‹ J.J. RousseauChapitre 9 sur 17 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Rousseau avait tenté de refaire l'éducation de l'homme. Il essaya d' « instituer » les peuples. Dès son séjour à Venise, il formait le plan d'un grand ouvrage sur les Institutions politiques. En 1755, il publiait dans Y Encyclopédie un Discours sur l'économie politique où il déclare que l'éducation des enfants doit être soumise à des règles prescrites par le gouvernement : « L'Etat demeure et la famille se dissout ». En 1765, il rédigeait un Projet de constitution pour la Corse où il posait ce principe que l'Etat doit avoir tout : « La propriété de l'Etat sera aussi grande, aussi forte, et celle des citoyens aussi petite, aussi faible que possible ». En 1772, il écrivait ses Considérations sur le gouvernement de Pologne, si sages et si pratiques. Avec une vigoureuse éloquence et une perspicacité singulière, il recommande aux Polonais des institutions véritablement nationales. 11

faut, dit-il, fonder sur des habitudes indéracinables l'amour de la patrie et imprimer aux âmes je ne sais quoi de particulier et d'original qui distingue les Polonais des autres peuples et les empêche de se fondre avec l'étranger; il faut ériger un monument à la mémoire des confédérés de Bar, rétablir les anciens usages, conserver l'habit national, inventer des jeux, des fêtes, des solennités qui rappellent incessamment la Pologne aux yeux et aux cœurs ; il faut donner à la jeunesse une éducation civique, la rassembler dans les mêmes collèges, la former aux exercices corporels ; il faut resserrer les limites de la République, fût-ce au prix de cessions territoriales, pour mieux ' concentrer le gouvernement; il faut abolir le liberum veto, dresser les hommes au métier des armes, se fier en cas d'invasion à la cavalerie et « emporter les villes sur les chevaux », assujettir à une marche graduelle par une série d'épreuves tous les fonctionnaires ; attacher au pays les bourgeois et les serfs, en leur ouvrant une porte pour acquérir la noblesse et la liberté, allumer ainsi dans chaque état le zèle ardent du bien public; il faut exiger que les représentants suivent exactement leurs instructions et rendent à leurs commettants un compte sévère de leur conduite, prendre pour roi un Polonais, et le faire choisir par la diète d'élection sur trois noms de palatins tirés au sort.

Le Contrat social est la plus importante des œuvres politiques de Rousseau. Qu'est-ce qui fait, dit Jean-Jacques, que l'Etat est un? C'est l'union de

ses membres. Et d'où vient l'union de ses membres? De l'obligation qui les lie. Et quel est le fondement de celle obligation? Est-ce le droit du plus fort? Mais la puissance physique ne fait pas le droit, et je ne suis pas en conscience obligé de donner ma bourse au brigand qui nie surprend au coin d'un boit et braque sur moi son pistolet. Est-ce le droit divin? Mais Dieu veut-il qu'on préfère tel gouvernement à un autre et qu'on obéisse à Jacques plutôt qu'à Guillaume? Est-ce le droit paternel? Mais dès que sa faiblesse cesse et que mûrit sa raison, l'enfant est le seul juge naturel de ce qui convient à sa conservation. Est-ce le droit d'esclavage? Mais quoi de plus absurde que d'aliéner sa liberté, fût-ce en échange de sa tranquillité, comme ces Grecs enfermés dans l'antre du Cyclope et attendant leur tour d'être dévorés? Les conventions sont donc la base de toute autorité légitime, et le vrai fondement de la société civile, c'est le contrat. En vertu de ce contrat se forme une association « qui défend et protège de toute la force commune la personne et les biens de chaque associé et par laquelle chacun, s'unissant à tous, n'obéit pourtant qu'à lui-même et reste aussi libre qu'auparavant » ; chacun met en commun toute sa puissance sous la suprême direction de la volonté générale, et ainsi se produit un corps moral et collectif, composé d'autant de membres que l'assemblée a de voix. Ce corps politique, c'est Y État ou le Souverain, et les membres de ce corps, qui prennent collectivement le nom de peuple, s'appellent en

particulier citoyens, comme participant à l'autorité souveraine, et sujets, comme soumis aux lois de l'État.

