‹ J.J. RousseauChapitre 11 sur 17 · CHAPITRE VJII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VJII

Les Confessions de Jean-Jacques sont l'œuvre des six années les plus nomades et les plus agitées de son existence (1765-1770). Il écrivit à Wootton les cinq premiers livres, à Trye le sixième, à Monquin les suivants, à Paris le douzième. Elles ne parurent qu'après sa mort. Il avait remis le manuscrit aux deux Moultou en 1770; Paul Moultou publia les six premiers livres en 1781, et son fils Pierre, les six derniers en 1788.

Rey d'Amsterdam, son libraire de prédilection, Moultou et Duclos pressaient Rousseau de raconter l'histoire de sa vie, et Jean-Jacques avait dès 1764 commencé son portrait. Mais le Sentiment des citoyens, paraissant au début de 1765, fit connaître au monde les vilenies de son passé. Il crut que Mme d'Epinay avait fourni les matériaux du libelle, et persuadé qu'on voulait le noircir à jamais, il supprima

l'eâquisse de Mon portrait et rédigea «les C<>/ifessi<>//s : il expierait ses fautes en les avouant; triompher de la mauvaise honte et se confesser, comme Sophie à Emile, avec une intrépide et barbare franchise, n'était-ce pas s'infliger une pénitence héroïque? Mais bientôt éclatait la rupture avec Hume. Au lieu d'être une expiation, son œuvre devint un plaidoyer. Il chargea ses ennemis et n'épargna personne; « je me confesserai, disait-il, pour eux et pour moi, comme les dévotes catholiques ». Il adoucit ou biffa les passages qui lui étaient trop défavorables, et hardiment, délibérément, il fit sa propre apologie. S'il dévoile en effet quelques-unes de ses indignités et de ses misères, c'est pour qu'on ne le soupçonne pas de pallier ou de cacher les autres. Il- crie bien haut qu'il se repent de ses fautes. Il a dérobé un bout de ruban et accusé du vol la pauvre Marion; mais il reconnaît qu'il a fait une action atroce, et qu'après quarante ans, le souvenir de ce crime pèse encore sur sa conscience,. Tout en pleurant Claude Anet, il pensait avec joie à l'habit noir dont il héritait ; mais ce sentiment « malhonnête » n'entra plus depuis dans son âme. D'ailleurs qu'est-ce que cela, mensonges, larcins, bassesses? Qui donc est exempt de faiblesses ? Qui n'a commis de ces vénielles peccadilles? Il aima Mme de Warens, mais si purement! 11 exposa ses enfants, mais il faisait acte de citoyen et se regardait comme membre de la république de ' Platon! Enfin, le bien n'a-t-il pas, dans sa vie, surpassé le mal? Au milieu des préjugés et des vices

du siècle, n'a-t-il pas été le plus vertueux des hommes? N'est-il pas toujours resté libre, sans autre chaîne que les attachements de son cœur? N'a-t-il pas toujours suivi le chemin de la droiture, sans flatterie, sans ménagement? N'avait-il pas l'amour du vrai, la devise vîtam impendere vero? A chaque instant il parle de sa générosité, de sa sensibilité. Dès la première page il affirme qu'il a été bon et sublime, et se remettant d'avance ses péchés, se donnant lui-même l'absolution, il s'écrie dans une orgueilleuse invocation à l'Etre éternel : « Rassemble autour de moi l'innombrable foule de mes semblables; que chacun découvre à son tour son cœur au pied de ton trône, et puis qu'un, seul te dise, s'il l'ose : « Je fus meilleur que cet homme-là ! »

Les Confessions ne sont donc qu'un roman. Mais ce roman, Rousseau le regarde comme la pure vérité. Son imagination l'entraîne et il croit naïvement, candidement ce qu'elle lui dicte. C'est en toute sincérité qu'il embellit la première partie de son autobiographie et donne un sombre coloris à la seconde.

