CHAPITRE IV
Le sujet de la Nouvelle Héloïse est simple. De même qu'Abélard a séduit. Héloïse, Saint-Preux séduit Julie d'Etange, son écolière. Julie ne peut épouser un roturier, et sur l'ordre de son père elle donne sa main à M. de Wolmar. Désespéré, Saint- Preux parcourt le monde. Mais Wolmar le rappelle et lui offre sa maison et son amitié. Les deux amants se revoient et, bien que tentés, ils ne succombent pas. Julie meurt victime de son dévouement maternel, et recommande à Saint-Preux ses enfants et son mari. Deux personnages interviennent dans l'action : Mîlord Edouard, chevaleresque, un peu rude et âpre, cachant une extrême sensibilité sous un maintien grave et un air stoïque; Claire ou Mme d'Orbe, cousine de Julie et son amie intime.
Ce fut au printemps de 1756, au milieu désenchantements de la vallée de Montmorency, que Rous-
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seau commença Y Héloïse. Plein de tendres souvenirs qui se réveillaient dans son cœur, il évoquait les images des femmes qu'il avait aimées autrefois, et se voyait a entouré d'un sérail de houris ». Ainsi naquirent Julie et Claire , l'une blonde , douce et faible, l'autre brune, vive et sage. Ce sont les deux demoiselles de Galley et de Graffenried qu'il avait accompagnées le 29 juin 1730 dans la course de Thônes : Mlle de Galley, mignonne, délicate, charmante, dont il eût fait volontiers sa maîtresse; Mlle de Graffenried, moins belle, plus piquante et plus hardie, qu il eût préférée comme confidente. L'union de ces demoiselles, dit Rousseau, devait longtemps durer « si quelque amant ne venait pas la dérangée ». L'amant qu'il imagine ne dérange pas l'union de Julie et de Claire; Julie est sa maîtresse, et Claire son amie, sans qu'il y ait entre elles jalousie et rivalité. Naturellement Saint-Preux a les traits de Rousseau; Suisse et Vaudois, il admire ses montagnes et son Léman; il éprouve auprès de Julie les mêmes langueurs que Jean-Jacques auprès des Savoisiennes ; il sort honteux de la maison où il s'est enivré, comme Rousseau sortit certain soir de la rue des Moineaux.
Le plan de l'œuvre était encore vague lorsque Rousseau, s'identifiant avec Saint-Preux, résolut de peindre sous la figure de Julie et de Claire l'amour et l'amitié, ces « deux idoles de son cœur ». De même que Saint-Preux, il donnait le change à ses transports en les décrivant. Ce furent d'abord des
lettres épârses, sans liaison ni suite, et qui, cousurs tant bien que mal, composèrent les deux premières parties du roman. Elles respirent l'exaltation où Jean-Jacques était alors, et abondent en peintures enflammées. Mais il fallait faire un ouvrage en règle. Dans l'automne de 1757, à force de rêver, Rousseau conçut le plan de son livre : Julie, fille, s'était laissé vaincre à l'amour; femme, elle saurait le vaincre à son tour; elle serait dévote et elle épouserait un athée qui serait vertueux comme elle. Il jugeait l'idée admirable : il prêcherait la morale et la tolérance ; il inspirerait l'honnêteté conjugale, et réconcilierait chrétiens et philosophes en montrant aux deux partis qu'ils avaient chacun leurs mérites. . L ' Héloïse allait donc devenir une œuvre de froide édification, lorsqu'éclata l'amour de Rousseau pour Mme d'Houdetot. 11 soulagea son âme dans le reste du roman, et acheva d'y répandre ses ardeurs et ses ravissements erotiques. Il revêtit Julie de toutes les perfections qu'il prêtait à Sophie. Il fit de Wolmar un Saint-Lambert, plus débonnaire et plus arrangeant que dans la réalité. Il établit entre Julie, Wolmar et Saint-Preux la société chimérique et charmante qu'il rêvait de former avec ses deux amis. Il assurait à Mme d'Houdetot que son affection pour Saint-Lambert serait désormais une de ses vertus; Saint-Preux honore Wolmar et s'efforce de mériter son estime. Il combattait encore sa passion pour Sophie et se défiait de son propre cœur; Saint-Preux confesse qu'il n'est pas le maître du passé et ne peut
éteindre entièrement son amour. A l'entrevue du 25 octobre, dans la vallée d'Eaubonne, il quittait Mme d'Houdetot qui l'embrassait devant ses gens : Saint-Preux et Julie échangent tristement un baiser dans le bosquet de Clarens sous les yeux de Wolmar. Et Rousseau n'a-t-il pas, à Eaubonne, comme Saint-Preux à Meillerie, exhalé sa mélancolie ? N'at-il pas dit à Sophie que ces lieux étaient pleins d'elle ; qu'elle devait sentir à leur aspect quelque trouble secret; que lui-même, en les revoyant, éprouvait combien la présence des objets ranime les violentes émotions qui nous agitèrent auprès d'eux?
