CHAPITRE X
On a vu quelles conséquences eurent le Discours sur l'inégalité, Y Emile et le Contrat social. Mais il faudrait un livre entier pour exposer l'influence de Rousseau sur les hommes de son temps et des âges suivants. Tout ce qu'il écrit annonce et prépare la Révolution. Non seulement il la prédit en cet endroit de Y Emile où il assure que les grandes monarchies sont sur leur déclin et qu'on approche de l'état de crise, mais il la fomente dans les cœurs. Il a senti, sondé la profonde misère des classes inférieures. Il déplore le sort du peuple qui « gémit sans espoir sous le poids de l'oppression ». Il flétrit les subdélégués, les « barbares publicains qui dévorent les fruits de la terre » et les « coquins accrédités » qui se font exempter de toute contribution. Il montre les paysans déguenillés, exténués de jeûnes, languissant dans des masures, et s'ils ont un peu d'aisance,
cachant leur vin et leur pain à cause des impôts et se donnant l'air de meurt-de-faim pour éviter la ruine. Il combat le préjugé des conditions et les maximes gothiques. La noblesse, dit-il, se grave, non pas avec de l'encre sur de vieux parchemins, mais au fond du cœur en ineffaçables caractères; la femme du charbonnier est plus respectable que la maîtresse du prince; un monarque devra prendre pour bru la fille du bourreau, si elle convient à son fils; Saint-Preux, ce quidam, vaut mieux que tous les hobereaux d'Europe, et son honneur d'homme de bien pèse autant que l'honneur du baron d'Etange; les riches ont tous les vices, et les pauvres toutes les vertus; pudeur, justice, humanité sont des mots roturiers.
C'est par de semblables tirades éparses dans ses ouvrages que Rousseau répandit dans les âmes françaises le désir généreux d'une rénovation des choses et cet esprit chimérique, déclamateur, sensible, épris d'une fausse antiquité, mais noble, sincère et stoïque qui voulut transformer la société suivant les principes de la nature. Il avait nié les bienfaits de la civilisation; il répudiait l'histoire; il enseignait le mépris du passé; à sa voix, ses contemporains dédaignèrent la réalité, rompirent avec la tradition et firent table rase.
Tous les politiques de la Révolution s'inspirent donc de Rousseau. Mais celui qui représente son esprit avec le plus de charme et d'éclat, c'est Mme Roland. On l'a nommée ustement la fille de
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République. « 0 Jean-Jacques, dit un volontaire, que n'es-tu témoin de notre Révolution! Tu en fus le précurseur. Tes écrits nous ont éclairés! » Hoche, dépouillant les églises, s'écrie, comme Rousseau, que l'Eternel n'exige d'autre hommage que la pureté du cœur, et dans les amertumes de la disgrâce il se rappelle que Jean-Jacques n'obtint justice qu'après sa mort. .
Mais la Révolution militante n'avait-elle pas écouté les conseils du philosophe? Il nommait les troupes de ligne la peste de l'Europe, et il exécrait ces « mercenaires à l'air rogue et rampant » qui ne savent que conquérir au dehors et asservir au dedans. Il prêchait la levée des volontaires; tout citoyen, répétait-il, est soldat par devoir, non par métier, et cinq sous de paye et la peur des coups de canne ne donneront jamais une émulation pareille à celle cpie donne à l'homme libre l'amour de son pays.
L'influence de Rousseau s'étendit à la littérature. Sous la Révolution, il forme deux écoles d'orateurs : l'une qui vise à l'éloquence forte, imagée et, comme il disait, coloriée; l'autre qui n'emploie que le raisonnement froid, aigu, pénétrant. Robespierre représente la première de ces manières; Saint-Just, la seconde. Robespierre forge laborieusement des périodes élégantes et nobles ; Saint-Just est bref, nerveux, épigrammatique. Robespierre se propose pour modèle YHéloïse, qu'il avait toujours sur sa table; Saint-Just, la dialectique du Contrat social.
