LETTRE DE M. PETITPIERRE
dont je ne sais à peu près rien si ce n'est qu'elle a été baptisée à Neuchâtel le 5 décembre 1730 sous le nom de Anne-Marie, tandis que Marie-Isabelle Tavait été le 20 décembre 1729. Isabelle était donc l'aînée, malgré l'assertion de J.-J., mais cette erreur pouvait provenir de ce fait que le mariage d'Anne-Marie fut antérieur à celui d'Isabelle.
» On verrait aussi si l'on peut faire remonter les lacets plus haut que le mariage d'Isabelle. J'en doute fort, surtout après ce renseignement que je trouve dans des notes de Mme Vaucher-Guyenet :
« Elle (M'ie Isabelle), reçut en cadeau, le jour de sa noce » ses premiers lacets, VHéloïse, superbe reliure, et une lettre » charmante. «
» Hélas! qu'est devenue cette superbe Héloïse?
)) La seconde lettre, telle qu'elle a été publiée en 18 19, a-t-elle aussi une valeur absolue en faveur de votre opinion, c'est-à-dire sa destination à M^ic Isabelle ?
» Ce nom n'a-t-il pas été introduit par l'éditeur sur la foi des Confessions qui n'en indiquent pas d'autre? En présence de la lettre originale ou de la copie exacte, n'aurait-il pas, avec ses autres fatales corrections, illustré le tout, dans la partie de la lettre la plus modifiée, par ce doux : chère Isabelle, qui donnait plus d'intimité et de vérité?
)) Quant à l'attribution de la lettre faite à M^e Galley, c'est une de ces nombreuses inadvertances, bévues ou inventions qui se rencontrent si souvent dans les éditions de Rousseau et dans Rousseau lui-même.
» Qui sait si Rousseau, en écrivant son paragraphe sur
surtout à Motiers. On y lit, par exemple, des mentions comme celles-ci : Claudy Jeanrenaud, de Motiers, âgé de 100 et quelques années, a été inhumé le dimanche 17 novembre 1754. — Le 17 mars 1795, on a enterré un enfant du granger (fermier) de Pierrenod, etc., etc.
les deux demoiselles d'Ivernois, avec les deux lettres sous les yeux, ses souvenirs lointains , ses images flottantes, n'a pas écrit en toute bonne et belle intention, mais sans qu'il faille aujourd'hui trop accentuer les détails?
)) Et pourquoi dites-vous que la première lettre ne peut être que de 1762? Sa place dans la Correspondance entre août et novembre de cette année est-elle bien la bonne ?
» Les lacets étaient-ils déjà sur le métier? Peut-on les croire si vite entrepris, appris et présentables ? »
Telles sont les raisons et les objections de M. Petitpierre. Sans essayer d'y répondre, je ferai observer que Rousseau, suivant les Confessions, s'avisa de faire des lacets très peu de temps après son arrivée à Motiers et qu'il ne faut pas sans doute deux ou trois ans d'apprentissage pour réussir à ce métier, ou à cet art, si l'on veut. En tout cas, supposer que Rousseau ait pu offrir son premier lacet au bout de deux ou trois mois de travail, ne semble pas plus invraisemblable que de penser qu'il lui ait fallu deux ans entiers pour mener à bonne fin ce grand ouvrage. Ce n'est pas d'ailleurs sur ce point seulement que M. Petitpierre se trouve en contradiction avec Rousseau. Dans son opinion, ce pauvre Jean- Jacques se serait trompé deux fois : la première en copiant le billet « qui a couru le monde » dans ses lettres de 1 7 6 2 ; la seconde en déclarant l'avoir
adressé à la sœur de M'^^ Isabelle, qui n'aurait ainsi reçu de lui ni lettre ni lacet, et dans ce cas encore, l'appréciation si juste qu'il fait de l'une et l'autre lettre n'aurait plus de sens et ne s'appliquerait à rien, les deux lettres étant pour la même personne.
Le lecteur en pensera ce qu'il voudra, nous lui présentons le pour et le contre, il peut juger ce petit problème, s'il le trouve digne de son attention.
Voici dans son entier le mémoire que Rousseau avait écrit pour le prince de Conti sur la maladie de Dupeyrou à Trye, et qu'il ne paraît pas avoir envoyé. Le manuscrit recopié de sa main, avec beaucoup de soin et sans ratures, se trouve à la bibliothèque de Neuchâtel, avec tous les papiers que lui a laissés Dupeyrou.
Cette pièce devait être accompagnée de la lettre suivante :
A Trye, le 26 novembre 1767.
