LETTRE DE M. MARTINET
Martinet crut devoir s'en plaindre au pasteur lui-même et en faire un rapport au Conseild'État.
Ces pièces jettent un jour si vif sur cette lamentable histoire, que je ne puis mieux faire que de les reproduire, malgré leur longueur. Aucun récit ne les pourrait suppléer. Voici d'abord la lettre du châtelain ^ :
« Je ne dois pas vous dissimuler que le sermon, aussi bien que le catéchisme que vous fîtes dimanche dernier m'ont paru à plusieurs égards si opposés aux engagements que vous avez pris en mai dernier entre les mains de M. le châtelain du Landeron, que je n'ai pu qu'en être infiniment surpris. Aussi, monsieur, veux-je aujourd'hui en témoigner mon étonnement, qui même devient extrême, à mesure que j'apprends, par un bruit qui se répand dans ce lieu, que vous vous proposez de faire un sermon dans lequel vous voulez prendre congé de votre troupeau, ce qui ne pourrait de moins que d'augmenter la fermentation et l'aigreur de certains esprits, et les exciter à de nouveaux désordres à l'égard de M. Rousseau, qui est cependant sous la protection de S. M., et par cela même sous celle du gouvernement, désordres qui n'avaient point eu lieu avant le mois de mai; sous quel prétexte donc en veut-on à M. Rousseau? Son affaire n'a-t-elle pas été terminée aux fêtes de Pentecôte, par une délibération du consistoire, passée à la pluralité des suffrages et dans un
ï Châtelain, premier magistrat du district, à la fois administrateur et chef de la justice.
jour solennel? Si vous pesez, monsieur, ces considérations et diverses autres qui se présentent naturellement et méritent toutes une très sérieuse attention de votre part, ce que je viens de vous représenter vous engagera sans doute à ne rien dire publiquement ou en particulier qui ait quelque analogie, soit directe soit indirecte, avec le cas de M. Rousseau. Le gouvernement, à qui je ne puis me dispenser de faire mon rapport de ce qui est arrivé, de même que des enquêtes que je vais ouvrir dès aujourd'hui pour découvrir les auteurs des menaces et voies de fait commises à l'occasion de M. Rousseau, aura certainement les yeux ouverts sur tout ce qui sera arrivé, afin d'y pourvoir suivant sa sagesse ordinaire et l'autorité qu'il a en main. »
Lisons maintenant la réponse très-aigre de monsieur le pasteur :
« Monsieur,
)) Il est assurément bien fâcheux pour moi que tout ce que je puis dire ou faire soit mal interprété et ce n'est pas dès à présent que je m'en aperçois, mais j'ai par devers moi le témoignage de ma conscience qui me tranquillise, et je ne sache pas que j'aie rien à me reprocher sur ce qui fait les divers objets de la lettre que vous m'avez adressée. Je vious avoue que je suis à ignorer encore ce qui aura pu vous faire peine dans mon sermon et dans mon catéchisme de dimanche. Je n'ai rien dit que je n'aie dit en vingt occasions, il y a six, dix, quinze, vingt ans, et si l'on croit que j'aie en vue ou celui-ci ou celui-là l'on me fait certainement bien tort. Je dois connaître les règles du zèle, de la prudence et de la charité, et je sais aussi les pratiquer comme je l'ai fait dernièrement dans ma réponse à la lettre calomnieuse de Goa, mais enfin je suis obligé de prêcher
l'évangile et d'édifier mon troupeau par mon état, par mon devoir et par mon serment, et si chacun de mes sermons doit passer par la censure autant vaut-il que je me taise désormais, et je ne pense pas qu'un homme d'honneur et qu'un ministre de la religion veuille et puisse s'astreindre à une pareille gêne, puisqu'un véritable pasteur ne doit prêcher que la Parole de Dieu et ne doit avoir d'autre but que l'instruction et l'édification de son troupeau, et si malheureusement l'on interprète mal ce qu'il dit, c'est un scandale pris et non donné.