Agé, malade, fatigué du monde, il se laisse aller à ces souvenirs qui sont si tendres chez les vieillards, mais qui ne sont pas toujours bien rappelants. 11 s'étend avec complaisance sur les années qui précédèrent son orageuse célébrité, les pare d'ornements, les revêt de tout l'éclat de la jeunesse : il cherche, en rétrogradant sur sa vie, à ressaisir une ombre de bonheur. N'a-t-il pas confessé qu'il transpose les temps et les lieux, qu'il prête quelquefois à la vérité

des charmes étrangers et raconte les événements qu'il oublie comme ils auraient dû être?

Lr. seconde partie de l'ouvrage offre le même procède d'outrance. Tout était peint en beau dans les six premiers livres : tout est poussé au noir dans les six derniers. Non pas que Rousseau, répétons-le, ait menti de dessein prémédité ; mais là encore, et bien qu'il dispose d'une foule de documents, bien qu'il possède des copies de sa correspondance, son imagination se substitue à sa mémoire. Plus il avance dans le récit de ses glorieuses années, plus il voit les choses se rembrunir, plus il sent se serrer et s'épaissir autour de lui la ligue des perfides et des traîtres qui s'unissent pour le persécuter.

Il a fait œuvre d'artiste. Quel contraste entre les deux parties des Confessions] Ce ne sont, dans la première, que jeunes désirs, espoirs enchanteurs et brillants projets, que courses imprévues, voyages de plaisir et transports de félicité vagabonde, que monts et bois, prairies et villages se succédant sans fin ni cesse avec de nouveaux attraits, que rencontres picaresques, que liaisons éphémères, qu'aimables aventures dont les réminiscences laissent au cœur de Rousseau les regrets les plus vifs. C'est Mme Razile appelant Jean-Jacques à ses pieds, sur une natte, d'un simple mouvement de doigt, et livrant aux baisers une charmante main qui se presse un peu contre les lèvres de l'amoureux novice. C'est Mlles de Galley et de Graffenried emmenant le jouvenceau prisonnier de guerre au manoir de Thônes, folâtrant avec lui

dans le verger ci lui renvoyant à travers les branches d'un cerisier les noyaux des fruits qu'il leur jette. C'est Mme de Warens, si belle, si séduisante, même dans ses erreurs, et quelle grâce, quelle mollesse voluptueuse Jean-Jacques sait donner à son style toutes les fois qu il resonge à cette femme qui posséda si longtemps son âme et décida de son destin! L'idvlle des Charmettes n'a pas existé; il faut reculer de deux ans le séjour de Rousseau qui date de 1738, non de 173(3, et dès lors, puisque règne Winlzinried, plus de scènes d'abandon, plus de joies intimes; la solitude du tête-à-tête disparaît. Mais les Charmettes resteront dans l'imagination des hommes ce qu'elles furent dans celle de Rousseau : le réduit de l'amour. Les pages attendries de Jean-Jacques prévaudront contre les découvertes de ses érudits biographes. On lira toujours avec émotion le récit de cette existence idéale qu'il a dépeinte de façon si légère, si allègre, si juvénile, et le Rousseau de l'histoire n'aura jamais le prestige du Rousseau de roman, cueillant la pervenche, courant avec son amie les coteaux et les vallons, vantant la douceur de son sort et faisant pour la durée de ce bonheur des vœux qui ne furent pas exaucés.

Mais à cette première partie toute pleine d'agréables objets et de délicieuses impressions, que Rousseau compose à son aise, ivre de ses souvenirs, maniant et remaniant à loisir ses descriptions, succède la seconde partie, qu'il griffonne à la dérobée et à la hâte, le cœur inquiet et serré, l'imagination effa-

rouchéë et hantée par la pensée des espions et des argus, l'esprit convaincu cpje les plafonds ont des yeux et les murs des oreilles. Plus ou presque plus de tableaux riants, mais des images attristantes, déchirantes : les brouilleries, les indignes manœuvres qu'il croit formées contre sa réputation, les complots de prétendus oppresseurs, un « édifice de ténèbres profondes et impénétrables » qui s'élève autour de lui, un « horrible mystère », un concours d'injures et d'opprobres qui « a quelque chose de sinistre et d'effrayant », l'accent et le cri de la détresse navrante. Il fait fureur; on l'accueille avec enthousiasme; on l'encense ; mais au sein de cette prospérité passagère se prépare de loin la catastrophe, et bientôt le voilà proscrit, ballotté sans relâche de tous côtés, « rassasié d'ignominie ». Il ne voit plus que trahisons; il englobe tous les hommes dans une même accusation dé perfidie; il écrit sur Grimm et Mme d'Epinay les pages les plus envenimées ; il lance à ses meilleurs amis les traits les plus injustes; il reproche à Moultou ses liaisons avec ses mortels ennemis; il attribue à Bordes la Lettre à Pansophe ; il tient Conzié pour une créature de Choiseul.

