CHAPITRE II
Rousseau se piquait d'être botaniste et musicien, et ne fut qu'un amateur très distingué.
Il aborda le théâtre et composa des comédies. Mais Narcisse n'est qu'un fade marivaudage, et Jean-Jacques s'ennuya tellement à la première représentât i n qu'il ne put tenir jusqu'à la fin et alla faire au calé Procope son « peccavi ». Les Prisonniers de guerre, en un acte et en prose, comme Narcisse, n'ont de remarquable qu'un éloge de la France. L'Engagement téméraire, en trois actes, est la meilleure comédie de Rousseau; elle offre de la gaieté, de l'esprit, des vers frappés au bon coin, et peut-être fournit-elle à Beaumarchais la scène de la fausse lettre que Rosine laisse prendre à Rartholo; mais, sans être aussi plate que l'a dit Rousseau, elle manque de mouvement, de vie.
Le Devin du village, pastorale dramatique, eut un
succès prodigieux, et l'on nomma Jean-Jacques un hibou de Minerve déniché par les Grâces : tout, airs et paroles, venait du même auteur; il y avait entre le texte et la musique une harmonie que le public appréciait pour la première fois ; les vers n'étaient pas dénués de fraîcheur.
Faut-il parler de l'opéra des Muses galantes, de la Découverte du Nouveau Monde (1741) où Colomb assure qu'il trouve chez les sauvages plus de vertus qu'en Europe, d'Iphis et des fragments en prose, de Lucrèce et de PygmaLioii ? On notera dans Ip/iis l'imitation de Corneille : la princesse Anaxarète aime l'officier Iphis, mais épouse le prince Philoxis ; comme l'infante du C/d, elle sacrifie son amour à sa gloire Pareillement, Lucrèce rappelle la Pauline de Polyeucte et annonce Mme de Wolmar : elle aimait Sextus; mariée à Collatin, elle jure de rester fidèle à son devoir et de « suivre jusqu'au bout la cruelle vertu ». Quant kPygmalion, trop loué parGœthe, ce n'est qu'une scène lyrique; elle rend avec vivacité la passion du sculpteur pour sa statue et la surprise qu'il éprouve lorsqu'il voit Galatée s'animer et se
mouvoir.
Les autres œuvres d'imagination, comme le conte de la Renie fantasque et le Lévite d'Ephraïm, ne se recommandent que par le nom de Rousseau ; son Lévite, conçu dans la manière de Gessner. est diffus, parfois déclamatoire, dépourvu de relief et de vigueur, nullement dramatique.
Il faut venir aux véritables œuvres où Rousseau développe son grand principe ou, comme il dit encore, son grand système : la nature a fait l'homme heureux et bon; la société le déprave et le rend misérable. Sans cesse Jean-Jacques oppose l'homme de la nature à l'homme de la société, l'homme simple et sauvage des premiers temps à l'homme « factice et fantastique », à Y homme de l'homme. Et, à vrai dire, il exprime une idée de son époque. Bullbn ne remarquait-il pas que « la vertu appartient à l'homme sauvage plus qu'à l'homme civilisé, et que le vice n'a pris naissance que dans la société » ? h" Arlequin sauvage de Delisle n'affirmait-fl pas en 1721 que les hommes civilisés sont des fous parce qu'ils cherchent une infinité de choses inutiles au lieu de jouir simplement de la nature ?
Mais dans la thèse que Rousseau a constamment soutenue, on doit faire deux parts : celle de la déclamation et celle de la raison. Il aime mieux frapper fort que frapper juste. Violemment, brutalement, il heurte de Iront les idées reçues. Il veut étonner le public par l'élrangeté de ses vues comme il l'étonné par la singularité de son costume; il compte, pour fasciner ses contemporains et s'emparer de l'attention universelle, sur l'éclat des paradoxes; on ne saurait mieux attrouper les passants de la rue qu'en tirant un coup de pistolet. Il pousse donc tout à l'extrême. Il vante bruyamment les âges primitifs d'innocence el d'égalité. 11 dit hautement et avec grand fracas que les sciences sont nui-
sibles, que les lettres et les arts ont dépravé les hommes, que l'état de réflexion est un état contre nature et l'imbécillité un bonheur, que le riverain de l'Orénoque assure à ses enfants une partie de sa félicité originelle en leur appliquant des ais sur les tempes. Voilà pour la déclamation- Mais Rousseau fait aussi leur part à la raison et au bon sens. Dans ses lettres, dans ses réponses à ceux qui l'ont réfuté, même dans des passages et comme dans les coins de ses écrits, il atténue et corrige ce que sa thèse a d'excessif, d'exagéré, d'inacceptable. Il ne désire pas retourner avec les ours au fond des forêts, rétablir le genre humain dans sa bêtise, rejeter le monde en pleine barbarie. Il avoue que les hommes, tels qu'ils sont aujourd'hui, ne peuvent rétrograder, remonter vers un siècle d'or, et qu'ils doivent gauchir, tergiverser, s'efforcer avec beaucoup d'art de n'être pas entièrement artificiels. Se résigner à l'état social et par des palliatifs divers se rapprocher de l'état de nature, voilà la pensée véritable de Rousseau.