)) Quand monsieur le châtelain du Landeron, mon bon parent et mon bon ami, me parla en mai dernier de quelques sermons que l'on avait rapporté au Conseil que j'avais faits, à l'occasion desquels l'on m'attribuait bien des choses que je n'avais point dites ou des vues que je n'avais point, il prit de là occasion d'ajouter que l'on s'attendait que je ne personnaliserais point : « J'en suis incapable, lui dis-je, » et vous pouvez le déclarer de ma part, cependant, l'on » ne m'empêchera pas, je pense, de prêcher l'Évangile. »
» Que si l'on trouve dans mes sermons ce que je ne veux point dire, il faut avouer que je suis bien à plaindre et je vous proteste en toute vérité et en rondeur de conscience que je n'ai aucun dessein particulier. Je traite mes matières comme elles se présentent. Il y a longtemps que vous êtes à Motiers, vous savez ma façon de prêcher.
» Je m'occupe si peu de M. Rousseau que je désirerais voir de toute mon âme que tout le monde le laissât aussi tranquille que moi ; je suis si charmé que son affaire soit finie qu'il me semble que je suis déchargé d'un pesant fardeau. Je ne communique et sors si peu que je ne me mets absolument point en peine de tout ce qui passe dans le public et mon plus grand désir sera toujours que l'on ne me parle jamais ni de M. Rousseau ni de ce qui le con-
cerne; j'ai tant d'autres affaires plus utiles et plus intéressantes pour moi que celles de M. Rousseau que je ne veux ni ne puis perdre mon temps à y penser. Si le peuple manque à son égard, j'en suis mortifié, ce pourrait bien être l'effet du libelle calomnieux de Goa contre son pasteur, mais je ne pense pas que personne fût assez téméraire pour me rien supputer à ce sujet, l'on doit laisser chacun en repos, vous connaissez votre devoir et rien de mieux que de réprimer ceux qui, par pétulance, troublent la société. Il est aisé de comprendre que comme ministre de paix, je dois désirer et procurer la paix, si les partisans de M. Rousseau se taisaient, je ne doute pas que le peuple ne se tût aussi; quant .' moi, je n'ai rompu le silence que pour défendre mon honneur outragé dans la lettre de Goa. L'on se plaît si fort à débiter mille choses que je ne suis surpris que l'on m'ait prêté le dessein de faire wt sermon dans lequel je dois prendre congé de moif troupeau,. Il est vrai que j'ai dit et je vous le dis à vous-même, monsieur, que si les troubles continuent et si je ne puis exercer mon ministère tranquillement, sans amertume et en la crainte du Seigneur, je serai contraint, malgré l'attachement que j'ai pour mon église et celui qu'elle me porte, de la quitter, parti qui serait alors le seul qui convînt à mon repos et que sans doute je puis prendre par ma qualité d'homme libre et de citoyen. Je vous abandonne ma lettre, monsieur, vous en ferez l'usage qu'il vous plaira. »
M. le châtelain, comme il l'annonçait et comme c'était son devoir, ne manqua pas de communiquer cette correspondance au Conseil d'État, et de lui adresser le rapport suivant, daté ' du 7 septembre :
« Le Conseil sera sans doute surpris d'apprendre que M. le pasteur de Motiers, au mépris de l'engagement qu'il avait pris en mai dernier entre les mains de M. le châtelain du Landeron, ait dès lors, de temps à autre et notamment dans le sermon et catéchisme de dimanche dernier, affecté de s'exhaler et de s'évaporer en invectives, relativement à l'affaire de Rousseau, et cela d'une manière si vive et si marquée, que nombre de perso^mes en ont été véritablement scandalisées et que ses prédications de ce jour-là, loin d'être telles que la fête l'exigeait, furent, à les bien prendre, des déclamations continuelles, remplies de traits si frappants et si caractérisés que ses auditeurs les plus idiots s'aperçurent aisément qu'il avait envie de rendre