Monseigneur de Conti,
Tandis que je transcrivais la lettre ci-jointe d'un original trop barbouillé pour être envoyé àV. A. S., M. du
Pe}TOu, à présent grâce au ciel, parfaitement rétabli, s'est rappelé confusément des souvenirs qui ont amené une explication dans laquelle il s'est violemment récrié contre l'imputation des idées abominables qui durant la fièvre ont passé dans sa tête, et en cela je trouve qu'il a raison, n'étant pas juste d'imputer à un homme les sentiments qu'il montre tandis que son esprit est aliéné. Mais il prétend de plus que cela ne me met pas en droit de rompre le traité que nou? avons fait ensemble, et voilà sur quoi je ne suis point d'accord avec lui. Je lui ai offert de nous en rapporter à la décision de V. A., supposant qu'elle voudrait bien ne nous la pas refuser; mais il paraît craindre • l'intègre sévérité d'un grand prince en matière d'honneur, et cette crainte est déjà sa condamnation. Je ne doute pas qu'il n'y souscrive lui-même quand sa tête sera tout à fait bien remise et quand il aura pris le temps et les soins nécessaires pour tout considérer de sang troid. C'est quant à présent tout ce que je lui demande. J'aurai l'honneur de rendre compte à V. A. de la suite de cette affaire, et je ne passerai point outre sans avoir pris la liberté de la consulter. J'ose en attendant lui demander le plus profond secret sur la lettre ci-jointe; il n'y a, Monseigneur, que vous seul sur la terre à qui je puisse et veuille la confier.
A Trj^e, le 19 novembre 1767.
Pardonnez, Monseigneur, mes longues importunités. Il convient que vous sachiez ce qui se passe ici, ou du moins ce que j'en sais moi-même. Je ne ferai que narrer; je contiendrai les élans d'indignation qui m'étouffent.
V. A. S. a pu connaître dans quelles dispositions j'attendais M. Dupeyrou. Le moment où je l'embrassai me donna la plus pure et la plus vive joie que j'aiç jamais sentie, et
d'autant plus vive que j'osais à peine y compter. J'avais toujours craint qu'on n'apportât quelque obstacle à sa venue. Je connais mes ennemis, je sais ce qu'ils savent faire. Ils savaient que M. Dupeyrou était dépositaire de tous mes papiers, de tous mes secrets, de tous mes projets; ils n'ignoraient pas que celui d'aller finir mes jours avec lui était le projet favori de mon cœur; ils savaient que je ne pouvais rien ûùre sans lui. Son voyage en Hollande excitait leur attention; ils supposaient, et bien faussement, je le jure, qu'il était chargé de ma part de quelque affaire avec Rey. Tout cela me faisait présumer qu'ils ne me laisseraient pas jouir tranquillement de cet entrevue. Je ne prévoyais pas qu'au lieu d'y porter obstacle, ils sauraient en tirer parti.
Il arriva, très-affaibli d'une longue convalescence, mais passablement remis d'une attaque de goutte qu'il avait eue à Paris, laquelle n'avait pas été si bien décidée qu'à l'ordinaire et n'avait pas aussi nettement fini. En quittant les extrémités, elle avait reparu à la hanche, à l'épaule ; ■ presque en même temps il avait eu la grippe qui n'avait pas eu non plus son progrès, et qu'il avait un peu brusquée pour venir plus tôt ici. On lui avait fait prendre des bouillons préparés, du petit lait, des purgatifs, qui lui avaient affaibli l'estomac ; on lui avait fait finre dans les oreilles des injections d'esprit d'urine mêlé peut-être d'autres drogues qu'il continuait à mon insu et qui pouvaient à la longue offenser son cerveau. Il passa huit à dix jours avec moi, gai, mangeant bien, dormant bien, reprenant journellement ses forces, prenant beaucoup plus de café que je n'aurais voulu, et n'ayant d'autre incommodité que quelques légères coliques qu'il attribuait à l'eau que nous buvions, et quelques légers ressentiments de goutte auxquels il faisait peu d'attention.
Un matin j'appris qu'il avait passé une très-mauvaise nuit sans dormir, et dans des agitations continuelles; quand il vint pour déjeuner, il avait un visage de déterré; il ne pût achever sa tasse. Il nous montra sa main droite un peu enflée, et nous dit que son pied l'était aussi ; je lui trouvai de la fièvre. Il me proposa d'aller prendre l'air, espérant que cela se dissiperait; j'y consentis. A peine pouvait-il mettre un pied devant l'autre; il était d'un assoupissement si profond qu'il s'asseyait ou plutôt se laissait tomber sous chaque arbre qu'il rencontrait et s'y endormait à l'instant. Cet assoupissement m'effraya plus encore que l'abattement et la fièvre. Je le crus menacé d'une attaque d'apoplexie, et après l'avoir ramené, non sans peine, je lui fis prendre dans un grand verre d'eau une cuillerée d'eau des Carmes, dont je bus aussi pour l'encourager. La fièvre et l'assoupissement continuèrent sans autre accident ; je crus alors ainsi que lui que c'était une espèce de courbature venant de trop fortes marches, et telle que j'en avais eu quelquefois. Il resta deux jours dans cet état; après quoi le sommeil le quittaiit tout à coup, fit place à la plus opiniâtre insomnie accompagnée de continuelles agitations, durant lesquelles il s'occupait des échecs auxquels nous avions joué tout l'après-mid^ qui précéda la nuit qu'il tomba malade. Il se sentit mal à la gorge, à la tète, à l'estomac, de l'oppression. Sa main et son pied étaient désenfles, mais il sentait des douleurs dans les genoux. Je jugeai que sa goutte effarouchée par les drogues qu'il avait prises était errante et menaçait de remonter. Je le lui dis, il n'en crut rien; il soutint que tout son mal venait de sa grippe négligée. Peu d'accord sur la nature du mal, nous l'étions au moins que le traitement qu'on lui avait fait à Paris, mal à propos, avait occasionné cette rechute, et nous nous étions bien promis