Et pourtant, parmi les maux qui l'accablent, éclate encore l'émotion d'une âme remuée par tous les spec tacles de l'univers. Voilà le charme impérissable des Confessions : la nature sincèrement sentie, vivement goûtée, peinte avec une largeur, une suavité, une nouveauté de touche que notre littérature ignorait jusqu'alors. Cet homme qui se regarde comme un

17't J.-J. ROUSSEAU.

inarlvr devrait, ce semble, rester indifférent aux choses. Mais c'est au milieu de la nature qu'il oublie ses- malheurs ; c'est là qu'il trouve son refuge, sa consolation, sa seule jouissance ; là rien ne montre l'art, n'annonce la servitude et la domination; là ne paraissent que « les tendres soins de la mère commune » et les productions spontanées d'une terre que des mains humaines n'ont pas forcée.

Il n'a pas compris la poésie de la mer et il préfère les ondes de son Léman aux flots du vaste Océan. Les œuvres des grands peintres ne le préoccupent guère, et de Venise il n'aime que l'Opéra et la musique des scuole. Mais il adore la campagne. Son imagination, qui languit et meurt sous les solives, ne s'anime que sous le feuillage, au milieu de l'herbe et des fleurs. Il ne peut supporter le gris des rues; il veut avoir du vert devant les yeux, et il fuit dans les champs et au plus épais des forêts, s'esquivant comme un voleur, pressant le pas pour échapper aux importuns, et lorsqu'il a doublé certain coin, respirant à l'aise, prenant une allure plus tranquille, pétillant de joie à l'idée de ces objets agrestes, les seuls dont l'œil et le cœur ne se lassent jamais. Revoir, au sortir de l'hiver, les premiers bourgeons est pour lui un plaisir inexprimable ; il se figure qu'il « ressuscite en paradis ». S'il abandonne les Charmettes pour rentrer à Chambéry, il croit aller en exil; il baise la terre et les arbres, et ne s'éloigne qu'en se retournant plusieurs fois. Il se plaint que les dryades n'existent pas; elles l'auraient fixé.

« Quand vous me verrez près de mourir, disait-il, portez-moi sous un chêne, je vous promets que j'en reviendrai. »

Tous les lieux pittoresques qui vivent en son souvenir, il les décrit avec précision et dans leurs détails essentiels et frappants. Sobrement, sûrement, d'un trait ferme et net, il dessine les bosquets et les ombrages, les paysages de la Savoie, les environs de Chambéry, et s'il oublie la vallée du Fier et qualifie celte rivière de ruisseau, il peint de la façon la plus vraie et la plus exacte les bords du lac de Bienne, les gorges de la route des Echelles, la cascade de Gouz, les chalets aux toits de chaume, les chemins raboteux et les pentes escarpées, les torrents, les noirs sapins, les roches coupées à pic, les précipices qui lui font bien peur, les abîmes qu'il contemple en se couchant sur le ventre, pour se donner sans péril des vertiges et des tournoiements de tête. Il nous représente la naissance ou la fin d'un beau jour, le soleil qui se lève, prompt comme un éclair, et remplit aussitôt l'espace, ou qui, à son coucher, laisse dans le ciel des vapeurs rouges dont la réflexion rend l'eau du fleuve couleur de rose. Tout le monde connaît le début de l'épisode de Thônes : « L'aurore un matin me parut si belle... » ; n'est-ce pas frais comme l'aurore même?

