‹ J.J. RousseauChapitre 8 sur 17 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

lu Emile se divise en cinq livres. Les quatre premiers sont consacrés à l'éducation de l'homme ou d'Emile, l'élève imaginaire de Rousseau : un livre par étapes, car l'éducation se fait par étapes nettement déterminées, de la naissance jusqu à cinq ans, de cinq à douze ans, de douze à quinze ans, de quinze à vingt ans.

Dès le début, Rousseau combat les préjugés de l'époque et ses usages d'assujettissement. Nulle gêne, nulle contrainte. Que l'enfant étende et meuve ses membres engourdis. Qu'il ne soit pas garrotté, cousu dans un maillot comme plus tard dans une bière. Qu'on ne lui donne pas une nourrice mercenaire. Que sa mère l'allaite, et non une étrangère qui le néglige, le jette en un coin, ou le suspend à un clou comme un paquet de hardes. Point de mère, point d'enfant. Si l'ordre moral s'altère, si le naturel

s'éteint dans les cœurs, si la maison n'est qu'une triste solitude, si les membres de la famille ne se connaissent presque pas et vont s'égayer ailleurs, c'est parce que les mères ne daignent pas nourrir leurs enfants. Qu'elles remplissent ce devoir, et les mœurs se réformeront d'elles-mêmes, les sentiments de la nature se réveilleront dans les âmes, la famille ranimée goûtera tout l'attrait de la vie domestique. Jusqu'à cinq ans, l'enfant reste entre les mains de la mère, puis il passe dans celles du père, qui manque de loisirs et confie sa tâche à un gouverneur. Mais où trouver un instituteur parfait qui ait l'âge, la santé, les talents convenables pour suivre son élève jusqu'à la vingtième année et pour faire un homme? Eh bien, Rousseau sera ce gouverneur à la fois jeune et sage, capable d'être le compagnon d'Emile. Il ne se sépare plus de lui et succède à tous les droits des parents. Ses fonctions commencent dès la naissance de l'enfant ; il donne à la mère ses •instructions par écrit; il choisit la nourrice; il emmène à la campagne son futur disciple, le veille, l'observe, épie les premières lueurs de son entendement.

Emile a cinq ans. Il reste dans l'état de nature et ne reçoit aucune espèce de leçon verbale : il s'instruit de lui-même, par l'expérience, par des exemples, et s'instruit d'autant mieux qu'il ne voit nulle part l'intention de l'instruire. Une conversation avec le jardinier Robert lui révèle l'idée de la propriété. N'est-ce pas perdre du temps? Non : la règle la plus

importante, c'est de perdre du temps. La première éducation doit être purement négative; elle consiste, non à enseigner la vertu et la vérité, mais à garantir le cœur du vice et l'esprit de l'erreur; son idéal serait de ne rien faire, de ne rien laisser faire, de ne donner à Emile ni préjugés ni habitudes. Il n'apprendra d'autre langue que sa langue maternelle; peut-il comparer et même concevoir des idées? Il n'étudiera pas l'histoire; comprend-il les rapports des faits? Il ne saura rien par cœur; entend-il seulement les fables de La Fontaine? Loin de lui les livres, ces instruments de misère! Loin de lui la lecture, ce fléau de l'enfance ! Qu'il sache lire, mais qu'il ne lise pas. Qu'il soit attentif à ce qui le touche immédiatement; qu'il exerce son corps, qu'il agisse et qu'il crie; qu'il coure et devienne l'émule du chevreuil; qu'il monte à cheval; qu'il nage et se trouve dans l'eau comme sur la terre ; qu'il soit toujours en mouvement. Il pourra dessiner, chanter des chansons très simples; mais qu'avant tout, il jouisse de son enfance; qu'il soit robuste et adroit; il aura l'air d'un polisson aux yeux du vulgaire : en réalité, plus il s'est rendu fort, plus il est devenu judicieux; la raison du sage s'associe fréquemment à la vigueur de l'athlète.