de ne consulter aucun médecin. Son état, cependant, devenait pressant; il ne buvait depuis plusieurs jours que de l'eau pannée; la suffocation augmentait, je proposai la moutarde sous les pieds, il la rejeta. Je vis même que cette proposition l'indisposait, et son domestique augmentait sa répugnance en exagérant les douleurs de cette application. A force de me dire que je prenais le change sur la cause de son mal, il semblait m'accuser d'un aveuglement volontaire. Je ne compris rien à cette accusation, sinon que la fièvre le faisait extravaguer. Au défaut de la moutarde qu'il refusait, je lui fis mettre les pieds dans l'eau tiède après cela je tâchai de le faire suer, j'y parvins une fois et j'excitai souvent une moiteur salutaire. La fièvre diminua, la douleur aux genoux augmenta et il y vint un peu d'enflure; mais l'estomac souffrait toujours. Le malade commença à s'inquiéter extrêmement et d'une façon extraordinaire. Il parlait sans cesse des mauvais levains qu'il disait être dans son estomac. Ses regards, son air, ses mots entrecoupés, avaient quelque chose de si étrange que m'en alarmant enfin tout de bon je résolus d'en pénétrer le mystère. Que devins-je, quand à force de l'examiner, de le presser, de le conjurer d'expliquer son silence obstiné, je parvins à comprendre qu'il se croyait empoisonné, et par qui, mon Dieu?
J'ai toujours cru qu'il y avait des sortes de délires qui ne pouvaient jamais entrer dans la tête d'un honnête homme, fut-il devenu fou, et ce n'est pas surtout dans des têtes aussi bien organisées et vivifiées par un cœur aussi sain que j'ai toujours cru le sien, que de tels délires peuvent prendre de la consistance. Je cherchai d'abord hors de lui la source d'une opinion, où, par sa nature et ma position, l'on ne sait lequel domine, de l'atrocité, de l'absurdité, ou de l'impossibilité même, puisque M. Dupeyrou,
depuis le moment de son arrivée jusqu'à celui où il est tombé malade, n'a rien mangé ni rien bu che;: moi, quoi que ce puisse être, dont nous n'ayons bu et mangé avec lui. J'examinai plus attentivement son domestique dont le patelinage m'avait toujours déplu, et bientôt je ne doutai plus que ce ne fût lui qui tournait la tête de son maître. J'avais prévu depuis longtemps qu'on chercherait à séduire les domestiques de mon ami, pour tâcher d'intercepter par eux nos lettres et de parvenir à visiter mes papiers. Dès son arrivée je l'avais prié d'y veiller lorsqu'il serait de retour chez lui. Depuis sa maladie, les frayeurs affectées de ce garçon, son air effaré, son langage extraordinaire, sa défiance apparente, l'intimité secrète qui s'établit tout à coup entre lui et son maître peu liant d'ordinaire avec ses gens, tout m'apprit que mes premiers soupçons n'étaient que trop bien fondés. Mais comment s'y était-il pris pour fasciner à ce point la raison d'un homme sage? Que lui avait-il dit? Sur quels indices s'était-il fondé? C'est ce que je m'efforçai vainement de pénétrer. Sentant de quelle importance il était pour la guérison de mon ami de le tranquilliser, de lui ôter ses noires et folles idées, je n'épargnai rien pour l'engager à m'ouvrir son cœur, à m'expliquer la cause d'une défiance aussi extravagante, à me mettre à portée de l'en guérir, à me dire au moins nettement qu'il se défiait de moi. Je ne vis que ses dangers ; j'oubliai toute la fierté de l'amour-propre si justement indigné. Je fis parler le sentiment, la vérité, la vertu dans leur ton le plus énergique. Je le conjurai dans les plus tendres*feffusions de mon âme d'épancher la sienne avec moi. Tout fut inutile. Sourd à la plus touchante voix du sentiment et de l'amitié, il ne me fit que des réponses obscures, équivoques, trompeuses, faussement négatives et que démentaient ses regards et son air. Dupeyrou est fioid et concentré; je le savais et ne
l'en estimais pas moins; je le croyais au fond très sensible. Je me trompais ; puisqu'il ne fut point ému de mes angoisses, il ne le sera jamais de rien. Hors d'état de percer par là le mystère, je tentai de sonder le valet. Je lui dis quelques mots assez cLiirs, qu'il feignit de ne pas entendre ; j'y revins en examinant sa contenance, il ne sourcilla pas ; je crus voir dans ses yeux cette imperturbable assurance des scélérats qui ressemble à la simplicité de l'innocence, et, gémissant de douleur, je me vis forcé de renoncer à percer ce ténébreux mystère. Je résolus alors de faire appeler un médecin, et j'en prévins le malade qui continua de s'y opposer, craignant extrêmement d'être subjugué et drogué ; mais comme il le fallait absolument, j'insistai, promettant de ne laisser faire que ce qu'il approuverait lui-même, et par un billet que je lui montrai, je demandai moins le médecin qui raisonnait le mieux, que celui qui entendait le mieux raison. Le médecin ne put venir que le lendemain