Ce qu'il attaque en effet, ce n'est pas la civilisation en elle-même , c'est plutôt l'esprit de son siècle, c'est X artificiel , c'est le préjugé, la mode, les raffinements de la politesse, les simagrées, les compliments ampoulés, les caresses traîtresses, la malignité mielleuse, la morale du monde et ses menues pratiques, les beaux discours remplaçant les belles actions, la triste ironie et la satire méchante suppléant à la bonne et franche gaieté, les vices dont on ne rougit plus parce qu'on leur donne un nom
décent, le funeste ascendant des femmes, la pudeur tournée en dérision, l'adultère conforme à la bienséance, l'athéisme.
Ce qu'il défend et réhabilite, c'est la nature humaine que ses contemporains dégradent par vanité, c'est le cœur dont ils médisent, le sentiment dont ils méconnaissent la voix, la simplicité qu'ils traitent de grossièreté, la franchise qu'ils qualifient de brutalité, le charme d'une vie uniforme sans ambition ni faste, le bonheur du ménage bourgeois que ne subjugue pas l'opinion, les devoirs de la famille, l'attachement et la confiance mutuelle des époux, la croyance à Dieu.
Mais ces idées qui « se tiennent », Rousseau n'a pu les exposer toutes à la fois. 11 les développe successivement. Dans les deux Discours et la Lettre sur les spectacles il s'élève contre les vic.es de l'état social. Puis, après avoir détruit, il édifie; il essaie, dans VHéloïse, de réformer les mœurs domestiques, et dans V Emile, de refondre l'éducation : ne faut-il pas, pour remédier aux maux, remonter à leur source? Enfin, dans le Contrat social, il tente de jeter les fondements du droit politique. Toujours et partout, avec la même véhémence d'un cœur échauffe par les mêmes sentiments, il soutient son grand principe : éloigner l'homme, autant que possible, de toutes les choses d'institution et le ramener à la nature.
C'est à ce point de vue qu'il faut considérer le Discours de 1750. Rousseau assure «ne la science a
corrompu les âmes. La Grèce, d'abord héroïque, ne fut-elle pas énervée par les arts? Sparte l'ignorante ne vainquit-elle pas l'élégante Athènes? Rome ne devint-elle pas, après le siècle d'Auguste, lorsqu'elle cessa de pratiquer la vertu pour l'étudier, le théâtre du crime et le jouet de ces barbares Germains dont Tacite a peint l'innocence? Et dans une prosopopée fameuse, Jean-Jacques évoque la grande âme . de Fabricius, sommant les Romains dégénérés de briser leurs tableaux, de briser leurs marbres etdechasser les rhéteurs. Mais ce qu'il fait dire à Fabricius, ne pourrait-il le mettre dans la bouche de Louis XII ou de Henri IV ? La science n'est-elle pas née de nos vices, puisque l'astronomie doit son origine à la superstition, l'éloquence au mensonge, et la morale à l'orgueil? Ne nourrit-elle pas l'oisiveté, puisque savants, artistes, lettrés « dévorent en pure perte la substance de l'Etat » ? Ne produit-elle pas le luxe et par suite la dissolution des mœurs, l'amollissement des courages, la ruine des qualités guerrières? Que de livres inutiles ou dangereux depuis l'invention des caractères typographiques! Que d'ouvrages où s'exhale la corruption ! Les souverains ne devrontils pas un jour bannir cet art terrible de l'imprimerie?