odieux à son troupeau, non-seulement M. Rousseau, mais aussi tous ceux qu'il envisageait comme ses protecteurs. Faut-il être étonné dès là, si la nuit du dimanche l'on eut la témérité de jeter, à minuit, des pierres contre les fenêtres d'un appartement de M. Rousseau , où couchait pour lors la marquise de Verdelin, si, la nuit du lundi, l'on arracha de vive force et l'on enleva le banc qui est devant la maison et que l'on a porté dans une possession voisine, si enfin mardi après midi, M. Rousseau, traversant le pré de Chaux, fut insulté par plusieurs faucheurs, dont l'un d'eux cria même qu'on allât chercher un fusil pour tirer dessus, ce qui heureusement ne fut pas exécuté. Aussitôt que j'ai été informé de tous ces désordres, je crus devoir écrire à monsieur le professeur la lettre ci-incluse en copie Sub. Litt. A. , à laquelle il me répondit par celle-ci jointe en copie Sub. Litt. B.; on remarquera dans celle-ci le peu de cas qu'il fait de mes avertissements, et j'ai tout lieu de croire par le ton et quelques réflexions indécentes dont elle est parsemée, qu'il est dans l'intention de continuer de prêcher dans le même goût et plus aigre-
ment peut-être encore, surtout le jour du Jeûne, à moins que le gouvernement ne l'en empêche par des moyens assez efficaces, pour le contraindre à n'annoncer que le pur et seul évangile, et à se contenir dans les bornes de son pastorat, uniquement destiné à édifier son église et tous les membres qui la composent.
» J'observerai ensuite que les enquêtes que j'ouvris avant-hier pour découvrir les auteurs des violences et tumultes faits à l'égard de M. Rousseau jusqu'à ce jour-là, n'ont produit aucun effet, les témoins qui y ont déposé n'ayant pas jugé à propos de rien dire, quelque effort que j'aie fait pour les engager à parler vrai.
» Enfin, depuis que j'ai eu écrit mon rapport, il est arrivé cette nuit un désordre et des violences dont peut-être il y a peu d'exemples dans ce pays, surtout au centre du village; on a voulu forcer les portes de M. Rousseau, on a, pour ainsi dire, enfoncé les fenêtres de sa cuisine, et il y a toute apparence que si dans ce moment il s'était laissé voir aux scélérats qui ont commis ces voies de fait, sa personne eût été en très grand danger; c'est ce que l'on verra dans le détail par les enquêtes aussi bien que par ma relation- dont elles sont précédées ' . »
^ Les rapports du châtelain du Val de Travers, M, Martinet, ont d'autant plus d'autorité que ce magistrat ne paraît pas avoir témoigné beaucoup de sympathie à Rousseau, comme le prouve la lettre que ce dernier lui adressait en 1765 (probablement à l'occasion de son départ ou dans un de ces moments où il se croyait prêt à mourir).
« Vous ne m'aimez point, monsieur, je le sais ; mais moi je vous estime; je sais que vous êtes un homme juste et raisonnable, cela me suffit pour laisser en toute confiance M"* Levasseur sous votre protection. Elle en est digne; elle est connue et bien voulue de ce qu'il y a de plus grand en France ; tout le monde approuvera ce-
Immédiatement le Conseil d'État réclama de M. de Montmolin le texte de son sermon, et donna de nouveaux ordres pour assurer la tranquillité de M. Rousseau, promettant 50 écus à qui dénoncerait les coupables. Mais il ne fut pas plus obéi d'un côté que de l'autre. Le ministre prétendit avoir improvisé son discours, et il en remit le canevas, avec un certificat du diacre Imer, déclarant que c'était lui qui devait prêcher ce jour-là, et qu'il n'avait pu avertir M. le pasteur de l'impossibilité où il se trouvait de monter en chaire que le samedi soir à 8 heures. Et quant aux ordres de protéger sérieusement Rousseau, ils arrivaient trop tard. Poussé à bout, menacé, poursuivi, presque- lapidé, le malheureux Jean- Jacques était parti.