matin. Il ne le trouva pas si mal qu'il croyait l'être, et que son laquais le disait partout. Je lui détaillai tout ce ,que je crus nécessaire pour le mettre au fait du tempérament et de l'état présent du malade, et je n'oubliai pas de lui dire qu'il croyait que des levains vénéneux étaient la cause de son mal. Il l'examina soigneusement, le questionna, palpa les parties souffrantes, décida que son mal n'était autre chose qu'une goutte remontée, et en conséquence ordonna l'application de la moutarde, pour laquelle j'avais vainement insisté. La moutarde commença à opérer, les pieds enflèrent, la fièvre baissa encore, mais la faiblesse augmenta au point d'alarmer presque le médecin. Le malade, toujours préoccupé de ses noires idées, et sentant le siège de son mal dans l'estomac, laissait avec un sourire moqueur appliquer et renouveler la moutarde ; mais il ne cessait de dire qu'on prenait le change et me demanda dei
fomentations sur l'estomac. Je le dis au médecin, ajoutant qu'en effet si l'on pouvait renforcer l'estomac, pour en chasser l'humeur, tandis qu'on l'attirait aux pieds, l'effet m'en paraissait devoir être plus sûr et plus prompt. Le médecin goûta cet avis, mais au lieu d'un topique que demandait le malade, il ordonna une potion cordiale et antispasmodique qu'on apporta quelque temps après.
J'étais alors seul avec le malade, ayant envoyé coucher son domestique qui avait passé la nuit auprès de lui. La potion devait être distribuée en plusieurs prises, je voulus moi-même les lui donner. La couleur en était grise, un peu noirâtre, et le blanc de la tasse faisant paraître la liqueur encore plus noire, cette couleur le frappa extrêmement. Il me dit en me fixant et prenant la tasse : Je la prends avec bien de la confiance. Je vis à son air combien il mentait. Ce regard me déchira : mon âme à la fois navrée, indignée et élevée était prête à s'enflammer. Je me contins ; mais sentant l'horreur de mon sort et la noblesse de mon rôle, je me vis à la place du médecin Philippe, et je lui dis d'un ton qui seul l'eût désabusé s'il avait su lire : Oui, mon excellent ami, ayez la confiance d'Alexandre, et je vous promets que vous en aurez le succès. Il but; malheureusement, il se trouva de la poudre précipitée au fond de la tasse; l'aspect de cette poudre acheva de l'effaroucher. Je le pressai de tout boire, il le fit, se laissa tomber sur son chevet et s'endormit à l'instant.
Daignez, Monseigneur, vous mettre un moment à ma place et juger de mon état. Assis à son chevet, plus mourant que lui, je n'otais pas les yeux de dessus son visage. Je comptais les battements de son pouls, les reprises de sa respiration, les secondes que durait son sommeil. Il dormit ou parut dormir longtemps, et c'était la première fois depuis son insomnie. Je ne savais si je devais me féliciter
OU m'efîrayer de ce long somme. Je saisis des moments de réveil pour lui faire prendre les autres prises à leur heure ; il les prenait et s'assoupissait de nouveau. Il y avait dans la potion des gouttes anodynes d'Hoffmann, mais j'étais sûr de la dose. Le malade prit successivement à peu près tout et continua de sommeiller. Le médecin vint le soir et le trouva beaucoup mieux. J'en jugeais de même. Il s'obstina à se trouver beaucoup plus mal et son domestique parlait comme lui. Enfin l'air de désespoir que je vis autour de moi, les mots cruels et entrecoupés du maître, les accablantes exclamations du valet me troublèrent et l'emportèrent sur la certitude que me donnaient son visage et son pouls de son meilleur état. L'effroi, le frémissement, la douleur de perdre en lui tout ce qui m'attachait encore à la vie, les terribles circonstances de cette perte, tout cela me tourna la tête et me mit tout à fait hors de moi. Je me précipitai sur mon ami, collant mon visage sur le sien, l'inondant de mes pleurs, et poussant des cris à demi étouffés. Je ne sais ce que je lui dis dans mon transport; mais je sais très certainement que le plus ardent de mes vœux était de pouvoir expirer à l'instant même. Quel effet, croiriez-vous, monseigneur, que fit tout cela sur son esprit rampant et préoccupé? Le barbare m'osa reprocher que je choisissais l'instant de sa plus grande faiblesse pour lui donner une commotion qui l'achevât. Cette indignité fit enfin l'effet que tout le reste n'avait pu faire. En ce moment je sentis toute mon estime, tout mon attachement, toute ma tendresse pour lui s'éteindre jusqu'à la dernière étincelle; dès lors je ne l'ai plus regardé que comme une âme basse et mon cœur ne se sent pour lui que les sentiments qu'il lui doit. Je n'avais jusqu'alors pensé qu'à lui, dès lors je ne pensai plus qu'à moi. J'ai fait depuis tout par devoir, par humanité, par vertu, rien par
amitié, et sans me relâcher en rien, j'ai vu cet homme injuste et dur, insensible à mes infatigables soins, à ceux de ma sœur, aux alarmes, aux angoisses, aux embarras de toute espèce dont deux personnes seules sont surchargées par le maître et par le valet, s'exempter de toute sensibilité, de toute attention, de toute reconnaissance par une opinion non moins extravagante qu'horrible, qui ne saurait même être sincère et que l'ingratitude seule a 'pu nourrir en lui, pour se dispenser de sentir qu'il me doit la vie.