Et ainsi, après La Fontaine, il retrouve la rêverie : non pas seulement la rêverie du citadin, qui souhaite d'avoir sur le penchant d'une colline une petite maison blanche avec des contrevents verts; mais la

rêverie du poète qui s'arrête attendri sans savoir pourquoi lorsqu'il entend les cloches du hameau, ou qu'il voit des troupeaux épars clans l'éloignement, et des prés couverts de gens cjui fanent et qui chantent; l'extase du « promeneur solitaire » qui parcourt les bocages', observant, admirant l'or des genêts et la pourpre des bruyères, tandis que les biches se dérobent dans le taillis, cpie les oiseaux gazouillent, qu'un petit vent frais agite les feuilles des arbres et que les eaux courantes des ruisseaux murmurent sur le gravier; le ravissement du contemplatif qui s'enfonce dans les anfractuosités des rochers pour s'enivrer des charmes de la vie sauvage et se recueillir en un silence que ne trouble aucun autre bruit que les cris de la chevêche et de l'orfraie; les délices de l'oisif écoutant le flux et reflux des vagues ou laissant errer ses regards sur les riches plaines et les montagnes bleuâtres, pendant que des idées légères et douces, obscures et confuses, effleurent la surface de son âme.

A ces descriptions — qu'il faut chercher non seulement dans les Confessions, mais dans les Rêveries et les Lettres à M, de Malesherbes — se mêlent des anecdotes, de courts récits, de rapides peintures de la vie bourgeoise qui par leur brièveté saisissante attachent et entraînent. Jean-Jacques avait le sentiment de la réalité, et il sème d'un bout à l'autre de ses mémoires les tableaux de genre les plus jolis. Il donne encore dans la sensiblerie : aux bords du Léman, il s'assied sur une pierre pour rêver d'un

bonheur imaginaire et regarde ses larmes qui tombent dans l'eau, ou bien, sur la route de Colombier, il pleure en pensant aux bontés et aux vertus de Milord Maréchal. Mais quelle simplicité franche et cordiale lorsqu'il retrace les amusements de son enfance et les joies du foyer domestique, ou lorsqu'il rappelle ces vieilles chansons qui valent bien le tortillage moderne, ces romances aux airs doux, aux paroles naïves, souvent tristes, et qui plaisent pourtant! Quelle émouvante sincérité lorsqu'il regrette l'existence paisible et heureuse qu il aurait pu mener, s'il n'eût été qu'un artisan de Genève ! Quelle bonhomie charmante lorsqu'il raconte le repas sain et frugal qu'il fait chez le paysan, le déjeuner qui lui coûte deux pièces de six blancs, et les plaisirs qu'il savoure dans ses voyages pédestres ! Et que de détails pris sur le vif, comme la nuit qu'il passe près de Lyon, sur le chemin qui côtoie la rivière, pendant que les rossignols se répondent d un arbre à l'autre !

Enfin, comme s'il se souvenait de son ancien métier et maniait derechef le burin, il grave finement, brillamment les portraits de ses amis et ennemis : Bâcle, Venture, Simond, le P. Caton, le P. Gros qui lace Mme de Warens et la suit en grondant tandis qu'elle court par la chambre, l'aimable Carrio, le fourbe Yitali, le sage, minutieux et tolérant Altuna qui rappelle par quelques endroits M. de Wolmar.

Vraies peut-être par l'impression de l'ensemble, et sûrement très inexactes dans le détail, les Confessions ont, comme leur auteur, un vilain côté. Ce qui les

Chcqcet. — J.-J. Rousseau. 12

dépare, c'est la crudité, la nudité, le cynisme effrayant de certaines confidences. Sans doute Jean- Jacques a été jeté de bonne heure dans de mauvaises compagnies et il n'a pu se soustraire, au milieu des sacripants de l'hospice turinois, à de honteuses aventures. Mais il a l'impudeur de révéler ses polissonneries et ses vices secrets, et, par bravade, il écrit des choses qu'un honnête homme n'écrit jamais. Ces ignobles passages soulevaient l'indignation de Mme de Boufflers : « Ces infâmes mémoires, disaitelle, sont les confessions d'un valet de basse-cour, et même au-dessous de cet état. »

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