La souveraineté ou volonté générale est indivisible, inaliénable, infaillible et toujours droite. Elle agit par des lois. La loi est donc une déclaration publique et solennelle de la volonté générale sur un objet d'intérêt commun; elle perdrait toute force et cesserait d'être loi, si son objet n'importait à tous.

Mais le souverain a besoin d'un agent propre qui exécute la volonté générale, d'un autre pouvoir qui réduise la loi en actes particuliers. Ce second pouvoir est le Gouvernement ou corps exécutif. L'acte qui l'institue est, non pas un contrat, comme prétendent Hobbes et Locke, mais une loi; les dépositaires de la puissance executive sont les officiers du peuple et non ses maîtres ; le peuple peut les établir et les destituer cpiand il lui plaît; ils ne font, dans les fonctions que l'Etat leur impose, qu'obéir et que remplir leurs devoirs de citoyens.

Le gouvernement revêt trois formes : la monarchie, l'aristocratie et la démocratie. Son principe consiste dans le nombre de ses membres ; plus ce nombre est petit ou grand, plus le gouvernement a de force ou de faiblesse.

Quel sera le meilleur gouvernement? La monarchie? Evidemment, nul gouvernement n'a plus de vigueur; tous les ressorts sont dans la même main, tout marche au même but. Mais ce but est-il la félicité publique? Les rois veulent être absolus; ils

désirent que le peuple ne puisse leur résister; ils ne donnent les grands emplois cpj'aux fripons et aux intrigants.

Clioisira-t-on la démocratie? Que de choses difficiles à réunir sous ce gouvernement : un territoire très petit où le peuple se rassemble aisément et où chaque citoyen connaisse tous les autres, la simplicité des mœurs, l'égalité des rangs et des fortunes, peu ou point de luxe ! Encore les guerres civiles, les agitations intestines y sont-elles inévitables. « S'il y avait un peuple de dieux, il se gouvernerait démocratiquement; un gouvernement si parfait ne convient pas à des hommes. »

Reste l'aristocratie. L'aristocratie naturelle n'appartient qu'aux peuples simples. L'aristocratie héréditaire est ce qu'il y a de pire. L'aristocratie élective sera le meilleur des gouvernements ; elle se composera des plus sages ; on ne devra pas toujours préférer les riches, mais en général on fera bien de nommer ceux qui peuvent donner tout leur temps à l'administration des affaires publiques.; ces « vénérables sénateurs » soutiendront mieux le crédit de l'Etat qu'une « multitude inconnue ou méprisée ».

Tel est sommairement le Contrat social. On a tort de chicaner Rousseau sur le titre de son œuvre et de lui demander en quel lieu et à quelle date ce contrat a été passé. Il commence son chapitre du « pacte social » par les mots je suppose; il étudie les lois telles qu'elles peuvent être; il a le droit d'affirmer que l'Etat pris en soi est une association

libre réglée par un contrat, et que le contrat est, en principe, la condition d'une véritable société politique, « l'acte par lequel un peuple est un peuple ».

Un des premiers, il fait voir qu'il y a dans l'homme quelque chose d'inaliénable qui ne dépend d'aucune convention. « Renoncer à sa liberté, c'est renoncer à sa qualité d'homme, aux droits de l'humanité, même à ses devoirs. »

Il trouve que le plus grand bien de tous se réduit à deux objets principaux : la liberté et Yégaiité.

Il cherche sincèrement à rendre les personnes privées indépendantes de la personne publique, à bien distinguer les droits respectifs des citoyens et du souverain, à montrer que si les citoyens ont des devoirs en qualité de sujets, ils doivent jouir du droit naturel en qualité ày hommes.

Il fixe le sens des mots souverain et gouvernement, et il établit cette vérité que Turgot nommait lumineuse : de même que toute action libre a deux causes cpii concourent à la produire, la volonté et la force, de même le corps politique a deux mobiles, la puissance législative et la puissance executive.

Il écrit, à propos du meilleur des gouvernements, que la question est insoluble ou mieux qu' « elle a autant de solutions qu'il y a de combinaisons possibles dans les positions absolues et relatives des peuples » : on doit tenir compte de la multitude des circonstances; chacune des formes de gouvernement est eu certains cas la meilleure, et en d'autres la pire.

J---'. KOUSSEAU.