Mais les souvenirs de Mme de Warens sont ceux qui prédominent. Rousseau place l'action à Vevey, à Clarens, dans ce pays de Vaud, où était née sa « pauvre maman ». La baronnie d'Etange, formée de champs, de prés, de bois, est la seigneurie de Warens. Le domaine de Clarens est le vignoble de Chailly, dot de Louise de la Tour. Claire d'Orbe et Julie d'Etange, Vaudoises comme Mme de Warens, ont , l'une sa gaieté , sa voix fraîche , son rire argentin, l'autre son charme et ses faiblesses. « Ah! disait Roguin après avoir lu V Héloïse, que Mme de Warens est un excellent maître! » Comme M. de Warens, M. de Wolmar est un ancien officier, et, comme lui, il a servi dans le Nord et combattu la Russie. Les personnages portent les noms des lamiHes vaudoises que Mme de Warens connaissait intimement, et l'un d'eux s'appelle Claude Anet. Lorsque Rousseau raconte la cueillette du raisin et
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le leillage du chanvre, il retrace les tableaux que lui présentaient les fermes de la Savoie, et les scènes que Mme de Warens n'avait pas manqué de lui décrire. Le gentilhomme qui tire les grives dans les vignes, n'est-ce pas Conzié des Charmettes? Saint- Preux voyant remiser sa chaise chez Mme de Wolmar , n'est-ce pas Rousseau voyant porter son petit paquet dans la chambre que Mme de Warens lui destine?
Ces réminiscences ont fait le succès de V Héloïse. On crut que les héros avaient réellement existé, que Rousseau écrivait sa propre histoire. Mme de Polignac désirait voir le portrait de Julie. « Ce n'est pas ainsi, disait Duclos, qu'on imagine », et Roguin s'écriait : « On ne saurait parler si pertinemment de l'amour sans l'éprouver! »
Les personnages sont, en effet, des personnages à la Rousseau, des natures d'exception, des âmes extraordinaires, privilégiées, qu'on ne doit pas juger sur les règles communes.
Le plus invraisemblable est Wolmar. Rien qu'à demi trompé, il n'a rien de ridicule, de paterne, et il reste sérieux et noble jusqu'à la fin. Mais peut-on pousser aussi loin la confiance? Peut-on croire que « ses jeunes gens », brûlant plus que jamais l'un pour l'autre, n'auront entre eux qu'un honnête attachement? Pauvre Wolmar qui suppose que Saint- Preux ne voit plus dans Julie que l'épouse d'un ami ! Claire a-t-elle tort de prétendre que ces sages contemplatifs, si versés dans l'étude du cœur
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humain, en savent moins sur l'amour que la femme la plus bornée?
Saint-Preux est le type de ces héros faibles que les femmes aiment à cause de leur faiblesse même. Julie le mène et dispose de son sort; elle est la plus jeune; mais, « si la raison s'éteint plutôt chez les femmes, elle est plus tôt formée, comme un frêle tournesol croît et meurt avant un chêne ». Saint- Preux abdique entre ses mains; nul amant n'a plus d'obéissance, de docilité, de discrétion; il immole ses désirs aux volontés suprêmes de sa maîtresse. Elle lui commande de s'éloigner, et il s'éloigne. Elle pourvoit même à ses besoins et lui donne de l'argent. Aussi, malgré la fierté qu'il affecte, a-t-il quelque chose de bas et de servile; comme Rousseau, cet indépendant dépend toujours de quelqu'un ; tantôt il se met à la remorque de Milorcl Edouard, tantôt il vit chez les Wolmar, et de mauvaises langues le traitent d'aventurier. Mais c'était dans la littérature un personnage nouveau que celui de cet amant timide et craintif qui se laisse conduire et défère en esclave aux ordres de la femme aimée. Il précède les sombres héros qui promènent leur air fatal dans les romans de notre siècle : il souffre et se plaint de voir sa jeunesse s'user dans les larmes et se flétrir dans la douleur; il fait le tour du globe et partout il gémit d'être homme.