Voilà ce qui, dans le Discours do 1750, appartient à la rhétorique. Mais, dans sa réponse au roi Stanislas et dans la préface de Narcisse, Rousseau mitigé sa thèse et la restreint : on ne doit pas. écrit-il, brûler les bibliothèques ni les universités;
on resterait vicieux et l'on deviendrait ignorant; les sciences sont nécessaires pour adoucir la férocité des hommes qu'elles ont corrompus; elles empêchent les vices qu'elles ont fait éclore, de se tourner en crimes; elles détruisent la vertu, mais elles en laissent le simulacre public qui est toujours une belle chose. Et dans le Discours même, ne dit-il pas que le mal n'est pas aussi grand qu'il aurait pu le devenir, que le contrepoison existe partout à côté du poison, que les académies gardent le dépôt des connaissances et qu'il y a des savants de premier ordre qui sont les précepteurs de l'humanité? Que quelques génies, conclut-il, se livrent à l'étude, et qu'ils élèvent des monuments à la gloire de l'esprit humain, tandis que les autres^ demeurent dans l'obscurité et ne pensent qu'à remplir leurs devoirs; « voilà la véritable philosophie, et sans envier ces hommes célèbres qui s'immortalisent dans la république des lettres, tâchons de mettre entre eux et nous cette distinction glorieuse qu'on remarquait jadis entre deux grands peuples : que l'un savait bien dire, et l'autre bien faire ».
C'est là, une fois le paradoxe écarté, ce qui reste de vrai dans le Discours de 1750. Le xvme siècle n'agit pas comme il parle; s'il éclaire les esprits, il pervertit les âmes; on ne saurait avoir plus de lumières ni employer un langage plus honnête, mais on ne saurait avoir des mœurs plus corrompues; on ne demande pas d'un homme s'il a de la probité, mais s'il a des talents; d'un livre, s'il est utile, mais
s'il est bien écrit; sous le voile de l'urbanité, cette société raffinée cache les soupçons, la froideur, la trahison; « ce n'est point la science que je maltraite, dit Rousseau dans le préambule du Discours, c'est la vertu que je défends ». Il se révolte déjà contre les philosophes qui « insultent par des blasphèmes le nom du maître de l'univers » et « avilissent ce qu'il y a de sacré ».
Tout l'homme se dessine dans ce Discours où les ressentiments du déclassé se joignent à l'ambition de l'écrivain et au désir de faire dans le monde une entrée retentissante. On avait raison d'y trouver de l'humeur et de l'envie. Rousseau épanche sa bile. Il se souvient et il souffre encore de la misérable situation qu'il eut pendant vingt années. Il se rappelle amèrement que lorsqu'il était secrétaire de Mme Dupin, il ne dînait pas à la table qui rassemblait les gens de lettres. Une société où il n'a pas sa place marquée est à ses yeux une société mal faite, et il ne lui pardonne pas le personnage subalterne qu'il y joua si longtemps. Il accuse les littérateurs de vanter leur mérite et de déprécier celui d'autrui, de calomnier habilement leurs ennemis, de vivre en parasites des grands seigneurs. Il blâme avec aigreur le goût de ses contemporains : une jeunesse frivole n'approuve que ce qui plaît aux femmes, ce « sexe pusillanime » ; on laisse tomber des chefs-d'œuvre de poésie dramatique et l'on rebute des prodiges d'harmonie; l'artiste se voit obligé de rabaisser son génie au niveau de son siècle et de s'avilir par des
productions puériles et communes; les Vanloo prostituent leur talent à orner de peintures lascives les panneaux d un vis-à-vis, Pigalle ravale le ventre d'un magot, et combien Voltaire sacrifie de beautés mâles et fortes à la fausse délicatesse de l'époque !