Plein de tout ce qui venait de se passer, et toujours plus effrayé du manège du valet, qui semblait n'attendre à chaque instant que le dernier soupir de son maître, j'en vins dans ma terreur jusqu'à craindre que ce malheureux ne commît lui-môme le crime qu'il semblait vouloir m'inputer, et ce noir soupçon prit tout à coup une si grande force, que je résolus de rester toujours auprès du malade et de veiller sur tout ce qu'il lui ferait prendre. Je restai jusqu'à minuit dans sa chambre, persistant dans cette résolution et l'exécutant.
Cependant je ne tardai pas à sentir mon injustice et à en rougir. Convaincu que cet homme est un fourbe, mais non pas un empoisonneur, je me reprocherai toujours d'avoir pu soupçonner un valet d'un forfait abominable dont mon ami n'a pas craint d'accuser dans son cœur son ami. Tandis que ces cruelles idées me tourmentaient, ce valet, quoique persuadé, à ce qu'il disait, que le malade allait mourir, ne laissait pas d'écrire à Paris à son camarade, de lui envoyer par le carrosse qui devait arriver dans six jours du linge et des hardes pour leur maître, et, bien inquiet de savoir ses papiers chez son baigneur quoique bien enfermés dans ses tiroirs dans sa chambre •et gardés par l'autre laquais, il balançait à lui envoyer les clefs de ces tiroirs à l'insu dejeur maître pour prendre
ces papiers et les transporter chez un ami. Il me tint làdessus les propos les plus singuliers, cherchant à me faire approuver cette expédition, ce que je me gardai de faire. Je crus voir que ces deux drôles auraient bien voulu visiter les papiers de leur maître selon les instructions de ceux qui les employaient. Ne pouvant rien obtenir de moi, il prit son parti de lui-même et j'ai su qu'il écrivait à son camarade de transporter les papiers, sans dire comment ; ce que celui-ci n'osa faire au moyen d'une fracture, l'autre n'ayant osé envoyer les clefs. J'ai jugé de ce qu'il écrivait à mon égard par ce qui est arrivé dans la suite. C'est tout ce que j'en puis savoir.
La continuation de l'assoupissement vrai ou affecté du malade fut telle que je pris la précaution de m'emparer de la phiole où était le reste de la potion ; je la cachetai de son cachet; j'en fis autant d'une petite phiole de liqueur anodyne, qui était aussi là, et après avoir dit au valet de mettre le cachet dans sa poche, j'emportai chez moi les deux phioles. Quelques heures après le valet vint me redemander la liqueur anodyne, disant que son maître était agité et ne pouvait dormir. Je la refusai; je lui dis qu'après un si long assoupissement je ne voyais pas que le sommeil fût pour lui une chose si pressée et qu'il fallait attendre le médecin.
Je passai la nuit à délibérer sur ce que j'avais à faire et sur ce que je me devais en pareille occasion. Je commençai à chercher un papier cacheté qu'il m'avait envoyé en Angleterre pour sûreté de ses engagements en cas de mort. Sur le dos de ce papier que je n'avais point ouvert j'écrivis et signai une déclaration que je renonçais à toute part dans les biens de M. Dupeyrou à quelque titre que ce fût et que je me déclarais le dernier des infâmes si j'en acceptais jamais rien. Je vouhùs lui envover ce papier sur
le champ. Mademoiselle Renou me représenta qu'il m'accuserait encore d'avoir voulu lui donner le dernier coup par cet envoi. J'attendis le matin, qu'il était plus calme. La certitude seule .qu'il n'était point en danger me permit ce court délai; car je n'aurais pu supporter qu'il n'eût pas de son vivant la preuve de la fausseté des indignes vues qu'il avait la bassesse de me prêter. Ma sœur lui ayant porté le papier, me rapporta qu'en le rece^^ant il lui avait demandé affectueusement de mes nouvelles et me pressa fortement de passer chez lui.