Claire d'Orbe, éveillée, gaie, rieuse, un peu étourdie et légèrement coquette, a néanmoins un grand fonds de raison. Elle n'est qu'un comparse dans la pre-
raière partie du roman; mais, dans la seconde, elle joue un rôle plus actif, plus attachant. Veuve et mariable encore, elle convolerait sans répugnance, et la passion de sa cousine exerce sur elle une force contagieuse. Elle ne peut revoir Saint-Preux sans un frémissement; elle sent qu'il est libre, et elle aussi; la voilà amoureuse et cachant sous l'enjouement et les espiègleries l'affection qu'elle n'ose avouer.
Julie est une prêcheuse qui constamment pérore, dispute, argumente, semblable à ces Genevois qui, suivant Mme d'Orbe, dissertent au lieu de causer et traitent la conversation par points comme s'ils soutenaient une thèse. Toutefois, et bien que sa figure soit trop peu précise, elle vit et vivra parce que son existence se déroule entièrement à nos yeux. Elle succombe d'abord, et, dit Glaire, elle a voulu succomber. Mais Rousseau plaide avec art les circonstances atténuantes. Elle a dix-huit ans; son père vovage ; sa mère est faible et sans autorité ; une gouvernante lui conte ses aventures et l'instruit de mille choses qu'une jeune fille ne doit pas savoir; enfin, son précepteur sait plaire et ne manque pas d'éloquence. Pourtant elle ne se rend qu'après une honorable et très longue résistance. Elle éloigne son amant, et lorsqu'elle le rappelle, elle apprend que son père la destine à un autre : elle est consumée de tristesse, abattue par une fièvre ardente; elle voit Saint-Preux toujours tendre et soumis; elle pense aux maux qu'il a soufferts pour elle; sa pitié
la perd Mais quels remords déchirants! Elle veut réparer sa faute, elle veut l'avouer, et se croyant grosse, elle compte que M. d'Etange lui donnera ou la mort ou son amant. Un accident détruit le germe quelle porte dans son sein. Sa mère, qui surprend ses lettres, meurt de douleur. Son père exige qu'elle épouse Wolmar. Elle proteste; puis cède et un instant médite l'adultère. Mais, au temple, sous l'œil de Dieu, lorsqu'elle jure à son mari obéissance et fidélité, une révolution subite se fait en elle : elle se promet de tenir son serment. Six années s'écoulent; amante comme Héloïse et, comme elle , devenue pieuse, Julie remplit avec soin ses devoirs de mère de famille, élève chrétiennement ses enfants, gouverne sagement sa maison, justifie l'estime de son époux. Wolmar invite Saint-Preux à Glarens ; au lieu de se fuir, de rompre entre eux tout commerce, les deux amants sont réunis et ils s'engagent à changer l'amour en amitié et à passer le reste de leur vie dans une familiarité fraternelle. Mais l'épreuve est trop forte, et Julie dit avec raison à Wolmar qu'il jouit durement de la vertu de sa femme. Quand Saint-Preux reparaît devant elle, le voir, s'écrier, courir, s'élancer dans ses bras, n'est pour elle qu'une même chose. D'involontaires souvenirs viennent l'attendrir soudain. Elle rougit, et Saint-Preux soupire lorsque tous deux retrouvent dans les chansons leurs expressions d'autrefois. Un jour, ils font une promenade sur le lac, et l'orage les pousse au rocher de Meillerie. C'est là que jadis Saint-Preux, s'exi-
luit de Vevey, sur l'ordre de sa maîtresse, attendait la permission du retour; il revoit son asile; il montre à Mme de Wolmar le nom de Julie gravé en mille endroits, la pierre où il s'asseyait pour contempler Vevey et celle où il écrivait ses lettres brûlantes, les cailloux qui lui servaient de burin pour marquer le chiffre de son adorée, le torrent qu'il traversa pour ressaisir un billet de son amante qu'emportait le tourbillon. « Allons-nous-en, dit Julie, l'air de ce lieu n'est pas bon pour moi. » Elie a triomphé; mais encore une victoire comme celle-là, et elle est perdue. Une langueur secrète s'insinue au fond de son âme. Vainement elle parle de son bonheur. Vainement, en voyant autour d'elle Saint-Preux, son père, son