Emile a douze ans, et le temps des études est venu pour lui. Mais, comme auparavant, il apprendra des choses et non des mots; il ne lira qu'un seul livre, Robinson Crusoé; il résoudra de son chef les questions que le précepteur met à sa portée. Le

spectacle du soleil levant lui fournit la matière de sa première leçon de cosmographie. Les tours d'un bateleur attirant un canard mécanique par un aimant caché sous du pain lui font trouver les lois de l'aimantation. A quoi cela est-il bon? est le mot sacré qui détermine toutes ses actions. Il parcourt les ateliers; il apprend même le métier de menuisier; le tsar Pierre ne s'est-il pas fait charpentier? Telles sont, à l'âge de quinze ans, les connaissances d'Emile; il sait peu, mais ce qu'il sait, il ne le sait pas à demi; il a l'esprit ouvert, prêt à tout, et sinon instruit, du moins instruisable; il est laborieux et ferme; il pourrait gagner sa vie; il ne compte que sur lui seul.

^ oici la quatrième étape, la crise de l'adolescence, le temps des passions naissantes. Il faut jeter Emile hors de lui-même, guider sa sensibilité, lui offrir des objets qui dilatent son cœur. Rousseau lui met dans les mains les historiens qui font lire dans les âmes : non pas Hérodote qui conte trop souvent des puérilités, non pas Thucydide et César qui ne parlent que de guerre, non pas Tite-Live qui est politique et rhéteur, non pas Tacite qui ne convient qu'aux vieillards, mais Plutarque qui caractérise les héros par un simple mot et les peint dans les petites Choses avec une grâce inimitable. Il excite chez Emile la pitié, la reconnaissance, la bienveillance. Il lui annonce l'existence de Dieu et dans la Profession de foi du vicaire savoyard lui enseigne la religion naturelle. Emile croit en l'Etre suprême, il

croil à l'autre vie, et l'on a de nouvelles prises sur lui. Mais sou tempérament commence à l'entraîner. Rousseau s'efforce de donner le change à ses sens et uV lasser son corps par une occupation qui le passionne et le prenne tout entier; il le conduit à la chasse. Puis il le mène à Paris, l'applique derechef aux études et tâche de Le rendre sensible aux beautés de l'éloquence et de la poésie; il lui fait lire Dérnosthène l'orateur et Cicéron l'avocat; il lui montre les « égouts » de la littérature dans les réservoirs des modernes compilateurs, journaux, traductions, dictionnaires; il lui inspire l'horreur des académies et de leur bavardage. Enfin, il lui cherche une compagne et la trouve au fond de la province.

Telles sont les théories de Rousseau sur l'éducation. Elles soulèvent une foule d'objections. Jean- Jacques somme les mères d'allaiter leur nouveauné; mais peuvent-elles toutes remplir ce pénible devoir? 11 veut endurcir les enfants, « les tremper dans l'eau du Styx » ; mais faut-il les laver été et hiver à l'eau glacée, les laisser courir à pieds nus partout et en chaque saison, et n'appeler le médecin qu'à l'extrémité, lorsque leur vie sera dans un péril évident? Faut-il les élever à la Spartiate ou à la romaine, les coucher dans les endroits humides, leur faire boire, quand ils sont en nage, de l'eau de source ou de rivière ?

Rousseau désire que son élève ne reçoive jusqu'à douze ans qu'une éducation négative et qu'il garde

aussi longtemps que possible son âme oisive et indifférente. C'est, disait Mme d'Épinay, comme si l'on défendait aux enfants de mouvoir mains et bras pendant qu'ils apprennent à marcher. Au fond même d'une campagne reculée, Emile est-il inaccessible aux impressions? X'a-t-il pas le spectacle d'autrui? Et pûisqu il voit et accueille le mal, ne faut-il pas lui enseigner le bien?

