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Quelques conférences faites dans le Val de Travers ont été le point de départ de ce travail, et Von en reconnaîtra V origine populaire. Je ne puis le regretter; il ne faut pas renier son berceau, surtout lorsqu'il y aurait de l'ingratitude à le faire. Cette étude a pour appui et pour justification, autant que pour cause, le souvenir encore trés-vif du passage de Rousseau dans la vallée et les traditions qui s'y rapportent.
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tJ.-xI. ROUSSEAU
Il y a cent ans, les habitants du Val de Travers voyaient passer dans leurs villages, ou le long des bois, un promeneur infatigable et bizarre. Il était presque toujours seul et fuyait la compagnie. Son costume rappelait ces marchands d'Arménie, qui de loin en loin apportent en Europe les parfums de leur pays, et faisait songer à quelque sage de l'Inde, par hasard égaré dans les montagnes du Jura.
Chacun connaissait, au moins de vue, ce personnage étrange, et cependant sa rencontre ne laissait personne indifférent. Ceux-ci le saluaient avec un respect curieux et profond; ceux-là, fronçant le sourcil, ne pouvaient retenir un mot de colère et de haine. Lui-même assure qu'il a
entendu venir à son oreille des paroles comme celles-ci : « Apporte mon fusil que je lui tire dessus, » et que parfois des pierres, lancées par des mains invisibles, tombaient derrière lui ou à ses côtés.
Chose remarquable ! Le même homme reparaissant aujourd'hui éveillerait les mêmes sentiments contraires avec la même vivacité. Il trouverait encore des admirateurs sincères et des adversaires passionnés; il entendrait encore l'écho des malédictions se mêler au murmure des éloges. La mort ne lui a point accordé le repos et l'oubli. Ses cendres, portées au Panthéon, en ont été arrachées, et son nom sans cesse attaqué, défendu, reste un drapeau de guerre.
Quel était donc ce mortel si tristement privilégié ? Un demi-dieu comme l'assurent ses disciples? Un monstre comme ses détracteurs l'affirment ?
Ni l'un ni l'autre. C'était un pauvre homme comme nous tous, « né de femme et sujet à bien des misères. »
Mais, doué d'une âme ardente, d'une imagination vive et d'une extrême « sensibilité », il a
réuni en lui bien des contrastes; ou plutôt il a été un exemplaire humain d'un relief extraordinaire, un homme plus homme que les autres en tout. De sorte que, si l'on ne considère qu'une face de cette médaille si profondément creusée, on peut la louer ou la critiquer avec la môme apparence de raison. Cette individualité étonnante s'appelait Jean-Jacques Rousseau.
Or, Rousseau ne fut pas seulement un homme <c sensible » et par conséquent malheureux, il n'eut pas seulement le don de penser et de concevoir fortement, il sut persuader, émouvoir, charmer, instruire; il fut un grand écrivain. Sous ce rapport, plus de divergence ni d'opposition. Ses ouvrages, toujours étudiés, inépuisable sujet de controverse quant au fond, demeurent pour la forme un des plus admirables modèles de l'art d'écrire et de l'éloquence française.
Nos ancêtres les connaissaient peu, je suppose. Ils les jugeaient de confiance, d'après le bruit public et selon ce qu'ils en avaient entendu dire, condamnant ou approuvant sans prendre la peine de vérifier l'équité de cet arrêt. Ne les blâmons pas; nous faisons de même. Suivant le hasard de la naissance, de l'éducation, du milieu où le sort
nous a placés, nous sommes tournés d'un seul côté, et la plupart de nos opinions sont comme fatalement arrêtées d'avance. Avant d'avoir lu une ligne de Rousseau, nous le détestons ou nous l'aimons, et le goût le plus sincère de la vérité, de la justice, ne suffit pas toujours à détruire ces premières préventions. Souvent même on semble craindre d'être éclairé. Mais il ne s'agit ici ni des doctrines, ni des livres du philosophe. Je veux simplement le suivre pas à pas, et de près, pendant les trois années de son séjour au Val de Travers.
Jean-Jac(:jues Rousseau arriva à Motiers le 10 juillet 1762. Ce n'était pas la première fois qu'il visitait ce pays. Dans sa jeunesse il passa un hiver à Neuchâtel comme maître de musique, et s'y trouva bien : « Ma vie était assez douce, dit-il; un homme raisonnable eût pu s'en contenter. Les dimanches où j'étais libre, j'allais courir les campagnes et les bois des environs, toujours errant, rêvant, soupirant, et quand j'étais une fois sorti de la ville, je n'y rentrais que le soir. »