époux, ses enfants, sa cousine, elle se félicite de rassembler tout ce qu'elle aime et de n'avoir plus rien à désirer. Vainement elle cherche par de sérieux entretiens à mettre Dieu entre elle et ce Saint-Preux dont son cœur ne peut se déprendre. Vainement elle essaye de le marier à Mme d'Orbe pour s'abandonner sans contrainte à son attachement et ne plus courir aucun risque. Malgré tous ses sujets de contentement, elle n'est pas contente; elle se dégoûte de la vie; elle la juge bien longue pour la vertu : devra-t-elle se vaincre jusqu'à la mort, se tenir toujours sur ses gardes, trembler à la pensée d'un moment, d'un seul moment où elle pourrait s'oublier? Elle meurt, après avoir sauvé son enfant qui se noyait, et avoue qu'elle n'était pas guérie : « Le ciel met mon honneur à couvert et prévient des
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malheurs; qui m'eût pu répondre de l'avenir! Un jour de plus, peut-être, et j'étais coupable! » Est-ce le dénouement véritable, logique, fatal ? En une telle crise, Julie ne devait-elle pas s'enfuir avec Saint- Preux, puis, repentante, désespérée, se jeter dans le lac? Rousseau, après avoir poussé la situation à tle pareilles extrémités, n'a pas osé la vider. Il sent évidemment et, mieux que personne, il sait que la passion, arrivée à ce comble, ne marchande plus, ne connaît plus de ménagement et se révolte sans scrupule contre l'ordre humain qui trouble les rapports de la nature. Mais il avait décidé que Julie, séparée de Saint-Preux, recommencerait avec Wolmar une autre vie qui serait sans tache; qu'elle effacerait par sa conduite la seule faute qu'elle eût à se reprocher; qu'après avoir été faible, elle serait forte et magnanime. Allait-il livrer la femme au même égarement, au même opprobre que la jeune fille? Allait-il ravir à son héroïne en un seul instant le fruit de tant de peines et d'efforts? Il imagine un accident et fait mourir Julie au milieu de cette carrière d'honneur qu'elle n'eût pas achevée. Quoi qu'il en soit, la destinée de Julie est retracée tout entière dans YHéloïse, et bien qu'épistolaire, le roman offre un récit complet et suivi, le récit de la vie d'un cœur. Les femmes s'enthousiasmèrent pour une œuvre toute pleine de cet amour qui est la grande affaire de leur existence. Aucune ne lut sans pleurer l'analyse dramatique des combats que Julie soutient jusqu'à son dernier jour contre les cruelles attaques
de la passion avec une noblesse parfois cornélienne et digne de la Princesse de Clèves.
Ce qui gâte l'ouvrage, c'est la fin, et l'on regrette presque que Rousseau n'ait pas retranché les deux dernières parties. Rien de plus froid que les discussions sur les velléités matrimoniales de Milord Edouard, sur la piété de Mme deWolmar et l'athéisme de son mari. Rien de plus ennuyeux que la mort de Julie : le discours qu'elle fait au pasteur, ses exhortations à son entourage, ses entretiens avec Claire, la scène de joie qu'excite le faux bruit de sa guérison, le retour imprévu d'Anet, tout cela émut les contemporains et ne nous émeut pas aujourd'hui.
Et dans ce livre si touffu, si feuillu, que de répétitions et, comme dit Rousseau lui-même, que de ralià< heries et de remplissages verbeux! Que de digressions qui nous lassent et nous excèdent! Jean- Jacques débat et traite à fond, en autant de dissertations particulières, les questions qui se présentent à lui : l'assistance des mendiants, l'éducation des enfants, les devoirs du père de famille, l'économie domestique, l'agriculture. Il loue la musique italienne; il blâme le duel; s'il vient à parler du suicide, il plaide oratoirement le pour et le contre. Mais les lecteurs d'alors n'étaient pas rebutés par l'éloquence continue ; ils goûtaient les longs prônes et souffraient volontiers qu'une leçon de morale suspendît l'intérêt d'un roman. Saint-Preux ne dit- il pas qu'on discute à Paris dans le salon d'une jolie femme comme dans une société de philosophes?
