‹ J.J. RousseauChapitre 12 sur 17 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Comme la plupart de ses contemporains, Rousseau ne sait pas composer. 11 manque à ses écrits l'ensemble, l'ordonnance, cette « liaison des parties qui constitue le tout ». Lui-même reconnaît que son Discours sur les sciences et les arts manque absolument de cohésion et de logique. « Je jette, a-t-il dit, mes pensées éparses et sans suite sur des chiffons de papier; je couds tout cela tant bien que mal, et c'est ainsi que je fais un livre; j'ai du plaisir à méditer, chercher, inventer; le dégoût est de mettre en ordre. » Aussi ses ouvrages fourmillent de digressions et, selon sa propre expression, d'écarts peu tolérables. Mais son style fait tout oublier.

Il y a dans le discours de 1750 trop de figures de rhétorique, trop de pompeuses périphrases, trop de procédés d'école, et de ces machines qu'employaient alors les tenants du genre académique et les can-

didats aux prix d'éloquence. Rien n'est plus déclamatoire que la prosopopée de Fabricius. Mais d'un bout à l'autre de ce petit pamphlet contre les lettres et les arts circule un large souffle oratoire.

Le Discours sur l'inégalité est le premier chefd'œuvre de Rousseau. Le rhéteur a disparu pour faire place au dialecticien plein de verve et de poésie. Des traits hardis, de grandes images, d'éclatants tableaux se joignent à des raisonnements aussi vigoureux qu'hypothétiques. Jean-Jacques part d'un faux principe, mais nulle logique n'est plus impétueuse, plus étincelante que la sienne.

Dans le Contrat, Jean-Jacques affecte le calme et la gravité d'un docteur es sciences sociales; il veut donner un air de rigueur géométrique à ce traité, et il étale même en un endroit des termes d'algèbre. Mais s'il prend volontiers l'accent d'un oracle, il trouve des formules d'une belle concision, et bien qu'il craigne de ressembler à Montesquieu, le tour de ses réflexions rappelle quelquefois la brièveté magistrale de Y Esprit des lois.

h'Héloïse, l'Emile, les Confessions, les Rêveries renferment tous les tons habilement mêlés : Rousseau ne hait pas la « bigarrure » et il souhaitait que son style fût tantôt rapide et tantôt diffus, tantôt sage et tantôt fou, tantôt grave et tantôt gai. Pourtant il y a dans Y Héloïse plus de déclamation et de pathétique, voire de pathos. Le style de Y Emile est tel ■ [in l'exige le sujet, clair, correct, élégant, plein de mouvement, mais non de brusquerie. Les Confessions,

où il y a tant de choses et de personnages, offrent la plus grande variété : vigueur, agrément, simplicité. « Je ne m'attacherai pas, avait dit Jean-Jacques, à rendre mon style uniforme; j'aurai toujours celui qui me viendra; j'en changerai selon mon humeur, je dirai chaque chose sans recherche, sans gêne. » Aussi est-ce le seul de ses ouvrages qui ne sent pas l'huile. Les juges sévères y relèvent même des négligences et des incorrections.

Les Rêveries, qui complètent et couronnent les Confessions, respirent je ne sais quoi d'enchanteur qui ne se peut définir; nulle part la prose de Rousseau n'est plus limpide, plus harmonieuse; nulle part elle n'a plus de fraîcheur et de grâce, une mélancolie plus tendre, une langueur plus touchante; écrite au déclin de sa vie, lorsque s'affaiblit sa raison, et non son génie, cette œuvre suprême de Jean- Jacques est, comme lavant-dernière lettre de sa Julie, le chant du cygne.

La force, l'énergie, la chaleur, voilà les traits distinctifs du style de Rousseau. La langue de ses contemporains — si l'on en excepte Ruffon — était un peu maigre, sèche et frêle; elle avait clarté, netteté, rapidité; il lui manquait l'ampleur, la vigueur, la majesté de la langue du xvne siècle. Rousseau a la phrase large, sonore, mâle, ferme, pleine de noblesse et de dignité, à la façon de Rulfon, et toutefois plus souple et plus vive. Il a l'éloquence; il a l'ardeur, la véhémence, la passion, ce tour persuasif qui vient de la persuasion intérieure; il a l'art de transmettre

aux autres le sentiment qui le pénètre et l'inspire. C'est un orateur; la Lettre sur les spectacles et les Lettres de la Montagne sont des discours achevés, et la Lettre à Christophe de Beaumont, qu'on peut nommer sa Provinciale, compte parmi les plus fulminantes ripostes que cite l'histoire de la polémique.

Nul ne sut mieux, à son époque, développer une idée, la développer avec autant d'ahondance que de mouvement, la mettre puissamment en branle et la pousser comme une machine de siège, l'étayer de preuves, l'animer de la flamme de son âme, la colorer de l'audace de sa pensée, et produire, au fur et à mesure qu'elle marche en avant, une impression de plus en plus forte. Toutes les ressources, tous les artifices, tous les effets, il les emploie, et avec une merveilleuse habileté : portraits piquants, descriptions brillantes, exemples saisissants, comparaisons justes et imprévues, invectives acérées, répliques amères, ironiques, écrasantes, et sa thèse, ainsi soutenue et lancée, se termine encore par un trait dont l'éclat et le relief égalent ou surpassent ce qui précède. Aussi, quiconque lit Rousseau est, quoi qu'il fasse, emporté, entraîné; il a ce courant qui vous enlève. « En voyant, écrit Saint-Martin, un homme qui dit si bien, on est tenté de penser qu'il ne peut que dire vrai; il ne vous laisse pas le temps de regarder, et il tient si bien tous les passages, que vous ne pouvez vous échapper de lui. » Rousseau lui-même a défini son style; seuls le géo-

mètre et le sot peuvent parler sans figures; lui, il veut vivifier le raisonnement par des images et des figures ; pas de froides maximes, mais des sentiments qui débordent; « ma raison sera sentencieuse, mais mon cœur n'aura jamais assez dit ».