C'était ce que j'avais résolu de ne plus faire. Je m'étais aperçu que ma vue le faisait souffrir et la scène de la veille m'avait rendu la sienne peu agréable. J'étais déterminé à ne plus rentrer chez lui. Elle me fit renoncer, non sans peine, à ce projet extravagant. J'y rentrai enfin; je le trouvai presque sans fièvre et beaucoup mieux que je ne m'y attendais. Cette potion si terrible, jointe à la moutarde réitérée, avait dégagé l'estomac; les pieds étaient considérablement enflés ; il s'obstinait si bien à n'en vouloir rien croire, que pour l'en convaincre, il fallut les lui montrer dans un miroir. Alors il se retrancha à dire que ce n'était pas la goutte, parce qu'il n'y sentait pas de douleur, et deux jours après, comme je fis percer des vessies que la moutarde avait faites, il demanda de quelle couleur était l'eau, et si elle n'était pas bien puante. On lui dit qu'elle était roussâtre et qu'elle ne sentait rien. Il n'en revenait pas.
Cette fatale nuit, la plus terrible de ma vie, et dans le détail de laquelle j'ai cru devoir entrer, fut celle du lundi 9 au mardi 10 de ce mois. Le mardi matin, retrouvant comme j'ai dit le malade tranquille par son état, mais toujours agité par ses sombres idées, je fis mes derniers efforts pour l'en guérir. Je ne pris plus le ton tendre et
touchant du sentiment, cela m'eût été impossible; mais je pris celui du plus simple bon sens et de la plus solide raison, qu'il devait du moins entendre. Je lui dis que les crimes abominables et périlleux, ne se commettaient pas sans de grandes vues et qu'il n'y en pouvait avoir que de petites et d'ineptes à celui qu'il imaginait ; je lui prouvai, ce qu'il savait aussi bien que moi, qu'en le perdant je perdais tout; que tous mes projets se rapportaient à lui seul, comme à leur instrument et à leur terme; qu'en lui seul, après V. A., était ma dernière ressource, mon seul espoir pour finir mes jours en sécurité et en liberté; que d'ailleurs je ne pouvais espérer de jouir en paix des conditions de notre traité que de son vivant; que quelques mesures qu'il eût prises, il n'était pas possible qu'après sa mort je n'eusse à essuyer de la part de ses héritiers des difficultés que dans ma position j'étais hors d'état de suivre et de vaincre; tandis que, lui vivant, je jouissais tranquillement et sans le moindre embarras ; qu'enfin le sort de mes papiers, qui tous étaient entre ses mains, était en quelque sorte attaché au sien; qu'après lui je n'en pouvais plus disposer ni savoir même ce qu'ils deviendraient ; qu'il y avait tout à parier qu'ils finiraient par tomber dans les mains de mes ennemis, et que cette idée, fut-elle seule, me rendait sa conservation plus précieuse que la mienne propre. Un homme sensé pouvait-il supposer que pour le prix du plus exécrable de tous les crimes, je me fusse uniquement proposé, contre tous mes plus grands intérêts, de m 'emparer de quelques effets qu'il pouvait avoir avec lui,'' pouvait-il me croire assez stupide, assez bête, pour ne pas voir l'impossibilité d'exécuter impunément un si sot projet, à l'insu de sa famille et de mes alentours, sous les yeux de son domestique qui savait le compte de tout, qui avait les clefs de tout, qui tenait tout sans que jamais j'eusse mis
l'œil ni la main sur rien? quand même le scellé n'aurait pas été mis, était-ce environné de surveillans, de malveillans attentifs à chercher l'occasion de me nuire, que, sans un homme de confiance je pouvais espérer de soustraire la moindre chose secrètement? Forcé d'insister sur l'absurdité d'une supposition pareille, faute de pouvoir découvrir sur quels fondements il avait pu la bâtir, je le pressai de me mettre à portée de me justifier plus positivement, ne pouvant imaginer d'aucun côté le moindre indice qui pût lui rendre son ami suspect. Je lui montrai le plus fortement qu'il me fut possible le sacré devoir de ne condamner personne sans l'entendre, surtout en pareil cas, surtout un honnête homme, et surtout un ami. Rien, je n'obtins rien, pas un seul mot, sinon la certitude qu'il ne voulait ni m'entendre, ni s'expliquer, qu'il voulait se complaire dans son affreux délire, sans jamais laisser paraître la moindre trace des erreurs qui l'y avaient conduit. Comme il m'avait reproché l'effusion de cœur de la veille, il me reprocha le renvoi du papier comme fait dans la même vue ; il me faisait autant de nouveaux crimes de tous mes efforts pour le désabuser. Ce reproche ne me toucha plus. Je lui dis froidement que mon seul repentir était d'avoir reçu ce papier, ou de ne l'avoir pas forcé de le reprendre quand, à Fleury, je voulus déjà le lui restituer. Vous m'avez fait, ajoutai-je, de ce prompt renvoi un devoir indispensable; s'il a été fait si tôt ou si tard, ne vous en prenez qu'à vous.
Ennuyé sans doute de mes raisons et ne sachant qu'y répondre, il prit le parti de dormir ou d'en faire semblant. Tandis qu'il avait les yeux fermés, je vis ses traits s'altérer son visage prendre une figure difforme et presque hideuse ; je jugeai de ce qui se passait dans cette âme faible, troublée par l'eflfroi de la mort. Alors j'élevai la mienne au
ciel, je me résignai dans les mains de la Providence et je lui remis le soin de ma justification, bien résolu de ne plus m'avilir jusqu'à entrer en explication sur mon innocence avec un forcené.
