‹ J.J. RousseauChapitre 14 sur 17 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

L'imagination a été la faculté maîtresse de Rousseau. Il se défiait d'elle dans ses dernières années, et pour l'amortir et l'éteindre, il étudia la botanique et copia Mézeray. Mais durant toute sa vie il s'abandonne entièrement à elle, ne croit qu'en elle et la juge infaillible. C'est elle qui lui représente si vivement les choses; grâce à elle, il voit réellement ce qu'il sent et ce qu'il porte dans son cœur; grâce à elle, il décrit en hiver le printemps et dans des murs un beau paysage; s'il était à la Rastille, il tracerait, grâce à elle, le plus riant tableau de la liberté. C'est l'imagination qui lui fait opposer aux raffinements de la société contemporaine un idéal romanesque de la nature. C'est elle qui le domine et l'entraîne lorsqu'il se perd au milieu des espaces, s'enfonce en pays de chimères et s'élance dans l'avenir avec tant de force et d'illusion. L est elle qui peuple sa soli-

Inde d'êtres selon son cœur, si bien, disait-il une fois, qu il a passé les trois quarts dé son existence avec les enfants de ses fantaisies. Il voit une maison. « Elle renferme peut-être un ami » ; il voit un parc. « Une personne digne de mes hommages se promène peut-être dans ce parc ». Son imagination lui suffit, même en amour; elle brûle le sang de cet homme qui n'ose rien dire, ni rien entreprendre. « On jouit moins, a-t-il écrit, de ce qu'on obtient que de ce qu'on espère, et l'on n'est heureux qu'avant d'être heureux ». C'est l'imagination qui l'enflamme lorsqu'après avoir lu le récit d'un forfait, il se lève pour poignarder le criminel. C'est elle qui l'effarouche au point qu'il souffre plus des maux futurs que des maux présents, et de la menace que des coups. Il tient pour certain ce qu'elle lui montre, et il accueille les fantômes qu'elle évoque, comme s'ils étaient visibles et palpables. Avant sa querelle avec Hume, il assure que Ramsay a très bien réussi son portrait; après la brouille, il déclare sérieusement que cette peinture le rend noir et terrible, et que Hume a recommandé de lui donner la figure d'un affreux cyclope. Diderot l'accuse d'avoir voulu brouiller Saint-Lambert et Mme d'Houdetot; Rousseau nie, et, pour se disculper, il lit une lettre de a dame qui prouve justement sa perfidie. Il est donc sincère, même dans le mensonge, et ne parle jamais contre sa pensée; il juge de bonne foi les choses, non pas tr-IIes qu'elles sont, mais telles quelles lui paraissent, non pas comme elles se j assent en

dehors de lui, mais comme elles s'arrangent dans sa tète; ses colères, témoigne Mine de Boufflers, n'étaient pas fondées, mais elles étaient réelles. Qu'on le contredise le moins du monde, qu'on lui fasse la moindre critique, et son imagination est aux champs ; ce petit mot que vous jetez dans la conversation ingénument et sans méchante intention, ce ton, ce regard, ce geste, il l'emporte, le rumine, le grossit, y trouve ce que vous ne pensez pas, et le voilà fâché pour toujours avec vous.

A cette imagination déréglée se joignent, de son aveu, un prodigieux amour-propre et un orgueil diabolique. Personne n'a pensé ni parlé de soi aussi superbement. 11 vaut mieux, dit-il sans cesse, que les autres hommes, et la nature a brisé le moule dans lequel elle l'avait jeté. Il attribue atout ce qu'il fait une extrême conséquence, et prétend que, s'il couche une fois chez le maréchal de Luxembourg, le public et la postérité lui demanderont compte de cette seule nuit. Il déclare qu'il étonne l'Europe par la vigueur de sa plume; que ses livres sont les seuls du siècle qui portent au cœur la persuasion ; qu'aucun philosophe n'a médité plus profondément, plus utilement que lui, ni publié autant d'écrits en aussi peu de temps; que son éloquence ne se peut imiter; que certaines parties de Y Héloïse sont des chefs-d'œuvre de diction; que nulle âme ne résisterait à l'attrait des images et à la force des raisons qu'il a mises dans quinze volumes; qu'on devrait élever des statues à l'auteur à' Emile et que pas un littérateur

vivant n'a eu de moments plus brillants que les siens. « Quand je serai mort, disait-il, le poète Jean-Baptiste Rousseau sera un grand poète, mais il ne sera plus le grand Rousseau. » La persécution même dont il se eroit l'objet exalte son orgueil, au lieu de le rabattre : cette ligue qu'une génération entière a formée contre lui seul est un cas unique, depuis que le monde existe ; c'est l'entreprise la plus singulière et la plus étonnante, un plan dont il faut admirer la grandeur et la beauté, un dessein conçu avec génie et adroitement exécuté; jamais mortel n'a vécu dans la même « dépression » et il se flatte, comme le Tasse, d'être le plus célèbre et le plus malheureux des hommes.