11 laisse donc parler son cœur, et selon que son cœur s'indigne ou s'attendrit, il donne à son style la vigueur de l'indignation ou l'alanguissement de la tendresse. Chez lui, la grâce s'unit à la force. Sa langue sait se faire moelleuse, caressante, fondante, sclunelzend, comme s'expriment les Allemands. Il a jugé sa propre diction en divers endroits de YHéloïse : si les sentiments de Julie, a-t-il dit, sont écrits en caractère de feu, les angoisses de Mme de Wolniar s'exhalent dans le style le plus doux, et la description des mœurs valaisannes renferme les traits les plus touchants. Avec quelle fraîcheur exquise il rend les impressions qu'il reçoit de la nature ! Quelle fine et séduisante peinture il a faite des femmes qu'il aimait! Ne croirait-on pas, toutes les fois qu'il parle de ces « objets chers et funestes », qu'il leur a pris quelque chose de leur aisance, de leur délicatesse et de leur charme? Quels sont les substantifs qu'il affectionne ? Attendrissement, attrait, délices, émotion, épanchement, extase, félicité, jouissance, regret. Ses verbes de prédilection? Affecter, amollir, émouvoir, soupirer. Ses épithètes favorites ? Caressant, céleste, charmant, doux, délicieux, expansif, languissant, ravissant, tendre, touchant. Jean-Jacques, disait Joubert, « a donné des entrailles à tous

les mots et y a répandu de pénétrantes douceurs comme de puissantes énergies ».

Le secret de ce style, c'est le travail le plus patient et le plus consciencieux qui se puisse imaginer. Rousseau fut le plus laborieux des artistes et il conquit sa gloire à la sueur de son front. Il a recopié quatre ou cinq fois ses manuscrits et n'a cessé de retoucher, de corriger longuement, savamment, scrupuleusement chaque page et chaque ligne. Ses lettres mêmes sont limées, lentement polies et repolies, nullement improvisées. Il n'avait pas l'esprit de conversation et n'était pas un épistolier à la Sévigné ou à la Voltaire : rien de facile et de dégagé ; rien de leste et d'espiègle; nulle aimable négligence; nulle verve spirituelle; presque toujours de l'éloquence et quelque chose de grave et de profond. Ses Lettres à M. de Malesherbes et à Mme d'Houdelot sont de véritables ouvrages.

Cet obstiné labeur le conduit à la perfection. En mettant son œuvre sur le métier avec une infatigable persévérance, il réussit à rajeunir des sujets vieillis, à donner aux lieux communs les plus usés un air de nouveauté, à traiter grandement et à rehausser des choses rebattues et triviales, comme la comparaison de l'adolescence et du printemps dans le deuxième livre de X Emile. Grâce à cet effort constant — ^t à l'oreille délicate du musicien — il attrape le rythme et le nombre. Sa prose est souvent cbantante et cadencée; elle olfre une sorte de mesure. « Où m entraînent les chevaux avec tant de vitesse ?...

O amitié! O amour! est-ce là votre accord? Sont-ce là vos bienfaits?... As-tu bien consulté ton cœur en me chassant? » Rousseau, disait le marquis de Mirabeau, est notre plus grand harmoniste.

Sans doute, quoique rarement, son style sent encore l'étranger, l'homme qui n'a pas été dès l'enfance imbu du génie de notre langue, et de même qu'on discernait dans le latin de Tite-Live des traces du parler de Padoue, on a trouvé chez Rousseau un peu de rouille genevoise et comme des accents de premier terroir. Sans doute, à force de revenir sur l'expression et de la raffiner, il est quelquefois recherché, précieux, et on lui en veut d'avoir dit dans l'admirable lettre de Meillerie que « les feux du cœur rendent supportable un lieu qui respirait la rigueur des hivers ». Sans doute il lui arrive d'être tendu, raide, emphatique ; il appuie trop; il charge la couleur et pousse à l'effet; il recourt fréquemment à l'interjection et à l'apostrophe; il cite à satiété les anciens et il compare Julie suivie de ses enfants et acclamée par les paysans à la fière Agrippine qui montre son fils aux troupes de Germanicus. C'est de lui que datent le genre guindé, théâtral des révolutionnaires, la déclamation, et ce que Mme du Deffand avait si bien nommé l'éloquence verbiageuse, l'abus démesuré de l'exclamation, de l'invocation et de la prosopopée, les fastueux appels aux Spartiates et aux Romains', et ces éloges outrés que lécrivain ou l'orateur décerne à sa sensibilité et à sa vertu.

Mais, nourri du Plutarque d'Amyot, de Rabelais, de Montaigne, de Charron et de nos vieux auteurs, il a renouvelé la langue, ou, comme dit Sainte-Beuve, il l'a labourée, ensemencée, fertilisée. Il avait dû s'en rendre maître, la forcer, la contraindre; elle reste à peu près telle qu'il l'a faite, et la forme établie par Jean-Jacques est celle de notre siècle. Vat-il pas employé le mot propre à l'époque où Buffon prescrivait de désigner les choses par les termes les plus généraux ? N'a-t-jl pas introduit des vocables nouveaux, comme désinvolture, ou comme récite au sens métaphorique? N'a-t-il pas retracé, non par des expressions abstraites et de vagues périphrases, mais de la façon la plus précise, la plus vivante, ces détails familiers et caractéristiques qu'on bannissait alors et qu'on aime tant aujourd'hui?

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