Toujours persuadé qu'il allait mourir, il guérissait cependant à vue d'œil et pour ainsi" dire malgré lui, La fièvre le quitta tout à fait, le sommeil revint et cet appétit, aussi mal réglé que la tête du malade, me donna encore plus de peine à gouverner. On dirait qu'il est en quelque sorte fâché de guérir et que la honte de ses torts lui donne du regret de s'en convaincre. Voyant que la mort ne venait pas comme il l'attendait, il crut avoir pris un poison lent qui le ferait languir quelque temps encore, et parce qu'il ne guérissait pas tout d'un coup il crut ne jamais guérir. Ses mains étaient engourdies par l'humeur de goutte rechassée aux extrémités, il se crut impotent pour le reste de sa vie, et me le dit plusieurs fois. Les mains se dégagèrent, mais il lui restait un mal de gorge, il crut le garder toujours. Le mal de gorge cessé, il avait encore un peu de roideur dans les mâchoires, il la regarda comme un effet permanent du venin. La roideur dissipée, il suintait quelque humeur des vessies ouvertes à ses pieds par la moutarde; cette humeur, nourrie par le poison, devait selon lui couler toujours : elle est tarie et les pieds sont tout à fait secs et désenfles. Je ne sais plus ce qu'il fera désormais se sentant totalement guéri, cherchant du poison partout et n'en trouvant nulle part. Je commence à craindre que sa tête tout à fait altérée ne se remette jamais bien. Quelque effet qu'ait produit sur mon cœur son révoltant délire, j'ai suspendu de me décider sur son compte, jusqu'à son parfait rétablissement, et je le lui ai dit, n'étant pas juste de juger irrévocablement un homme et un ami sur ce qu'il dit et fait dans la fièvre. Mais s'il
se borne à être confus de sa folie et à vouloir l'oublier sans la réparer, tout est dit pour jamais entre lui et moi. S'il l^it ce qu'il doit, je puis être encore, s'il veut, son ami, mais non plus son redevable. Quoi qu'il fasse et dans quelque situation que je me trouve, si jamais je me voyais forcé de recourir à l'assistance de quelque homme, j'aimerais mieux la recevoir du bourreau que de lui. Enfin, si l'objet de mes ennemis a été de nous détacher l'un de l'autre, j'avoue avec douleur qu'ils ont parfaitement réussi. Ah! Monseigneur, que les hommes savent peu ce qu'ils désirent ! J'aurais payé de bon cœur des trois quarts des jours qui me restent à vivre le plaisir de voir ici M. Dupeyrou, et je les donnerais aujourd'hui de meilleur cœur encore pour qu'il n'y fût jamais venu.
Voilà, Monseigneur, ce que je sais et que je ne puis expliquer qu'en supposant ce domestique venu avec des intentions sinistres et de l'adresse pour saisir l'occasion de les exécuter. J'ignore ce qu'il a pu écrire à Paris. Dès le commencement de l'attaque de M. Dupeyrou, j'écrivis chez lui à Neuchâtel, et à Paris à une de ses amies, et je continuais à lui donner des nouvelles du malade, quand je vis arriver, il y a quelque temps, un exprès de la part de cette dame, avec une lettre pour M. Dupeyrou et aucune pour moi. L'exprès demanda M. Dupeyrou, sans aucune mention de M. Renou; il ne me vit et ne me parla pas. Il s'attendait à trouver le malade mort; il" fut bien surpris de le trouver debout, causant avec moi auprès du feu. Le valet qui est ici, ayant reçu à Gisors réponse de son camarade qui est à Paris et craignant peut-être d'être obligé de montrer cette réponse, s'est pressé de dire qu'il l'avait perdue en chemin. Huit ou dix jours après, cette réponse ou une autre qu'il avait eu le temps d'y substituer, s'est retrouvée. Peut-être l'avait-il laissé tomber en lieu appa-
rent pour la répandre sans affectation dans le pays; j'ignore ce qu'elle contient. Quoique le convalescent me paraisse très bien à présent, et que malgré ses folies j'espère achever de le rétablir en dépit de lui, tant qu'il se gouverne aussi mal, j'ai toujours à craindre quelque rechute. Si malheureusement elle arrivait, je supplie très instamment V. A. S. de donner des ordres pour qu'en cas d'accident tout se passe en règle, que le scellé soit mis sur les effets de M. Dupeyrou, sur les miens et surtout que le valet ne s'en retourne pas tranquillement chez lui jusqu'à ce que l'affaire soit bien éclaircie....