On aime , écrivait Rousseau dans le Discours de 1750, « à se rappeler l'image de la simplicité des premiers temps ; c est un beau rivage, paré des seules mains de la nature, vers lequel on tourne incessamment les yeux, et dont on se sent éloignera regret! » Cette idée de la bonté primitive de l'homme devait être mise en pleine lumière dans le Discours sur l'inégalité. L'homme, dit Rousseau, a commencé par l'état sauvage; robuste, infatigable, doué de sens très subtils, le mieux organisé des animaux, sûr de vaincre les fauves par son adresse et sa force, il ne connaissait pas toutes les inutilités qu'on croit maintenant nécessaires; livré au seul instinct, il n'avait d'autres désirs que ses besoins physiques et n'imaginait d'autres biens dans l'univers que la nourriture, une femelle et le repos, d'autres maux que la douleur et la faim; ni bon ni méchant, sans vices ni vertus, sans prévoyance ni curiosité, sans notion du tien et du mien, il ignorait la loi, irrévocable aujourd'hui, de la propriété et de l'inégalité. Lucrèce et Bufibn nous montrent l'homme primitif, chétif, faible, misérable, se défendant avec peine contre la rigueur des saisons, disputant sa vie et sa proie aux bêtes féroces. Rousseau nous peint une brute heureuse,
LES DISCOURS. 7!l
calme, innocente, se suffisant à elle-même, s'abandonnant au seul sentiment de l'heure présente, n'ayant ni mal à craindre ni bien à espérer de personne, sans aucune idée de l'avenir; l'existence est une idylle, et la terre fertile et couverte d'immenses forêts, une sorte d'Eden; nul excès de travail, nul excès d'oisiveté; nulle espèce de commerce avec autrui; pas de passions; une humeur farouche, mais nulle envie de nuire; une ardeur de bien-être tempérée parla pitié dont la douce voix se fait toujours entendre au sauvage; l'amour paisible, réduit à l'impulsion physique, sans choix, sans imagination ni jalousie, sans fureur ni violence; une indestructible santé; ni goutte, ni rhumatisme, ni indigestion, ni maladies d'estomac; pas de remèdes et moins encore de médecins ; on se désaltère au ruisseau, on se rassasie et l'on dort sous un chêne ; c'est à souhaiter, disait Voltaire, de inarcher à quatre pattes. Mais l'homme n'a pas conservé celte manière de vivre simple et solitaire que prescrit la nature. Il avait reçu par malheur la faculté distinctive de Fa perfectibilité; à force de temps, il a réfléchi, médité, et... il s'est dépravé; avec les siècles sont venus les lumières, les erreurs, les vices. Il y avait dans les premiers âges une égalité parfaite; chacun était libre; pas de dépendance, pas de servitude. Peu à peu l'esprit s'éclaira ; des huttes s'élevèrent; des familles se fondèrent. Le fer et le blé civilisèrent les hommes et les perdirent à la fois. On s'apprivoisait, on se rapprochait, on s'assemblait, on s'aimait, on se jalousait, on se méprisait, on se
vengeait. L'idée de considération se formait. On voulait se montrer autrement que ce qu'on était. Les forts s'agrandissaient aux dépens des faibles, et pour garder le fruit de leurs rapines, ils établireul des lois et firent un droit de l'usurpation. Il y eut un contrat entre le peuple et les chefs qu'il se choisit. Diverses sortes de gouvernement furent créées; ici des magistrats électifs ; là des magistrats héréditaires. Ainsi était née l'inégalité : premier terme, la loi et le droit de propriété; deuxième terme, la magistrature; troisième terme, le changement du pouvoir légitime en pouvoir arbitraire; — autrement dit : première époque, époque du riche et du pauvre; deuxième époque, époque du puissant et du faible; troisième époque, époque du maître et de l'esclave. Ces distinctions politiques entraînaient fatalement des distinctions civiles. L'inégalité devenait inévitable entre les particuliers qui différaient entre eux par la richesse, par le rang, par la puissance, par le mérite ; mais toutes ces différences se ramènent finalement à la richesse. Ne voyOns-nous pas encore une poignée d'hommes au faîte de la fortune et des grandeurs, tandis que la foule rampe dans la misère et l'obscurité? Le genre humain n'est-il pas désormais assujetti, pour le profit de quelques ambitieux, au travail et à la servitude ? Mais pourquoi n'offre-l-il plus qu'un assemblage d'êtres artificiels et de passions factices? Parce qu'il s'est policé; parce qu'insensiblement il a passé de l'état naturel à l'état civil ; parce que ses besoins et ses plaisirs ont changé d'objets;
parce qu'il ne respire plus le repos et la liberté ; parce qu'il vit hors de lui, et non plus en lui même ; parce qu'il s'agite et se tourmente, réduit tout aux apparences et se glorifie de ses vices; parce qu'en devenant sociable, il est devenu esclave.
Tel est le Discours sur l'inégalité, ingénieux, spirituel, aussi remarquable par la solidité du style que par l'effort puissant de l'imagination, plein de conjectures romanesques, d'assertions extraordinaires, de contradictions flagrantes et d'insoutenables paradoxes. Rousseau atténua plus tard ses idées absolues. Il reconnut qu'un état de natui'e où chacun s'isolerait et ne songerait qu'à soi arrêterait tous les progrès de la raison. II déclara qu'il n'entendait pas anéantir le tien et le mien, qu'il ne pouvait se nourrir de glands, ni se passer de lois et de chefs, qu'il respectait le gouvernement sous lequel il vivait. Il protesta que l'homme dépend de ses semblables et contracte une dette immense envers le genre humain.