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Et la volonté générale, c'est le vrai souverain. Rousseau a pour jamais démontré qu'un peuple s appartient à lui-même et dispose de son destin II -arque même, sans se douter de la sagesse de ses vues, les lmites nécessaires de ^ ^^

« ; proclame omnipotente. La volonté générale,

"^s apphque à tous et ne prononce ni sur un

--e, ni sur un fait; le peuple ne doitpas nommer

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Pa. des décrets particuliers exercer indistinctement tous les actes du gouvernement; il est souverain- il n est ni gouvernement ni magistrat. Et de la sorte Rousseau réduit, diminue inconsciemment la souveraineté populaire, et introduit dans son Contrat socud Ja doctrine du libéralisme.

Mais il n'a pas un système net, arrêté; ses idées ne forment pas un faisceau; elles s'enchevêtrent s embarrassent et se combattent. On a prouvé qu'en écrivant le Contrat, il remaniait une rédaction aueneure et qu'il la remania maladroitement, avec 1 intention de se faire le Spinoza de la science sociale et de donner à son œuvre une précision mathématique. Mais le lecteur n'a cure des brouil-

Ions et du premier jet; il ne connaît que le texte définitif, et il y rencontre des obscurités, des contradictions, des incohérences. Rousseau ne disait-il pas dans un accès de franchise : « Ceux qui se vantent d'entendre le Contrat tout entier, sont plus habiles que moi » ?

C'est ainsi qu'après avoir fondé la volonté générale sur Y unanimité des suffrages, il passe à d'autres sujets, pour donner le change au lecteur, et soudain affirme que tous les caractères de la volonté générale se trouvent dans la pluralité.

C'est ainsi qu'il ne distingue les différents régimes que par la constitution du gouvernement ou de la puissance executive.

C'est ainsi qu'il dit que le contrat est Y aliénation totale de chaque associé, avec tous ses droits, à la communauté. Mais n'assurait-il pas précédemment que ni un homme ni un peuple ne peuvent s'aliéner? Il ajoute, à la vérité, que tous se sacrifient pareillement ; que nul n'a intérêt de rendre onéreuse aux autres une condition égale pour tous; que chacun, se donnant à tous et ne se donnant à personne, acquiert sur les autres le même droit qu'il leur cède sur soi. Mais l'esclavage universel me soustrait-il à mon propre esclavage? Des hommes ne pourront-ils se mettre à la place de la communauté et par cette aliénation de tous, faite librement et sans réserve, légitimer la tyrannie? Est-ce d'ailleurs, suivant les mots de Rousseau, gagner l'équivalent de ce qu'on perd que de recevoir, comme partie du tout, la per^

sonne, les biens et les droits de chaque associé? Cet équivalent n'existe pas, puisqu'on donne tout et n'obtient en échange qu'une parcelle infinitésimale de puissance. Enfin, l'aliénation de tous à tous peutelle exister? L'Etat n'est-il pas, selon l'expression d'un ancien, une collection d'individus spécifiquement différents, et non une unité absolue?

La théorie de l'autorité entière, irresponsable du souverain donne prise à d'aussi graves objections. Le souverain, dit Rousseau, n'a pas d'intérêt contraire à l'intérêt des particuliers qui le constituent; il peut donc enfreindre la loi qu'il s'impose; il n'est lié par aucune loi fondamentale, pas même par le contrat. Mais la volonté populaire fait-elle la justice? Que le peuple le veuille ou non, certaines lois fondamentales ne sont-elles pas obligatoires ? Rousseau demande que tout possesseur soit considéré comme dépositaire du bien public : d'après lui, l'Etat est, en vertu du contrat social, maître de tous les biens; il ne dépouille pas les particuliers, il leur assure la légitime possession de ce qu'ils ont, il change leur usurpation en propriété. Mais le terrain qu'on possède par le travail et la culture est-il une usurpation? L'Etat peut-il se prétendre le maître du sol que j'ai occupé le premier et conquis par mon labeur? Il ne crée pas la propriété, il ne fait que la garantir.

Autre exagération. Suivant Rousseau, lorsque le peuple s'assemble en corps souverain, la puissance executive est suspendue, et la personne du dernier

citoyen est aussi sacrée et inviolable que celle du premier magistrat, parce qu'il n'y a plus de représentant là où se trouve le représenté. Mais l'auteur ne se contredit-il pas ? Convoquer le souverain, ce n'est point suspendre l'action du gouvernement, qui est supérieur à chacun des sujets en particulier. A ce compte, s'écriait Voltaire, « une assemblée du peuple serait une invitation solennelle au crime ».