Cette effroyable vanité l'a perdu. Rapportant tout à soi, se regardant comme un être d'exception, convaincu qu'il doit « faire la loi » et non la recevoir, ne pardonnant jamais à ceux qui, suivant son expression, jettent sur lui le grappin du bienfait, ne répondant aux généreux procédés que par un mot aigre ou une offense, hébergé deux ans par Mme d'Epinay et finissant par lui reprocher ses indigestions, il n'a d'autre règle de vie que sa sensibilité. Sitôt que le devoir l'embarrasse, il s'en affranchit lestement; dans ses actes comme dans ses écrits, il ferme les yeux sur ce qui le gêne. Il a donc été le jouet de ses impressions; il avait le désir, et non le vouloir; il ne pouvait que rêver, et ne savait ni agir ni réagir. Son existence est décousue, sans suite, sans fixité, sans équilibre. Extrême en tout,

et se contredisant lui-même à chaque instant, timide et impertinent, honteux et cynique, difficile à ébranler comme à retenir, et dépassant les autres une fois qu'il est en train, capable d'élans et retombant bientôt dans l'inertie, combattant et flattant son siècle, maudissant sa réputation littéraire et ne visant qu'à la défendre et à l'accroître, recherchant la solitude et voulant être connu du monde entier, fuyant les attentions et dépité de ne pas les recevoir, décriant les grands et vivant avec eux, célébrant les délices de l'indépendance et ne cessant d'accepter une hospitalité qu'il faut payer en frais d'esprit, ne rêvant que de chaumières et habitant des châteaux, s'acoquinant à une servante d'auberge et n'aimant que des femmes de haute volée, prônant les joies de la famille et manquant à ses devoirs de père, couvrant de caresses les enfants des autres et mettant les siens à l'hospice, louant avec effusion le céleste sentiment de l'amitié et ne l'éprouvant pour personne, se donnant et aussitôt se retirant, d'abord expansif et cordial, puis soupçonneux et farouche, voilà Rousseau. Aussi lorsqu'il se voit condamné pour irréligion — lui qui se considérait comme le plus religieux des philosophes, — lorsqu'il est chassé de tous ses asiles, lapidé, exilé de Saint- Pierre où il s'emprisonnait volontairement, lorsque les pamphlets de Voltaire dénoncent les turpitudes de sa vie, il est à jamais déconcerté, démoralisé; au lieu de relever ia tête et de lutter, il s'abîme dans le desespoir et devient fou.

Mais lui-même reconnut qu'il méritait d'être mal heureux, et sans ses Confessions, qui saurait ses faiblesses? Il n'a pas eu de mère; son père le délaissa; sa première éducation lui vint d'une femme corrompue. S'il accueillait aisément les propos de l'antichambre, s'il manquait de tact et même dégoût, s'il mêlait à ses idylles, voire à sa morale des détails qui, selon le mot de son contemporain Le Roy, avoisinent l'indécence, il avait été laquais et en gardait quelque chose. Il fut bienfaisant, désintéressé, courageux. On le vit se priver du nécessaire pour soulager les pauvres. Il renvoyait quarante-cinq louis sur cinquante que le duc d'Orléans lui adressait pour de la musique copiée. Comme bien d'autres, il aurait pu se mettre aux gages des libraires et vivre dans l'opulence; mais il savait que rien de grand, de vigoureux ne part d'une plume vénale, et il écrivit par passion, et non par métier, d'après son cœur et parce que « sa tête active et pensante sentait l'attrait et le délire du travail d'esprit ». II ne désavoua jamais ses ouvrages : il n'était pas de ceux qui lâchent un livre dans le public et qui font le plongeon; il ne craignait pas de se commettre, de s'exposer à découvert, d'attirer l'orage. Il s'abandonne à l'impétuosité de son indignation contre les vices du siècle. Depuis les jours de Bossey où, se levant sur son lit, il criait de toute sa force càrnifex! à ceux qui l'avaient injustement maltraité, il a eu la haine de l'iniquité. Sans doute il combine les idées vraies avec les idées fausses, et ce qu'il y a de .nau-

vais et de malsain domine dans cet alliage sur ce qu'il y a de sain et de réellement bon ; lui-même confesse qu'il craint de pécher par le fond et de gâter toutes ses théories par des extravagances. Mais il crut tracer à ses semblables la route du bonheur. Rentrez dans vas cœurs, leur disait-il, vous y retrouverez le germe des vertus que vous étouffez sous un vain simulacre; consultez toujours votre conscience pour redresser les erreurs de votre raison ; écoutez cette voix intérieure que les philosophes traitent de chimère. Il aspirait au mieux; il rêvait la simplicité des mœurs, la droiture naturelle des sentiments, un état bien constitué où chacun reçût une éducation qui lui apprit à remplir ses devoirs et à faire son métier d'homme, l'unité de la volonté générale, le gouvernement de tous par tous, la félicité durable que le juste obtient dans l'autre vie après avoir contemplé l'Etre suprême dans celle-ci. Il souffrit en cherchant l'idéal qu'il prêchait avec la foi d'un apôtre. Le malheur l'a sacré. On plaint ses misères, et l'on ne peut se défendre de l'aimer, d'être entraîné vers lui, comme les nobles cœurs de son temps, par la pitié et par une irrésistible sympathie. « Vous me demandez ce qu'il me semble de Rousseau, écrit Frédéric à Voltaire, il faut respecter les infortunés, il n'y a que ies âmes perverses qui les accablent. »

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