Mais le coup était porté, et le Discours de Rousseau eut de terribles conséquences qu'on ne soupçonnait guère. C'est une œuvre révolutionnaire. Elle a, comme dit l'auteur, le ton dur et l'air noir. On y sent frémir la rancune et gronder la menace de l'homme du peuple. Le Discours de 1750 était une boutade, celui de 1755 est un cri de colère, un appel aux représailles, et un critique du temps comparait Jean-Jacques à Marius qui rentre dans Rome et se souvient de Minturnes.
Rousseau trace un affreux tableau de la société :
Chuquet. — J.-J. Rousseau. 6
qu'à travers les démonstrations de bienveillance on pénètre au fond des cœurs : tous ces gens qui se caressent ne pensent qu'à se détruire, et au milieu de tant de philosophie, de politesse et de maximes sublimes on n'aperçoit que de l'honneur sans vertu, de la raison sans sagesse, et du plaisir sans bonheur.
Tout en reconnaissant le droit divin des rois, pour sauver son audace, il déclare que l'insurrection contre l'oppresseur est le plus sacré des devoirs. Du sein des révolutions, dit-il, et sur les ruines de la république surgit aisément le monstre hideux de la tyrannie. Mais, ajoute Rousseau, puisqu'on touche ici au dernier terme de l'inégalité; puisque tous les particuliers, n'étant rien, redeviennent égaux; puisqu'il n'y a plus d'autre loi que la volonté, la passion du maître; puisqu'en ce cas s'évanouissent les notions du bien et les principes de la justice; puisque le contrat du gouvernement est dissous, la force demeure l'unique recours ; la force élève le despote, la force doit le renverser; les émeutes qui le détrônent ou l'étranglent, sont sûrement des actes aussi juridiques que ses décisions de la veille sur la vie de ses sujets.
Enfin, il lance l'anathème à la propriété. « Le premier qui, ayant enclos un terrain, s'avisa de dire ceci est à moi, et trouva des gens assez simples pour le croire, fut le fondateur de la société civile. Que de crimes et de guerres, que de misères et d horreurs n'eût point épargnés au genre humain celui qui, arrachant les pieux ou comblant le fossé, eût
crié à ses semblables : gardez-vous d'écouter cet imposteur; vous êtes perdus si vous oubliez que les fruits sont à tous et la terre à personne! » La propriété est donc une injustice : elle ne repose que sur un droit précaire, abusif, et ceux qui l'ont usurpée par la force n'auront pas raison de se plaindre si la force la leur enlève. Vous vous enrichissez par votre propre industrie; vous bâtissez un muret conquérez un terrain par votre labeur. Qui vous a donné les alignements? Qui vous a imposé votre travail? N'y a-t-il pas une foule de vos frères qui périssent ou souffrent parce qu'ils n'ont pas et que vous possédez de trop! Et ne fallait-il pas un consentement exprès et unanime du genre humain pour vous approprier sur la substance commune tout ce qui allait au delà de la vôtre? Haine aux ricbes! Haine à ce petit nombre d'élus qui regorgent de superfluités, tandis que la multitude affamée manque du nécessaire! Telle est une des conclusions du Discours. Les riches n'ont songé qu'à subjuguer leur voisin, « semblables à ces loups qui ayant une fois goûté de la chair humaine, rebutent toute autre nourriture et ne veulent plus que dévorer des hommes ». Les riches ont fondé la société pour donner aux pauvres de nouvelles entraves, et le droit civil qu'ils ont fixé, contraire au droit naturel, n'était qu'une ruse savamment ourdie pour asservir leurs adversaires. Les riches font mourir les uns de leurs besoins, et les autres de leurs excès. Les riches n'estiment les choses dont ils jouissent qu'autant que les autres en
sont privés, et ils cesseraient d'être heureux si le peuple cessait d'être misérable.
Rousseau a donc ouvert les voies au communisme. Son Discours, véhément et sombre, a jeté dans le monde la haine de la propriété et il attise encore la colère des sectes modernes contre l'inégalité des richesses. Dès 1790, l'abbé Fauchet déclare que Jean- Jacques a compris Tordre éternel de la justice, qu'il faut mettre tous les droits en commun, que tous doivent avoir quelque chose sans qu'aucun n'ait rien de trop. Et que de révoltes ont déchaînées depuis les sophismes de Rousseau! Que de fois, au nom de ses principes, s'est élevé entre les hommes ce conflit qui, selon son expression, ne se termine que par des combats et des meurtres 1