Jean-Jacques est évidemment hanté par les souvenirs des républiques anciennes. Une assemblée de représentants lui parait une institution féodale, digne d'un gouvernement inique et absurde : pas de députés; la souveraineté ou volonté générale ne peut être représentée; elle est la même ou elle est autre : il n'y a point de milieu. Les députés du peuple ne sont que ses commissaires; ils ne concluent rien définitivement; toute loi sera nulle si le peuple en personne ne l'a pas ratifiée. Dès qu'un peuple a des représentants, il n'est plus libre, ou mieux encore, il n'est plus, et Rousseau assure que le peuple anglais n'est libre que pendant l'élection du Parlement, et qu'ensuite il redevient esclave, puisque la cour achète les députés pour une durée de sept ans! Il semble même, à cette occasion, justifier l'esclavage qui donnait aux anciens le loisir de s'assembler sur la place et de vaquer aux affaires publiques : « Il y a telles positions malheureuses où l'on ne peut conserser sa liberté qu'aux dépens de celle d autrui, et où le citoyen ne peut être parfaitement libre que l'esclave ne soit extrêmement esclave. »

Les planteurs du Sud devaient se servir de cet argument.

Le dernier chapitre du Contrat traite de la religion. Rousseau l'abandonne encore au souverain. Sans doute, dit-il, le droit du souverain sur les sujets ne passe pas les bornes de l'utilité publique; sans doute les sujets ne lui doivent compte que des opinions qui importent à la communauté; sans doute nous pouvons penser comme il nous plaît sur l'autre monde, où il n'a point de compétence. Mais le souverain fixera les articles d'une religion civile : existence de Dieu, vie future, bonheur des justes, châlinunt des méchants, sainteté du contrat social et des lois; il les fixera « comme sentiments de sociabilité » sans lesquels on he sera ni bon citoven ni sujet fidèle; il bannira quiconque ne croira pas à ces dogmes positifs ; il punira de mort ceux qui ne se conduiront pas suivant ces mêmes dogmes, car ils auront menti devant les lois et commis le plus grand des crimes! C'est proclamer l'intolérance et rétablir l'Inquisition. Mais Voltaire ne disait-il pas que le prince doit être maître absolu de toute police ecclésiastique et empêcher les disputes sur le dogme? Mablv ne demandait-il pas la prison perpétuelle contre les athées?

Bref, Rousseau donne à l'État un pouvoir illimité ; il lui attribue l'origine du droit de propriété et de tous les droits; il lui livre tout, les personnes et les biens. Il ne fait, à vrai dire, que suivre l'opinion de ses devanciers, d'Aristote, de Platon, de Hobbes,

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de Spinoza, de Bossuet, et il n'exige de chaque particulier qu'une aliénation provisoire de ses droits, et cela, dans l'intérêt de la liberté même. Mais l'Etat, le souverain, qu'est-ce autre chose dans le svstème de Rousseau que Sa Majesté tout le monde? Le régime qu'il établit, qu'est-ce autre chose que le pur gouvernement direct, la tyrannie de la multitude, ce despote des despotes cpii ne connaît pas de frein, qui n'a d'autre règle que son caprice, qui se permet tout et peut tout se permettre parce qu'il n'est pas responsable? Quelles que soient les atténuations, les corrections, les restrictions de Rousseau, l'individu n'a plus de droits qu'il puisse revendiquer légitimement; la majorité, la volonté générale impose à chacun la loi civile, politique et religieuse; elle envahit tout, décide tout, gouverne tout, même la conscience.

Le Contrat social n'a pas d'ailleurs une grande originalité. On a dit justement que c'était Hobbes retourné, et Rousseau s'inspire souvent de Locke et de Montesquieu. Il se défend d'emprunter quoi que ce soit à Y Esprit des Lois, et c'est là pourtant qu'il a pris sa distinction du souverain et du gouvernement.