A ces thèses de toute sorte s'ajoutent des platitudes, des taches de goût, les affectations et les excès de la sensiblerie du xvin0 siècle. Les baisers de Julie sont acres. Les airs légers de la musique française ressemblent à une oie grasse qui voudrait voler ou à une vache, qui galope. L'héroïne recommande à Saint-Preux de respecter ses servantes. Tous les personnages vantent les enchantements de la mélancolie et les langueurs attirantes de l'âme. Ils s'attendrissent sur leurs propres maux et sur ceux des autres. Dans chacun de leurs actes ils mettent une dose de tristesse : la tristesse assaisonne les plaisirs, elle fait fermenter l'amour, elle rend plus touchantes les choses qui reçoivent son empreinte. On n'a jamais l'œil sec dans la maison dès Wohnar, et les larmes se joignent à tous les sentiments. Pleurer, n'est-ce pas prouver que le cœur connaît encore les doux mouvements de la nature? Durant une journée entière, les hôtes de Clarens, hommes et femmes, tout éplorés, s'embrassent sans cesse avec de nouveaux transports.
« O sentiment, s'écrie Rousseau, quel est le cœur de fer que tu n'as jamais touché! » L'impulsion du sentiment est invincible; il tient lieu de sagesse et revêt dans une âme honnête le saint caractère de la vertu. Piien de plus pur et de plus noble que l'amour; il est « le père de tous les sentiments sublimes » ; il dédaigne les âmes basses et rampantes; il anime les âmes grandes et fortes, et les élève au-dessus d'ellesmêmes. Julie, mariée et attachée à ses devoirs,
réserve son cœur et ne renonce nullement à Sainl- Preux ; elle garde en elle sa passion et la choie. Et pourquoi non, puisqu'elle compte la régler et l'affranchir des sens? Elle n'est pas infidèle ou ne l'est qu'idéalement; « oublions tout le reste, dit-elle à Saint-Preux, et soyez l'amant de mon âme. »
Rousseau va plus loin encore. Il proclame la souveraineté de la passion. En vain on gêne nos inclinations ; le cœur n'obéit qu'à lui-même ; il échappe à l'esclavage ; il se donne à son gré ; il fait taire la raison. Qu'importe qu'un riche baron refuse sa fille à un petit bourgeois sans fortune ! L'arrêt du ciel destine Julie et Saint-Preux l'un à l'autre, et c'est la première loi qu'il faut écouter. « N'as-tu pas, dit l'amant à l'amante, contracté le plus saint des engagements? Que manque-t-il au nœud qui nous joint, qu'une déclaration publique? » Tous deux s'indignent contre les préjugés, contre les conventions injustes et tyranniques, ces monstres d'enfer qui « changent les directions éternelles et bouleversent l'harmonie des êtres pensants ». Ils croient que l'amour doit se soumettre, non pas à l'autorité paternelle, mais « à la seule autorité du Père commun qui commande aux cœurs de s'unir », et Saint-Preux jette ces mots à la face de M. d'Etange : « Mes droits sont plus sacrés que les vôtres, et quand vous osez réclamer la nature, c'est vous qui bravez ses lois! » Et ainsi revient l'opposition que Rousseau établit toujours entre l'homme de la nature et l'homme de la société. Ses héros se détachent du reste de l'univers
et semblent habiter un monde différent du nôtre. Hélas! ils vivent encore trop près des grandes villes et de la civilisation. Ils ont plus de simplicité que les Parisiens dont Saint-Preux dépeint les grimaces et les airs apprêtés; mais eux aussi doivent plier sous cet ordre social que règlent la naissance et les richesses; eux aussi doivent sacrifier la loi sacrée de la nature à la considération des états et des rangs; eux aussi deviennent les victimes de l'avarice, de la vanité, du despotisme des parents, les victimes de l'inégalité!