Jean-Jacques lui interdit les langues étrangères, l'histoire, la littérature, sous prétexte qu'à cet âge les idées ne pénètrent pas encore dans le cerveau. Mais n'est-ce rien que d'apprendre aux enfants des mots et des faits? Ne faut-il pas tirer parti de la souplesse de leur mémoire et, comme dit Rousseau lui-même, l'enrichir continuellement en attendant que leur jugement puisse en profiter? Les livres des hommes ne sont-ils pas plus propres que le livre de la nature à former ce magasin de connaissances que l'auteur à Emile regarde comme indispensable à l'éducation et à la conduite future de son disciple ?

Il emploie la méthode socratique. Mais que de lentes et laborieuses recherches il impose aux entants! Faut-il qu'ils retrouvent d'eux-mêmes, comme Pascal , la géométrie d'Euclide et qu'ils inventent ce qu'il suffit d'apprendre ?

Il fait de l'utilité l'unique mobile des actes de son élève entre la douzième et la quinzième année. X estce pas l'accoutumer à considérer les choses d'un seul point de vue, et lui inculquer un de ces pré-

jugés que Jean- Jacques combat si vigoureusement, le préjugé de l'intérêt personnel?

Il croit placer Emile au milieu de la nature. Mais il le transporte en pleine fantasmagorie! Il forge pour lui un monde artificiel où tout est machiné comme dans une féerie. Ce ne sont que spectacles arrangés exprès, que compères, que gens apostés auxquels le maître souffle leur leçon. Qui nous dit qu'Emile ne saura pas démêler la ruse?

Instruit par l'expérience, Rousseau a voulu mettre son héros en garde contre les entraînements du cœur. Il ne lui donne ni mère, ni frère, ni sœur, ni ami, et ne lui fait connaître que son précepteur. Emile vit d'abord par les sens, puis par l'intelligence, puis par la raison, enfin par le sentiment. Mais peut-on ainsi diviser l'existence et la découper par tranches? Rousseau oublie que la nature développe à la fois toutes les forces de l'âme. Si la sensibilité d'Emile était restée muette pendant quinze ans, son gouverneur essayerait en vain de la faire parler; quelle source pourrait jaillir d'un cœur desséché ? Jean-Jacques retarde jusqu'à la dix-huitième année l'enseignement de la religion. Mais Emile n'a-t-il jamais entendu le son des cloches? Curieux comme il l'est, n'a-t-il pas demandé à son gouverneur quel est l'auteur de l'univers? Et se souciera-t-il d'un Dieu dont il s'est passé si longtemps?

L'erreur capitale de Rousseau, c'est d'avoir, comme d'ordinaire, opposé la nature à la société. En tête de son ouvrage il inscrit la phrase si

connue : « Tout est bien, sortant des mains de l'auteur des choses; tout dégénère entre les mains de l'homme ». Il croit que les premiers mouvements de la nature sont toujours droits et qu'il n'y a point de perversité originelle dans le cœur humain. Il éloigne donc son élève de la ville ; pour le préserver des vices de la civilisation, il l'isole, le séquestre, l'écarté du monde réel, et ne crée qu'un être chimérique. Non seulement Emile est un aristocrate, un privilégié, riche, comblé de tous les dons ; mais son éducation dépend d'un concours de circonstances qui ne se trouvent jamais. Il faut le dévouement d'un précepteur qui gouverne son élève pendant vingt ans et ne démente pas une seule fois ses leçons par sa conduite. Il faut un entourage intelligent qui entre dans les desseins du maître, et un seul domestique suffit pour tout gâter.

