publiques la moitié de l'argent et des talents qu'il dépensait à satisfaire sa haine contre Rousseau, il eût été l'un des meilleurs ministres Je la France.

L'infortuné perdait la tramontane . A certains instants il entrait en convulsion et, l'air hagard, les yeux fixes, le bnas passé sur le dos de sa chaise, il tenait les propos les plus bizarres. Il affirmait qu'on jouait son Pygmalion pour le rendre ridicule, et son Devin pour lui faire une réputation de plagiaire. Un soir, il fut renversé par un chien; on le crut mort et l'on ouvrit une souscription pour l'impression de ses manuscrits; il prétendit que ses ennemis voulaient publier sous son nom un recueil d'oeuvres déshonorantes qu'ils avaient fabriquées exprès.

Les Dialogues qu'il intitule Rousseau jugé de Jeun- Jacques, jettent une curieuse lumière sur sa situation d'âme en 1775. Il met en scène deux personnages;

un Français et Rousseau. Le Français regarde Jean- Jacques comme un monstre; Rousseau' détend Jean- Jacques. Cet écrit est plein de longueurs et de redites; à chaque instant reviennent les soupçons, reviennent les cauteleuses pratiques, les menées sourdes, les marches obliques, les mines souterraines, la ligue où tout le monde est successivement entré, l'œuvre d'imposture à laquelle concourt le public entier. Jean-Jacques ressemble à Lazarille de Tonnes; attaché au fond d'une cuve, couronné de roseaux et d'algues, la tête seule hors de l'eau, le héros est promené de ville en ville comme un monstre marin ; mais le peuple sait-il que Lazarille est un homme qu'on empêche de parler et qu'une corde secrètement tirée le force, au moindre cri, de faire le plongeon? De même, on ôte la voix à Jean- Jacques, on le livre pieds et poings liés à la merci de ses ennemis. Il est enlacé, surveillé, chargé de chaînes invisibles, enterré vif parmi les vivants. Il ne dit pas un mot, il ne meut pas un doigt que « nos messieurs » ne le sachent. On l'avoisine de gens dûment endoctrinés. On ouvre ses lettres. Les livres qu'il désire disparaissent. Les bateliers, les décrotleurs lui refusent leurs services. Des hommes de mauvaise mine, des mouches, sont sans cesse à ses trousses. Qu'on lui témoigne des attentions, et il les juge dérisoires, pareilles aux respects que le peuple de Barataria prodiguait à Sancho. Qu'on le reconnaisse, qu'on l'examine, qu'on chuchote, et il lui semble que ces badauds sont des bandils, joyeux de

tenir leur proie et d'insulter au malheur. Qu'il entre au théâtre et soit pressé par la foule, il s'imagine que ceux qui l'entourent sont autant d'argousins et d'archers. Qu'il prenne place au parterre, il croit voir un sergent à ses cotés. Partout on l'a montré, signalé, recommandé; il n'est plus qu'un pestiféré. Lorsqu'il eut terminé les Dialogues, il voulut les déposer sur le grand autel de Notre-Dame et les confier à la Providence; il trouva les grilles de l'église fermées, et saisi de vertige, il courut tout le jour par les rues, et ne rentra que le soir, hébété de douleur, rendu de fatigue. Pour assurer la publicité de l'ouvrage, il écrivit un billet, le copia plusieurs fois et l'offrit sur les promenades aux inconnus dont la figure lui plaisait.

Cependant il finit par se résigner, et les Rêveries du promeneur solitaire témoignent d'un peu de quiétude. Il s'abandonne aux douceurs de la rêverie ; il s'analyse et fixe ses principes de religion et de morale ; il revient sur ses premières années, évoque l'image de Mme de Warens, se transporte dans cette île Saint- Pierre où il a si bien joui du farniente. Il conte ses courses de botanique ou retrace les heures agréables qu'il passe au logis, faisant de jolis herbiers, desséchant des plantes, étendant et déployant de petits rameaux, s'efforçant de conserver aux fleurs et aux feuilles couleur et figure, collant avec soin tous ces fragments sur des papiers qu'il orne de cadres rouges, tonnant ainsi des recueils de miniatures, et conversant avec les végétaux plutôt qu'avec les hommes.

Dans l'été de 1777 il eut des crises de nerfs et des vomissements de bile. Il fut repris du désir de la campagne. Son médecin, Le Bègue de Presle, et un ami de Le Bègue, le marquis de Girardin, remmenèrent le 20 mai 1778 à Ermenonville. II s'installa dans un pavillon qui dépendait du château. Le 2 juillet, il mourait d'une apoplexie séreuse. Thérèse l'entendit soudain pousser des cris plaintifs : elle accourut et le trouva couché sur le carreau; il revint à lui, puis retomba le visage contre terre; Thérèse, un instant renversée sous son poids et couverte du sang qui coulait de son front, le releva, lui serra les mains, et ce fut ainsi qu'il expira, sans dire un seul mot.

Huit jours auparavant, par une belle soirée, au milieu du parc, dans l'île des Peupliers, Girardin lui donnait un concert, et Bousseau, tout ému, priait le marquis de l'ensevelir en cet endroit. Girardin exauça ce vœu. Le 4 juillet, il lit inhumer Jean-Jacques dans l'île des Peupliers qui se nomma l'Elysée et devint un lieu de pèlerinage. Le 27 août 1791, l'Assemblée Constituante décréta que les restes de Bousseau seraient transportés au Panthéon. La cérémonie s'accomplit le 20 vendémiaire an III, et Jean-Jacques fut mis à côté de Voltaire. En 1814, des forcenés profanèrent nuitamment les cercueils et jetèrent à la voirie les ossements des deux grands hommes. Mais qu'importe que la cendre de l'écrivain soit détruite ! Sa parole demeure, enflamme les âmes et vole &ur les bouches.

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