Mais le Contrat social offre surtout la marque de 1'mfluence protestante et genevoise. Dans le chapitre de la religion civile, Rousseau se souvient des Ordonnances de l'Église de Genève qui portent que le peuple commande de suivre et de garder en sa ville et territoire la police ecclésiastique et que tout

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citoyen qui refuse de prendre part aux actes du culte peut être banni. C'est à Genève et à ses coreligionnaires protestants qu'il emprunte l'idée de la souveraineté du peuple. Non qu'il ait eu besoin de remonter jusqu'à la charte de i387 octroyée aux Genevois par l'évêque Adhemar Fabri. Mais le principe de la souveraineté populaire était proclamé depuis longtemps à Genève. L'acte de médiation voté en 1738 reconnaissait au Conseil Général le pouvoir d'agréer ou de rejeter les lois et les traités. Burlamaqui écrivait en 1751 que la souveraineté réside dans le peuple. Et avant Burlamaqui, Jurieu ne prouvait-il pas qu'un contrat lie les sujets au souverain, et qu'ils sont dégagés si le souverain viole ce contrat ?

Au reste, Jean-Jacques donne la préférence au gouvernement de son pays et il propose sa patrie en exemple à l'Europe. Il aime les petits États comme Genève; ils lui paraissent proportionnellement plus forts que les grands; eux seuls n'admettent pas le système représentatif; eux seuls conservent au souverain l'exercice de ses droits; les chefs y voient les choses par eux-mêmes, et leurs ordres s'exécutent sous leurs yeux. C'est à Genève qu'il pense en écrivant le Contrat social; mais la Genève cju'il glorifie est la Genève primitive, dépouillée de ses préjugés, des abus de son oligarchie, et il met la Genève actuelle en garde contre les dangers qu'il redoute; il recommande le renouvellement périodique du pacte social; il veut que le peuple, réuni

en assemblée plénière et manifestant la volonté générale, use plus fréquemment de la souveraineté; et de là naquit l'irritation du Petit Conseil.

C'est pourquoi le Contrat social est en désaccord avec l'œuvre entière de Jean-Jacques. Tout au plu? peut-on dire que Rousseau essaie de revenir à l'état naturel en substituant la loi à l'homme, en armant les volontés générales d'une force réelle supérieure à l'action de toute volonté particulière, en donnant aux lois des nations un peu de l'inflexibilité des lois de la nature. Mais le Contrat ne se rattache aucunement, sinon par la première phrase, au « grand principe » de Rousseau; loin d'affranchir l'homme du joug de l'invention sociale, il rend celte servitude plus dure et plus pesante : Jean-Jacques a, cette fois, juré sur la parole de ses maîtres, les protestants genevois.

Ce fut pourtant en France, et non à Genève, que le Contrat social exerça l'influence la plus considérable. Ce livre, d'abord défendu, se vendit bientôt à Paris pour un petit écu. Camille Desmoulins dit qu'il est dans toutes les mains ; Marat le commente sur les promenades; les clercs de la basoche, les avocats, les publicistes le citent sans cesse; les professeurs de droit le donnent en guise de manuel à leurs élèves. Ceux qu'ennuie sa géométrie répètent la maxime hardie du début : « L'homme est né libre, et partout il est dans les fers ». Le Contrat social, rapporte Mallet-du-Pan, a été le Coran des révolutionnaires. Il fut, dit Mercier, le levier dont on se

servit pour soulever et renverser le colosse du despotisme. Le tiers état l'invoque lorsqu'il revendique le pouvoir : il sait qu'il a le nombre et par suite le droit, qu'il est, non pas un ordre, mais le peuple, qu'il est tout, comme dit Sieyès, en formulant le principe même du Contrat social. Rousseau n'avait-il pas exprimé la théorie du vote par tête? « 11 importe que chaque citoyen n'opine que d'après lui. »

Il est donc l'oracle de la Constituante. Les orateurs débitent les axiomes du Contrat social, et lorsque l'assemblée adopte la déclaration des droits de l'homme et du citoyen, elle proclame ce que Rousseau proclamait avant elle : que les hommes sont libres et égaux en droits, que le principe de la souveraineté réside dans la nation, que la loi est l'expression de la volonté générale.