Mais à côté des utopies, que de vues saines et profondes! Rousseau commence dès la naissance l'éducation des enfants, puisque le seul choix des objets qu'on leur présente est propre à les rendre courageux ou timides. Il expose avec sagacité comment et dans quel ordre on doit leur offrir les sensations qui sont les premiers matériaux de leurs connaissances. L'hygiène du petit homme, les habitudes qu'on lui donnera par une gradation lente et ménagée, le langage qu'on lui tiendra, la voix qu'on lui fera contracter, le vocabulaire qu'on lui apprendra, la signification et l'intention secrète de ses pleurs, de ses cris, de ses gestes, tous ces détails du premier

livre de l'Emile sont encore aujourd'hui très utiles. Et avec quelle énergie Jean-Jacques rappelait aux femmes leurs obligations les plus sacrées! Toutes voulurent être mères et nourrices. Bien d'autres leur avaient déjà conseillé d'allaiter leurs entants. Rousseau commanda, et elles firent leur devoir. Les grandes dames sacrifièrent à la vanité de la mamelle. « 11 faut, dit Mme Marmontel, beaucoup pardonner à celui qui nous apprend à être mères. »

Rousseau fait, en outre, d'excellentes observations sur l'éducation des sens. Il montre qu'on ne peut élever les enfants par la raison. Qu'ils sachent qu'ils sont faibles et à votre merci; qu'ils sentent de bonne heure le joug de la nécessité; qu'ils voient cette nécessité dans les choses, jamais dans le caprice des hommes. Ne révoquons jamais le refus que nous leur avons opposé, et que le non prononcé soit un mur d'airain qu'ils ne tentent même pas de renverser. Punissons-les, mais que leur châtiment soit la suite naturelle de leur méfait.

Il désire que les enfants imitent les actes dont on veut leur donner l'habitude, en attendant qu'ils puissent les faire par discernement et par amour du bien.

Il prescrit d'étudier la géométrie par la simple superposition et de dessiner sans autre maître que la nature, sans autre modèle que les objets.

Il prêche la méthode de suggestion et conseille d'éveiller la curiosité des enfants, de provoquer leur attention, de les exciter à s'instruire eux-mêmes, de

voir eux-mêmes l'utilité des choses; on ne sait vraiment que ce qu'on a trouvé.

Il glorifie le travail des mains.

Il insiste sur les avantages de l'éducation physique. Les enfants ne doivent pas s'enfermer dans une chambre avec des livres ni mener une vie sédentaire qui les empêche de croître et de profiter. Il faut fortifier leur corps en exerçant leur esprit, les rendre aussi sains des membres que de l'entendement, leur raidir les muscles et l'âme à la fois, faire d'eux, avant tout, comme dira Spencer, de robustes animaux.

Il proteste contre la routine de la pédagogie qui plie tous les enfants sous la même formule sans égard à l'infinie variété des intelligences. Chacun n'a-t-ïl pas un tempérament particulier qu'on doit, non pas altérer et contraindre, mais former et perfectionner? Pourquoi gêner la nature et substituer à de belles qualités natives d'autres qualités apparentes et nullement solides ? N'est-il pas déraisonnable d'exercer indistinctement aux mêmes choses tant de talents divers et de ne faire que de petits prodiges qui deviennent plus tard des hommes faibles, inutiles, incapables de penser et de sentir par eux-mêmes?

Enfin, Rousseau distingue des périodes dans la vie humaine, et il comprend que l'éducation doit être progressive, qu'elle doit proportionner ses efforts aux changements de l'âme et suivre pas à pas la nature.

Le dernier livre à' Emile traite de l'éducation des femmes. Elle sera , dit Rousseau, relative aux hommes. La jeune fille ne quittera pas le foyer domestique et ne s'éloignera pas de sa mère, pour qu'elle aime plus tard sa propre maison. Elle saura gouverner le ménage; elle connaîtra le prix et la valeur des denrées; elle tiendra les comptes; elle fera, le cas échéant, le maître d'hôtel. Elle ne se bornera pas aux travaux de son sexe, elle aura cet esprit cultivé qui dirige les enfants et attache le mari. Mais elle ne sera pas trop savante : le bas bleu est un fléau, et si les hommes étaient sensés, toute lettrée resterait fille. Il faut la préparer à plaire, façonner en elle les agréments, faire l'éducation de sa coquetterie. Son état est d'être coquette. Elle a d'abord une poupée; puis elle est elle-même sa poupée. Il s'agit de suivre et de régler ce goût si marqué. Elle méprisera la mode; mais des rubans, de la gaze, de la mousseline, des fleurs, sans diamants ni pompons, lui feront un ajustement qui vaudra les chiffons les plus brillants. Elle tâchera de donner à sa voix un accent flatteur, de composer son maintien, de marcher avec légèreté, de prendre des attitudes gracieuses, de choisir partout ses avantagés. Elle aura tous les talents agréables, pour les consacrer à l'amusement de son mari, et les cultivera même avec autant de soin qu'une jeune Albanaise dressée pour le harem d'Ispahan. Elle aura pour maîtres son entourage, parents, gouvernante, mère, sans oublier son miroir. On ne contiendra pas

