PREMIER SÉJOUR A NEUCHATEL
Malgré la saison, le jeune professeur poussait quelquefois, semble-t-il , ses promenades assez loin. Dans sa lettre à d'Alembert, sur les spectacles, datée de Montmorency, le 20 mars 1758, on trouve une description émue et charmante des montagnes et des montag?îons neuchâtelois. Tous les traits de ce tableau sont pris sur nature et s'appliquent si bien aux plateaux supérieurs du Jura qu'on ne peut pas douter que Rousseau les ait visités.
« Je me souviens d'avoir vu aux environs de Neuchâtel ' un spectacle assez agréable et peut-être unique sur la terre, une montagne entière couverte d'habitations dont chacune fait le centre des terres qui en dépendent, de sorte que ces maisons à distances aussi égales que les fortunes des propriétaires, offrent à la fois aux nombreux habitants de cette montagne le recueillement de la retraite et les douceurs de la société. Ces heureux paysans, tous à leur aise, francs de taille, d'impôts, de subdélégués, de corvées, cultivent avec tout le soin possible des biens dont le produit est pour eux, et emploient le loisir que cette culture leur laisse à faire mille ouvrages de leurs mains et à mettre à profit le génie inventif que leur donna la nature. L'hiver surtout, temps où la hauteur des neiges leur ôte une communication facile, chacun renfermé bien chau-
' Les hautes vallées si exactement peintes par Jean-Jacques ne sont pas précisément les environs de Neuchâtel, — mais quand on écrit à cent lieues de là, après trente ans, il est permis de rapprocher les distances.
dément, avec sa nombreuse famille dans sa jolie et propre maison de bois qu'il a bâtie lui-même, s'occupe de mille travaux amusants, qui chassent l'ennui de son asile
et ajoutent à son bien-être
» Il leur reste encore du loisir pour inventer et faire mille instruments divers, d'acier, de bois, de carton, qu'ils vendent aux étrangers, dont plusieurs même vont jusqu'à Paris, entr'autres ces petites horloges de bois qu'on y voit depuis quelques années. Ils en font aussi de fer, ils font même des montres; et, ce qui paraît incroyable, chacun réunit à lui seul toutes les professions diverses dans lesquelles se subdivise l'horlogerie, et fait tous ses outils lui-même. Ce n'est pas tout : ils ont des livres utiles et sont passablement instruits; ils raisonnent sensément de toutes choses et de plusieurs avec esprit. Ils font des aimans, des syphons, des lunettes, des pompes, des baromètres, des chambres noires ; leurs tapisseries sont des multitudes d'instruments de toute espèce; vous prendriez le poêle d'un paysan pour un atelier de mécanique et pour un cabinet de physique expérimentale.
» Je ne pouvais non plus me lasser de parcourir
ces charmantes demeures que les habitants de m'y témoigner la plus franche hospitalité. Malheureusement j'étais jeune.... Je me souviens seulement que j'admirais sans cesse en ces hommes singuliers un mélange étonnant de finesse et de simplicité qu'on croirait presque incompatibles et que je n'ai plus observé nulle part. »
Rousseau ajoute, ce qui étonne après tous ces
détails :
« Du reste je n'ai rien retenu de leurs mœurs, de leur société, de leur caractère. Aujourd'hui que j'y porterais
d'autres yeux, faut-il ne revoir plus cet heureux pays ! Hélas ! il est sur la route du mien ! . . . »
Jean-Jacques l'a revu, ce pays, et en effet avec d'autres yeux, des yeux moins indulgents et pour cela peut-être moins équitables. Si l'éloge dans la lettre à d'Alembert, pour le besoin de sa cause et par le prisme d'un souvenir lointain, embellit un peu la réalité, il est permis de croire exagérées aussi les critiques que le philosophe, aigri, persécuté,, nous a lancées plus tard. Le modèle était le même, le peintre avait changé. Que dirait-il s'il voyait aujourd'hui réalisée la supposition impossible qu'il faisait alors d'un théâtre sur cette montagne, au milieu de ces populations industrieuses et simples ?
Il me semble l'entendre. « Vous voyez bien, s'écrierait-il, tout ce que j'ai prédit est arrivé. On a fait l'hiver des chemins dans la neige, on a pavé les rues, et Dieu me pardonne ! on y a mis des lanternes. Les dépenses publiques ont augmenté, partant les impôts. Le luxe a suivi la môme progression. On joue des comédies. Les femmes des montagnons allant d'abord pour voir, ensuite pour être vues, veulent être parées et veulent l'être avec distinction, suivant les classes et les
rangs. On travaille moins, on dépense plus. Quant aux effets moraux du spectacle et aux autres inconvénients dont j'ai parlé, il n'en manque pas un. Toutes mes prévisions sont confirmées. Braves montagnons, que nem'avezvous écouté ? »
Le pouvions-nous, ô maître? Pour rester ce que nous étions, il aurait fallu d'abord suspendre le cours du temps.
Notre industrie s'est développée, et en se développant a amené de nouvelles conditions et des nécessités nouvelles. Nos villages sont devenus des villes et nos campagnards des citadins. Ce n'est pas le théâtre qui a produit ce changement ; il en a été l'effet, non la cause. En ne le créant pas ou en le supprimant , on ne modifierait en rien nos mœurs et l'état de la société.
Ni l'homme ni l'humanité ne peuvent arrêter leurs destinées et, même quand ils sont bien, il faut qu'ils changent. Rousseau l'a prouvé toute sa vie. Il quitta Neuchâtel sans raison, pour courir le monde avec un aventurier qu'il rencontra dans un cabaret de Boudry. Ni lui, ni personne en ce moment n'aurait pu prévoir qu'on le verrait fugitif, malheureux, mais célèbre et chargé d'au-