Mais si Rousseau justifiait et glorifiait la passion, s'il exaltait les têtes, s'il propageait une sensibilité maladive et malsaine, s'il mettait à la mode les belles âmes et les cœurs tendres, il avait, avec sa généreuse inconséquence, réfuté lui-même sa doctrine. Après avoir, dans la première moitié de son oeuvre, plaidé la cause du sentiment, il asservit dans la seconde les vœux du cœur à la loi « réprimante et sévère » du devoir. « Cherchez, écrit Julie à Saint- Preux, au fond de votre conscience un principe qui serve à mieux ordonner toutes vos actions; que la vertu soit la base de votre conduite, mais établissez cette base même sur un fondement inébranlable. » C'est avouer que la passion n'est pas l'unique guide de la vie, que les élans de l'imagination ne donnent à l'âme ni vigueur ni consistance , et que pour devenir vertueux, il ne suffit pas d'être sensible. En vain Wolmar prie Julie de se fier à elle-même et à son o-oùt de l'honnêteté; elle sait sa faiblesse, et
comprend que L'idée du devoir peut seule la secourir et la sauver d'une irréparable rechute. « Avec du sentiment et des lumières j'ai voulu me gouverner, et je me suis mal conduite; je crois valoir autant qu'une autre, et mille autres ont vécu plus sagement que moi; elles avaient des ressources que je n'avais pas; elles avaient un meilleur appui. »
Si YHéloïse renferme beaucoup de moralités inutiles, elle a donc une morale. La passion que dépeint Rousseau est souvent délicate et pleine d'élévation. L'âme s'y mêle toujours. Ce que Saint-Preux client dans sa maîtresse, c'est non seulement la beauté, mais un esprit juste, un goût exquis, le « charme des sentiments » ; il sait que nulle ne la surpasse en bienveillance, en tendresse, en douceur d'attachement, et il fonde son amour sur « la base du mérite et des vertus ». Pareillement Julie a deviné sur le visage de Saint-Preux un cœur semblable au sien, et ce qu'elle aime en lui, c'est moins ce qu'elle y voit que ce qu'elle croit sentir en elle-même. Il existe une conformité secrète entre l'humeur, le caractère et l'âge des deux amants : leurs âmes s'accordent, elles « se touchent par tous les points et sentent la même cohérence » ; elles sont les deux parties d'un même tout. « Viens, dit Saint-Preux, viens dans les bras de ton ami réunir les deux moitiés de notre être ! »
Sans doute, Rousseau est de son siècle, et il est Rousseau : il se complaît à de lascifs tableaux, et lorsque l'héroïne se pâme dans le bosquet de Gla-
rens sous le baiser saporito de Saint-Preux, lorsque le jeune homme porte sur Julie des regards avides et observe furtivement les contours de son sein, lorsqu'il attend, palpitant d'impatience et de désir, dans le cabinet de toilette, ou qu'il décrit l'ivresse d'une nuit d'amour, on prononce, comme Grimm, le nom de l'Arétin. Mais les sens ne jouent-ils pas leur rôle dans une passion comme celle de Saint- Preux et de. Julie, qui naît de la première vue et par un coup de foudre ? Cette sensualité n'était-elle pas préférable à la froide licence et à la dépravation raffinée de l'époque ? Aux scènes graveleuses des boudoirs, aux exploits des roués, aux bonnes fortunes des libertins blasés, Jean-Jacques opposait le baiser du bosquet de Glarens, ce baiser pénétrant qui perce et brûle jusqu'à la moelle, ce baiser mortel qui embrase le sang. h'Héloïse n'était pas une de ces œuvres frivoles qui ne prêchaient que les plaisirs du grand monde. Les personnages philosophaient, mais ils ne persiflaient pas; ils ne faisaient pas d'ironiques épigrammes; ils n'avaient pas le parlage satirique et caustique des salons; ils ne se perdaient pas dans les subtilités métaphysiques ; ils ne quintessenciaient pas le sentiment; ils ne mettaient pas en maximes la morale épicurienne; ils ne tiraient pas vanité de leur esprit et ne se piquaient pas de manquer de cœur. Ils aimaient. Et quelle amante que Julie déclarant qu'il n'y a point d'homme pour elle que Saint-Preux ! Quel amant que ce Saint-Preux, dévoré de la fièvre et du délire dès qu'il rencontre