son babil, comme celui d'un garçon, par cette dure question à quoi cela est-il bon, mais par cette autre quel effet cela fera-t-il? On glissera dans la causerie quelques leçons de morale à son intention; on lui déliera la langue; on la rendra vive à la riposte; l'esprit, qui ne passe pas comme la beauté, est la î^essource véritable de la femme. Elle a naturellement de la finesse et le don d'observer; elle étudiera les hommes qui l'environnent ; elle lira dans leurs cœurs ; elle saura les conduire en les comprenant, et c'est ainsi que sa ruse la dédommage de la force qu'elle n'a pas.

Rousseau trace sur ces données le portrait de la compagne d'Emile. Sophie n'est pas belle, mais elle intéresse, et l'on n'a pas une taille mieux prise, un regard plus doux, une physionomie plus touchante. Elle aime la parure, se met avec goût, connaît les couleurs qui lui vont, et sa toilette, modeste en apparence, et au fond coquette, laisse deviner ses charmes. Elle chante juste et joue du clavecin. Elle coud ses robes, manie l'aiguille avec plaisir et préfère à tous les travaux celui delà dentelle. Elle vaque volontiers aux devoirs domestiques : bien faire ce qu'elle fait, n'est que le second de ses soins; le premier est de le faire avec propreté. Elle a l'esprit solide, sans éclat ni profondeur. Malgré sa réserve, elle a parfois d'aimables vivacités: qu'on la blâme et la blesse, elle s'échappe pour pleurer; qu'on la rappelle et la radoucisse, elle rit en s'essuyant adroitement les yeux. Assez capricieuse et mutine, elle

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répare ses lautes franchement et de bonne grâce. Sa religion est celle de Rousseau : peu de dogme, ni catéchisme, ni prières apprises par cœur, de la morale, l'exemple de ses parents, et d'ailleurs son mari l'instruira. Ce n'est pas une Française qui ne cherche que l'amusement : précoce en tout, elle sent le besoin d'aimer et désire un amant, un honnête homme auquel elle vouera sa vie.

Ce cinquième livre à'Émile renferme de sages conseils et de jolies réflexions. L'auteur marque avec justesse les rapports et les oppositions entre les deux sexes. Il jette un vif rayon de lumière sur quelques côtés du cœur féminin. Comme dans la Lettre sur les spectacles, il dit aux femmes de dures vérités : elles savent se déguiser; elles sont extrêmes, et s'enthousiasment aujourd'hui pour un objet qu'elles ne regardent pas le lendemain. Mais, comme dans la Lettre sur les spectacles, on sent qu'il les aime, « ces rusées »; il parle si complaisamment des armes qu'elles affilent à loisir pour subjuguer l'homme ; il les gronde si doucement de leurs défauts ! Au milieu d'une tirade, ce faux misogyne s'écrie : « Qu'est-ce qui veut être méprisé des femmes? Leurs suffrages, lecteurs, me sont plus chers que les vôtres! » Comme dans la Lettre sur les spectacles, il loue la pudeur de la façon la plus tendre : « Quel discours charmant que la pomme de Galatée et sa fuite maladroite! » Il juge avec raison qu'on doit mettre dans l'éducation des jeunes filles plus de bonne humeur et de gaieté : elles ne vivront pas