Mais la gloire de Rousseau, c'est d'avoir eu des disciples comme Bernardin de Saint-Pierre, Chateaubriand, George Sand et tant d'autres. Il leur apprit à décrire la nature. Les élèves o nt surpassé le maître : ils ne se bornent pas à tracer, comme lui, des traits généraux; ils particularisent et ils circonstancient le spectacle qu'il n'a contemplé qu'en masse et dans l'ensemble; ils entrent plus hardiment dans le détail et lui donnent plus de relief et de saillie ; ils peignent les nuances et jusqu'aux moindres reflets. Toutefois Rousseau est le grand novateur et initiateur. Le premier, il avait « mis du vert dans notre littérature » ; le premier, il avait mêlé le paysage au récit, encadré les tableaux de la vie morale dans un site aimable ou majestueux, prêté le décor et, comme il dit, le concours des objets environnants aux aventures des personnages ; le premier, il avait offert à l'imagination les grandioses horizons et dévoilé la beauté des scènes alpestres. L'âme de nos écrivains a depuis lors plané dans l'univers et s'est ouverte aux mille voix des choses. Cette nature qu'on ne voyait qu'en passant et que Jean-Jacques avait regardée et aimée, a été chantée par nos romanciers et nos poètes. Ils lui ont voué la passion profonde, le culte, l'idolâtrie que lui vouait Rousseau; ils l'ont prise pour confidente ; ils lui ont communiqué leurs propres émotions, leur angoisse ou leur sérénité.
Enfin, Jean-Jacques introduit le moi dans les œuvres de l'esprit. Pas un seul de ses écrits où il ne
se montre à nous ; pas un seul où il ne jette ses sensations; pas un seul qui ne soit, suivant son expression, plein de ses affections d'âme. Il passa la seconde moitié de sa vie à raconter la première, et Ion peut dire de tous ses livres ce qu'il disait des Lettres de la Montagne, que, sans le « moi », ils n'auraient pas existé. Rousseau est donc lyrique, et le plus grand lyrique du xvme siècle; il révèle à ses successeurs la veine de l'inspiration personnelle. A son exemple, Chateaubriand, Mme de Staël, Lamartine, Vigny, Hugo, Musset se confessent et, comme lui, tirent de leurs aveux les effets les plus surprenants. Rousseau est le père du romantisme. Ne se sert-il pas, tout en lui donnant le sens de « romanesque » et de « pittoresque », du mot romantique! N'a-t-il pas eu le désir et le tourment de l'infini? N'est-ce pas lui qui, l'un des premiers, parle du « vide inexplicable » de son cœur, et de ses élans vers une jouissance dont il sentie besoin, mais dont il n'a pas d'idée?
Comme la France, l'Allemagne fut séduite par les magiques attraits de l'éloquence du Genevois. Lessing ne peut prononcer le nom de Rousseau « sans respect ». Herder le regarde comme son guide et projette de faire d'Emile l'enfant national de la Livonie. Gœthe et les Stùrmer qui se révoltent contre la vieille école et ne reconnaissent plus aucune règle, Klinger, Lenz, le peintre Millier, Heinse, sont « rousseauistes ». Tous se jettent dans l'idéal et rompent violemment avec la société; tous se nour-
rissent du p divin » Jean-Jacques et se modèlent sur lui ; tous se passionnent pour la liberté, se préoccupent des émotions du cœur, affectent la sensibilité. Que serait Werther sans V Héloïse ? Schiller aurait-il composé ses premiers drames s'il ne s'était, comme la plupart de ses contemporains, enivré des écrits du « nouveau Socrate » qui « des chrétiens voulut faire des hommes » ? Et quelle influence, à la fois sentimentale et littéraire, Rousseau exerça sur les philosophes allemands! Il ne leur impose pas sa conception de l'histoire et de l'humanité; mais il les rend, au moins un instant, révolutionnaires et démocrates. Hegel et Schelling crient en 1789 a vive Jean- Jacques », et Fichte reste jusqu'au bout le disciple de Rousseau comme de Kant.
L'action de Rousseau ne fut pas moindre en Angleterre. Chose curieuse, Mrs Behn avait, longtemps avant lui, dans le roman d'Oroonoko, célébré la nature comme le plus sage des maîtres et l'innocence primitive des sauvages de Surinam comme le meilleur état de l'homme. Mais Rousseau fît oublier Mrs Behn. Le public anglais goûta vivement ses déclamations. Si Ferguson les combattit, il partagea l'admiration de Jean-Jacques pour les peuples barbares et les républiques antiques. Goldsmith, décrivant le Village abandonné, vit dans le luxe la cause de tous nos maux. Cowper déclara que Rousseau avait atteint la suprême éloquence et dépassé par sa prose la magnificence du vers. Byron l'imita plus d'une fois; il feuilletait X Héloïse lorsqu'il visita
Chuquet. — J.-J Rousseau. 13
jf)4 J--J- ROUSSEAU.
les bords du Léman, et dans Childe Harold il chante les malheurs du grand sophiste, sa folie qui revêtait l'apparence de la raison, sa parole inspirée qui mit le monde en flammes. Rousseau, écrit George Eliot, « a vivifié mon âme et éveillé en moi de nouvelles facultés ».