la main de Julie, gardant l'image de sa maîtresse au fond de son âme comme en un sanctuaire inviolable d'où rien ne pourra l'arracher, l'adorant plus que jamais après des années de séparation, et dans les jardins de Clarens baisant les fleurs que ses pieds ont foulées! Avait-on, avant Rousseau, représenté ces « puissants élancements de deux cœurs l'un vers l'autre » avec autant d'énergie et de vivacité ? Avaiton décrit avec autant de chaleur ces « divins égarements » ? La nature reprenait ses droits. L'amour n'était plus un rapide caprice, une de ces galantes liaisons, passagères et commodes, qui se formaient par amusement, par air, par habitude, pour le besoin du moment. C'était l'amour profond, intense, immuable. On avait banni le mot lui-même; on l'avait relégué, avec flamme et chaîne, dans des romans qu'on ne lisait plus. Rousseau le remettait en honneur; il refaisait de l'amour une flamme et une chaîne; il lui rendait sa tendresse, ses effusions, son enthousiasme, son exaltation ardente : « Mon âme aliénée est toute en toi ! » Le vrai sentiment, contenu jusqu'alors et refoulé, coulait à pleins bords; il débordait même. Mais ne vaut-il pas mieux que le cœur batte à coups violents et précipités que de tomber, comme se plaignait d'Argenson, en paralysie ?
Rousseau imitait la Clarisse de Richardson. Les personnages de XHéloïse, comme ceux du roman anglais, ont le bavardage fébrile et ne font que se répéter. Julie est aussi sermonneuse que Clarisse.
Claire ressemble à miss Anne Howe . Mais si Riehardson mérite le nom de génie créateur, s'il analyse finement, infatigablement les mouvements du cœur, s'il dessine mieux les caractères, s'il est toujours moral et vraisemblable, il a mis dans Clarisse moins de vie et de variété que Rousseau dans ÏHéloïse; il a été plus long, plus traînant; il n'a pas les mêmes éclairs d'éloquence, la même véhémence oratoire, ni l'accent de la grande passion; il ne rehausse pas sa peinture parla beauté du cadre.
Dans YHéloïse, la nature s'associe aux émotions des personnages et semble les partager. Saint-Preux, roulant en son esprit des pensers funestes, trouve dans les choses qui l'entourent la même horreur qu'au dedans de lui-même : plus de verdure, une herbe jaune et flétrie, des arbres dépouillés, la neige et les glaces entassées par le vent et la bise, la nature décolorée et morte à ses yeux comme l'espérance au fond de son cœur. Mais que son espoir renaisse, et tout lui paraît vivre, s'animer, s'embellir d'un charme secret; la campagne est plus riante; la verdure, plus fraîche; l'air, plus pur; le ciel, plus serein ; le chant des oiseaux a plus de tendresse et de volupté; le murmure des eaux inspire une langueur plus amoureuse ; la vigne en fleur exhale des parfums plus doux ; « on dirait que la terre se pare pour former à l'amant un lit nuptial digne de la beauté cju'il adore ! »
Cette nature que représentait Rousseau, c'était le pays vaudois aux rives si fertiles et si pittoresques,
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aux villages nombreux et denses, aux grands coteaux verdoyants ; c'était le Léman aux ondes vives et courtes que le séchard fraîchissant rend soudain terribles; c'était le Valais et ces Alpes au sein desquelles le lac forme une immense plaine d'eau. Rousseau révèle les Alpes à ses contemporains . Avec quelle surprise le public accueillit cette superbe description d'un monde nouveau! Les scènes variées de la montagne, les roches qui pendent en ruine au-dessus de la tète du piéton, les hautes et bruyantes cascades au brouillard épais, les torrents dont l'œil n'ose sonder la profondeur, les contrastes que présente le mélange de la nature sauvage et de la nature cultivée, une maison près d'un gouffre, des vignes dans des terres éboulées, une prairie sur la pente d'un précipice, le vaste horizon, les pointes des monts différemment éclairées, les objets se rapprochant et prenant de plus vives couleurs et des traits plus marqués, la sérénité de l'âme qui semble contracter quelque chose de la pureté de l'air, tout cela, justement observé, vigoureusement peint, profonde ment senti, n'avait-il pas dans le récit de Rousseau, comme dans la réalité, je ne sais quoi de magique qui ravissait l'esprit? Certes ce tableau du paysage alpestre est un peu confus et incomplet. Rousseau n'a pas dépassé les collines et il parle à peine des cimes blanches qui se revêtent d'une belle teinte de rose lorsqu'elles sont illuminées par le soleil couchant. C'était Saussure qui devait conquérir les Alpes et peindre en son style simple et sobre la région des
glaciers et des pics. C'était Ramond qui devait rendre avec force et vérité les aspects des sommets les plus élevés. Mais Ramond imitait l'auteur dHéloïse, et Buffon le félicita d'écrire comme Jean-Jacques.