comme les grand'mères ; elles seront vives, enjouées, folâtres, pour ne pas être plus tard chagrines et maussades; elles goûteront librement les joies innocentes de leur âge ; elles accompagneront leur mère dans le monde et verront tout ce qu'un œil chaste peut regarder, bal, festins, théâtre; il ne faut pas qu'une fois mariées, l'image déplaisirs inconnus vienne égarer leur cœur et troubler leur retraite. Rousseau veut prolonger dans le mariage le bonheur de l'amour, et, comme dans la Lettre sur les spectacles, il célèbre dignement la félicité conjugale fondée sur l'estime et la confiance, sur la convenance des caractères, sur l'éducation des enfants, qui forment entre les parents une liaison aussi douce et souvent plus forte que la passion même.

Citons encore de séduisants tableaux : la dame à toilette qui s'attife de midi à neuf heures pour impatienter les femmes qu'elle rassemble autour d'elle et pour éviter le tête-à-tête avec son mari; la coquette qui sait amuser plusieurs soupirants, et, en ne s'occupant que d'elle seule, faire croire à chacun qu'elle s'occupe de lui; la parfaite maîtresse de maison qui reçoit son monde et le renvoie content, qui n'oublie personne, qui cause avec son voisin et a l'œil au bout de la table.

Mais, comme toujours, les erreurs abondent. Fautil élever la femme. tout exprès pour l'homme, et ne doit-on pas d'abord l'élever pour elle-même? N'estelle faite que pour plaire à l'homme? Ne peut-elle être lettrée et savante? Si la femme bel-esprit est un

Chuquet. — J.-J. Rousseau. 9

fléau, une ignorante sotte et frivole n'est-elle pas, comme dit Mme Roland, un fléau pire? Quels froids épisodes que les rencontres entre Emile et Sophie! Quels coups de théâtre péniblement amenés ! Quelle subtile mise en scène! C'est après avoir longtemps erré dans les bois et les montagnes qu'Emile et son gouverneur arrivent, comme par hasard, à la maison de Sophie. Puis, les deux amants parlent de la religion et de la vertu : Emile déploie ses talents et, « maître de sa maîtresse », lui donne des leçons de danse, de philosophie, de physique. En échange, Sophie lui prête Télémaque qu'il n'a pas encore lu. Nouvelle Atalante, elle le défie à la course. Un jour, elle surprend Emile qui tient d'une main le ciseau, de l'autre le maillet, et achève une mortaise; elle l'imite et pousse sur la planche un rabot qui glisse et ne mord pas. Mais elle a sa revanche : elle devient infirmière, soigne une accouchée, tourne et retourne habilement un blessé. N'y a-t-il pas dans toutes ces scènes quelque chose, non de touchant, mais, comme dit Jean-Jacques, de risible?

Enfin, Rousseau prodigue les peintures sensuelles. Quel contraste entre le suave tableau de la pudeur qu'il traçait naguère et son allocution aux jeunes époux! Est-ce au précepteur à les prévenir contre la satiété? Pourquoi rappeler, avec insistance, durant les fiançailles, les « sacrifices » des deux amants et les « privations » qui les honorent à leurs propres yeux? Pourquoi dire si souvent que Sophie a besoin d'un mari et que son tempérament lui rend \ attente

plus difficile? N'est-il pas ridicule qu'elle ait été la rivale d'Eucharis et se soit, tout de bon, amourachée de Télémaque ? N'est-il pas choquant qu'elle se plaise, avant le mariage, à enflammer Emile par un « mélange exquis de réserves et de caresses », et qu'elle le provoque à courir pour étaler sa jambe fine?