Rousseau est, en effet, un homme de 1789, et non de 1793. Il réprouve les révolutions violentes. A l'idée de la « commotion des masses énormes qui composent la monarchie française », il se prend à trembler. Il conseille de ne pas ébranler trop brusquement la machine, de ne toucher aux choses qu'avec une extrême circonspection, de corriger simplement les abus. Il s'élève à l'avance contre le jacobinisme : « Il n'y a plus de volonté générale quand une des associations partielles est si grande qu'elle l'emporte sur toutes les autres ». Il pressent les excès du gouvernement de la multitude : « La volonté générale est toujours droite ; mais le juge-

ment qui la guide, n'est pas toujours éclairé ». Il oppose la bourgeoisie, « celte partie la plus saine de la république », à « la populace abrutie, slupide, abjecte, ameutée par des brouillons, faite pour se vendre, cpii aime mieux du pain que la liberté ». 11 flétrit une Terreur : sacrifier un innocent au salut de la multitude, écrivait-il, est une des plus exécrables maximes de la tyrannie, et ceux qui la pratiquent réduisent l'Etat à « un petit nombre d'hommes qui ne sont pas le peuple, mais les officiers du peuple, et qui, s'étant obligés à périr pour son salut, prétendent prouver par là que c'est à lui de périr pour le leur ». Il sait que l'anarchie populaire aboutit au despotisme; le peuple prendrait, dit-il, là licence effrénée pour la liberté, et la révolution le livrerait à « un séducteur qui ne ferait qu'aggraver ses chaînes ». Aussi Chateaubriand assurait-il que Rousseau, plus que tout autre, condamnait les terroristes ; Lally, qu'il serait mort de douleur dès le second mois de la Révolution ; Ruzot, qu'il aurait partagé le sort des Girondins; Dusaulx, qu'il eût provoqué les bourreaux pour obtenir la palme du martyre; Duhem, qu'il était aristocrate et homme à guillotiner.

Mais si les uns ne voyaient dans le Contrat social que la légitimité de la monarchie et de la plus" pure aristocratie, les autres y découvrirent le code de la démocratie; ils déclarèrent avec Joseph Chénier ([ue Rousseau avait trouvé les titres égarés de la liberté primitive, et lorsque les restes de Jean-Jac-

ques furent transférés au Panthéon, la Convention était précédée du Contrat social, ce « phare des législateurs ». Ce qu'il y avait de plus clair dans le livre, c'était le dogme de la souveraineté populaire. « On explique à son gré les écrits de Rousseau, rapporte un poète du temps, et l'on croit tout dit par ces grands mots c'est la volonté générale. » Les jacohins opposèrent aux droits du gouvernement le droit supérieur et inaliénable dupeuple : le gouvernement, répétaient-ils avec Jean-Jacques, était l'ouvrage et la propriété du peuple; les fonctionnaires n'étaient que les commis du peuple; les députés n'étaient que les commissaires du peuple. Or le peuple, c'était le club. Tout jacobin se regarda comme membre du souverain, et Chalier disait aux clubistes de Lyon, comme BiHaud-Varennes aux égorgeurs de Paris : « Vous êtes rois et plus que rois; ne sentezvous pas la souveraineté qui circule dans vos veines? » Ainsi se firent les coups de force. Au nom des doctrines de Rousseau, les jacobins accusèrent l'Assemblée d'usurpations : elle leur manquait de respect, elle se jouait de la majesté nationale. « Comme l'a dit Jean-Jacques, s'exprimait un orateur du faubourg Saint-Antoine à la veille du 20 Juin, lorsque les représentants repoussent la voix des représentés, ceux-ci ne dépendent plus que de leur propre volonté. » Ainsi furent excusés les meurtres, les jacqueries ; le peuple avait « légitimé l'insurrection ». Ainsi furent absous les massacres de Septembre : « Quand une société ou la majorité veut

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une chose, elle est juste ; la minorité est toujours coupable, eût-elle raison moralement ». Et lorsque Louis XVI monta sur l'échafaud, « la nation, disaiton, a-t-elle pu le juger, l'exécuter? La nation peut tout chez elle. » Le programme entier des jacobins est tiré du Contrat social. Suivant eux, ce que l'individu possède est une portion de la chose publique, et il n'en jouit que par octroi; l'État est l'universel propriétaire et met sa main sur tout. Qu'importent les protestations ? « Quiconque refusera d'obéir à la volonté générale, lisait-on dans le Contrat social, y sera contraint par tout le corps ; on le forcera d'être libre. »

La doctrine du Contrat social a donc consacré les violences de la Révolution. Mais Rousseau n'eût-il pas renié ceux qui se disaient ses disciples?

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