Tous les mérites du style de Rousseau étincellent dans ce roman, et Voltaire y distinguait plusieurs lettres qu'il eût voulu, disait-il, en arracher. Les morceaux de philosophie, pris en eux-mêmes, sont, pour la plupart, des chefs-d'œuvre : Jean-Jacques y a porté toute l'énergie nerveuse et pressante de sa dialectique. Les morceaux de passion sont émouvants et tracés avec feu : la lettre où Mlle d Etange raconte que, malade de la petite vérole, elle a vu dans un songe Saint-Preux qui lui baisait la main en gémissant; celle où Mme d'Orbe lui apprend que le rêve n'était pas un rêve et que Saint-Preux en personne se trouvait dans sa chambre; celle où le héros décrit son abri solitaire sur l'autre bord du lac et se représente les détails de l'existence de sa maîtresse; celle où il revient avec Mme de Wolmar dans ces lieux déserts et lui montre les anciens monuments de sa constante et malheureuse affection ; celle où Julie fait ses adieux à son doux ami : « Quand tu verras cette lettre, les vers rongeront le visage de ton amante et son cœur où tu ne seras plus ». Les rêveries de Saint-Preux à Meillerie et pendant la promenade en bateau n'ont-elles pas inspiré le Lcic de Lamartine ? Et la « Méditation » du prosateur n'estelle pas aussi tendre, aussi gravement émue, presque aussi mélodieuse que celle du poète?
Chuqcet. — J.-J. Rousseau. 8
Enfin, quel charme dans le tableau de la vie intime et patriarcale des Wolmar! Quelle peinture précise et délicate, bien que légèrement idéalisée el mêlée de souvenirs antiques, d'une maison ou, comme on disait au xvie siècle, d'une ménagerie pleine de travail et de gaieté, d'innocence et de vertu! C'est l'Arcadie de Rousseau : de bons maîtres honnêtes et raisonnables dont l'exemple est plus fort que l'autorité ; des domestiques qui servent fidèlement les maîtres et les affectionnent parce qu'ils sentent leur bien-être et ne connaissent pas l'oisiveté ; des ouvriers traités avec douceur et rapportant plus qu'ils ne coûtent; une administration sage et soigneuse; les revenus employés sur le lieu même; des échanges commodes; peu de ventes et d'achats ; les terres cultivées par le propriétaire, et non par le fermier ; les denrées du cru couvrant la table ; les étoffes du pays composant les meubles et les habits; l'agréable sacrifié partout à l'utile, et l'utile rendu riant et agréable; les avantages de la ville au milieu de la campagne et de l'appareil de l'économie rustique; un grand jardin sans étoiles, sans allées droites et sablées, sans points de vue ni lointains; de l'eau et de la verdure, de l'ombre et de la fraîcheur; ni symétrie ni équerre; toutes les choses que la nature rassemble à l'aventure; les fleurs des champs croissant spontanément sur un gazon court et serré; des bocages aux touffes obscures; de petits chemins tortueux, irréguliers, revêtus d'une mousse fine, traversés par l'eau des ruis-
LA « NOUVELLE HELOlSE ». 115
seaux, bordés de mille guirlandes jetées le long des arbres, un monticule enfermé d'une haie vive et garni d'arbrisseaux où, comme en une sorte de volière, les oiseaux viennent faire leur couvée; des jeux variés établis le dimanche entre les serviteurs; les fêtes des vendanges avec leurs chants, leurs agaceries, leurs querelles folâtres, leurs danses, leurs festins abondants et joyeux, leurs feux de chènevottes !