C'est que Sophie a, comme Rousseau, l'imagination déréglée. Sa vertu n'est qu'une vertu de faste et de parade, qui la rend altière, impérieuse, exigeante. Ses qualités de ménagère ne sont pas aussi solides qu'elle le dit : c'est pousser bien loin la délicatesse que de laisser tout un dîner aller par le feu, pour ne pas tacher sa manchette, et que de refuser l'inspection du jardin parce que la terre est malpropre et cpi'on croit sentir l'odeur du fumier. Aussi bien, Rousseau finit par avouer qu'il s'est fourvoyé et qu'à force d'élever l'âme de Sophie, il a troublé sa raison. Elle n'a pas la notion du devoir. Emile apprend, à la veille de son mariage, qu'il ne suffit pas d'être bon, qu'il faut être vertueux et résister au cœur pour écouter la raison : l'homme qui n'est que bon se brise et périt sous le choc des passions ; l'homme vertueux « se tient dans l'ordre ». Mais Sophie n'a pas entendu cette grave leçon ; on ne lui a pas enseigné qu'elle doit commander à ses penchants et suivre l'inflexible loi de l'obligation morale. Rousseau ne dit-il pas que toutes les passions sont bonnes et légitimes, pourvu qu'on les domine ; qu'on a le droit de se livrer à elles et d'en jouir, autant qu'on ies

maîtrise; qu'on n'est pas coupable d'aimer la femme d' autrui, à condition de la respecter; qu'on peut accueillir les tentations, si l'on sait les vaincre? Comme si l'on faisait leur part aux envahissements de la passion ! Que devient Sophie dans le roman des Solitaires qui continue Y Emile? Elle avait juré d'être chaste et honnête jusqu'à son dernier soupir : elle oublie ses serments. « Insensé, s'écrie Emile, quelle chimère as-tu poursuivie ? Amour, honneur, foi, vertu, où êtes-vous ? La noble, la sublime Sophie n'est qu'une infâme ! »

Nul ouvrage ne fît autant de bruit que l'Emile. De toutes parts, on l'imita, on le corrigea, on le critiqua. La manie enseignante et pédantesque sévissait à cette époque. Les enfants furent élevés à la Jean- Jacques et livrés à la nature. Bernardin de Saint- Pienre imagina ses Écoles de la patrie. Mme d'Epinay, Mme Necker, Mme de Staël blâmèrent plus tard les idées de Rousseau, mais les accueillirent d'abord avec enthousiasme. Les jacobins outrèrent son plan d'éducation. « Il faut, dira Joseph Chénier, appliquer à l'instruction publique la marche que Jean-Jacques a suivie pour Emile. » Plus de corps académiques, proposera Bouquier, plus de hiérarchie pédagogique, plus de sciences futiles et d'arts frivoles; mais des hommes robustes, exercés par un métier pénible, éclairés sur leurs droits et leurs devoirs par leur famille, par les livres élémentaires, par les fêtes nationales. Le Peletier Saint-Fargeau ne veut (aire

que des Spartiates : les enfants ne connaîtront pas la religion avant l'âge de douze ans; ils auront une couche dure, une nourriture frugale; le travail des mains sera leur principale occupation.

Ce fut surtout en Allemagne que l'auteur Ci Emile trouva des disciples. Kant pensait, comme lui, que la première éducation devait être négative. Basedow recommanda les leçons de choses, et montrait aux enfants un tableau qui représentait les préliminaires de l'accouchement. Pestalozzi déclara qu'il fallait allier le travail manuel à l'étude et remplacer les livres par la nature, par les objets réels. Frœbel créa les salles d'asile, et lorsqu'il accoutumait les enfants à se muuvoir agilement, lorsqu'il exerçait et formait leurs sens, il s'inspirait des conseils de Jean- Jacques.

C'est à Rousseau que notre pédagogie a fait et fera le plus d'emprunts. Il puise à la fois dans son propre fonds et dans les écrits de ses devanciers, de Montaigne, de Bonneval, de Desessartz , du « sage » Locke, et par la foule des détails, par le nombre des sentiments élevés et des vérités utiles, par l'ampleur des développements, par la finesse des analyses psychologiques, par l'imposante grandeur de l'ensemble, Y Emile est, malgré des erreurs et des absurdités, non seulement le meilleur ouvrage de Rousseau, mais le livre le plus remarquable sur l'art de l'éducation.

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