Chacun a lu dans les Confessîms le récit dra-
que vous aurez fait pour elle et mylord Mareschal, en particulier, vous en saura gré. Voilà bien des raisons qui me rassurent contre l'elTet d'un peu de froideur entre nous. Je vous fais remettre un testament qui peut n'avoir pas toutes les formalités requises; mais s'il ne contient rien que de raisonnable et de juste, pourquoi le casserait -on? Je me fie bien encore à votre intégrité dans ce point. Adieu, monsieur, je pars pour la patrie des âmes justes. J'espère y trouver peu d'évêques et de gens d'église, mais beaucoup d'hommes comme vous et moi. Quand vous y viendrez à votre tour, vous arriverez en pays de connaissance. Adieu donc de rechef, monsieur, au revoir. »
matique de ce dénouement. Je ne puis cependant me dispenser de le copier ici.
« Depuis le départ de Mn^e de Verdelin, la fermentation devenait plus vive; et malgré les rescrits réitérés du roi, malgré les ordres fréquents du Conseil d'Etat, malgré les soins du châtelain et des magistrats du lieu, le peuple me regardant tout de bon comme l'antechrist, et voyant toutes les clameurs inutiles, parut enfin vouloir en venir aux voies de fait; déjà dans les chemins les cailloux commençaient à rouler auprès de moi, lancés cependant encore d'un peu trop loin pour pouvoir m'atteindre. Enfin, la nuit de la foire de Motiers, qui est au commencement de septembre, je fus attaqué dans ma demeure, de manière à mettre en danger la vie de ceux qui l'habitaient.
» A minuit j'entendis un grand bruit dans la galerie qui régnait sur le devant de la maison. Une grêle de cailloux lancés contre la fenêtre et la portç qui donnaient sur cette galerie, y tombèrent avec tant de fracas que mon chien, qui couchait dans la galerie et qui avait commencé par aboyer, se tut de frayeur et se sauva dans un recoin, rongeant et grattant les planches pour tâcher de fuir. Je me lève au bruit ; j'allais sortir de ma chambre pour passer dans la cuisine, quand un caillou lancé d'une main vigoureuse traversa la cuisine après en avoir cassé la fenêtre, vint ouvrir la porte de ma chambre et tomber au pied de mon lit; de sorte que si je m'étais pressé d'une seconde, j'avais le caillou dans l'estomac. Je jugeai que le bruit avait été fait pour m'attirer et le caillou lancé pour m'accueillir à ma sortie. Je saute dans la cuisine. Je trouve Thérèse qui s'était aussi levée et qui, toute tremblante, accourait à moi. Nous nous rangeons contre un mur, hors de la direction de la fenêtre, pour éviter l'atteinte des pierres
et délibérer sur ce que nous avions à faire, car sortir pour appeler du secours était le moyen de nous faire assommer. Heureusement la servante d'un vieux bonhomme qui logeait au-dessous de moi se leva au bruit et courut appeler M. le châtelain, dont nous étions porte à porte. Il saute de son lit, prend sa robe de chambre à la hâte et vient à l'instant avec la garde, qui, à cause de la foire, faisait la ronde cette nuit-là, et se trouva tout à portée. Le châtelain vit le dégât avec un tel effroi qu'il en pâlit, et à la vue des cailloux dont la galerie était pleine, il s'écria : « Mon Dieu ! c'est une carrière ! » En visitant le bas, on trouva que la porte d'une petite cour avait été forcée et qu'on avait tenté de pénétrer dans la maison par la galerie....
» Le lendemain, le colonel de Pury, le procureur-général Meuron, le châtelain Martinet, le receveur Guyenet, le trésorier d'Yvernois et son père, en un mot, tout ce qu'il y avait de gens distingués dans le pays, vinrent me voir, et réunir leurs sollicitations pour m' engager à céder à l'orage et à sortir, au moins pour un temps, d'une paroisse où je ne pouvais plus vivre en sûreté, ni avec honneur. »
Une relation si précise ne semble permettre ni objection, ni doute. On l'a contestée cependant. Il y a même à ce sujet une espèce de tradition. Rousseau a été la victime d'une comédie assez médiocre, transformée ensuite par son imagination en une lapidation en règle, et à laquelle rien n'a manqué, qu'un peu de hasard, pour réussir. Thérèse était l'âme du complot;