La pièce finit là^ mais non pas l'histoire heureusement. Une hallucination de malade, grossie peut-être ou mal interprétée par une imagination trop facile à surprendre ne pouvait l'emporter sur une vieille amitié et sur une estime réciproque. L'échange de deux lettres suffit pour en effacer la trace et cet épisode n'aurait pu même être soupçonné si Dupeyrou ne nous avait conservé le document qu'on vient de lire, la lettre qu'il écrivit ensuite à son ami et la réponse de celui-ci qui clôt le débat et^ donne à tous les amis une leçon qu'aucun ne devrait jamais oublier.
Voici d'abord la lettre de Dupeyrou :
• Jeudi 26 novembre 1767.
Laissez-moi, monsieur, vous écrire et vous ouvrir mon cœur sur deux articles qui l'affligent cruellement. Je suis
3 46 APPENDICI
naturellement timide dans la conversation, et je crois à cause de mes oreilles. D'aiHeurs l'attention que leur vice me force à donner aux mots, distrait en grande partie celle que je pourrais donner à leur sens et m'empêche souvent de répondre tout ce que je pourrais dire sur ce qui m'est adressé.
Vous m'avez dit, monsieur, une chose bien dure et bien inhumaine tout à la fois, quand, au sujet de l'égarement de mon esprit, vous avez dit que de pareilles idées ne devaient pas entrer dans l'esprit d'un honnête homme, même dans le vertige. Je vous l'ai déjà dit, monsieur, et je vous le répète du fond de mon cœur, je .souhaite que vous n'éprouviez jamais par vous-même ce qu'est l'homme quand toute la machine est détraquée. J'ajoute qu'avec la moindre attention de votre part, vous auriez senti vousmême l'absurdité qu'une pareille idée eût pu m'occuper un seul instant dans mon état naturel. Il faut me supposer écervelé de craindre le poison de la main d'un honnête homme, d'un ami tendre et sensible, qui venait de me confier ses projets les plus chéris à l'exécution desquels j'étais devenu un être nécessaire. D'ailleurs si malgré tout cela, une idée aussi extravagante eût pu m'entrer dans la tête, qui m'empêchait de m' éloigner sur le champ d'un homme que je n'aurais dû en ce cas regarder que comme un homme abominable. Mais ce n'est pas tout et quoique je n'aie pas beaucoup de foi moi-même à ce que je vais ajouter, vous auriez pu avant de me juger avec tant de rigueur, chercher le fil et la liaison d'une pareille foHe dans ce qui avait, précédé. Souvenez-vous, monsieur, que quelques jours auparavant, vous-même m'aviez entretenu d'empoisonnements, de certain mets qui vous fut présenté en Angleterre et qui était empoisonné avec de la cigùe, du propos que vous avait tenu le valet de chambre de S. A. Mgr le Prince de
LETTRE DE DUPEYROU. 347
Conti quand il vous conseilla comme très saine une salade de cigùe. Il ne serait pas bien étonnant que toutes ces idées ayant fait une certaine impression sur moi, se fussent renouvelées dans mon délire et que je crusse en être devenu l'objet.
Je passe à l'autre article. Non-seulement vous m'avez jugé inhumainement, mais les fruits de mon délire ont ont été la perte de votre confiance dans un article qui me navre l'âme. Vous m'avez redemandé en conséquence les papiers concernant votre sûreté, ou qui doivent devenir votre dernière ressource en cas de quelque événement inattendu. Il est vrai que vous me les avez rendus le lendemain. Je les ai repris et je crois par là vous avoir fait un sacrifice que probablement vous ne m'auriez pas fait. Je les ai repris sans hésiter; mais ne croyez pas, monsieur, que je n'aie pas senti avec une amertume inexprimable tout ce que ce procédé avait pour moi de dur, d'humiliant et surtout de cruel pour mon amitié. Voilà, monsieur, le poids énorme que j'avais sur le cœur, qui m'opprimait le jour et la nuit. Je le dépose dans votre sein, dans le sein d'un ami. S'il n'en a plus le sentiment, qu'il me le dise et je tâcherai à mon tour d'oubher combien je l'aimai, pour ne me souvenir que des soins par lesquels il m'a rappelé à la vie, soins affreux, s'ils me font pleurer la perte de son estime et de son amitié. '
Dès le lendemain Rousseau répondit à Dupey^ rou en ces termes :
27 novembre 1767.
Je vois, monsieur, par ce qui s'est passé ici depuis votre arrivée et par ce que vous venez de m'écrire que
vous donnez une fort grande attention aux mots et une fort petite aux choses.
Je vous avoue que la chose à laquelle je me serais le moins attendu de votre part, dans ces circonstances, eût été des reproches et des plaintes et je croyais avoir assez bien mérité de vous pour que vous fussiez plus sensible à mes soins qu'à mes torts. J'ai pu dans l'indignation d'une âme fière, user avec vous de mots durs et peu mesurés. En cela j'ai fort mal fait. Mais tout ce que vous m'avez dit et fait, tandis que je vous sauvais la vie, n'était pas dur, il était atroce et n'a ni ralenti mes soins, ni changé ma conduite envers vous. Vous étiez, dites- vous, dans le délire de la fièvre ; il est vrai. Mais si vous m'eussiez poignardé dans ce délire, n'en auriez-vous nul regret après cela? vous avez fait pis que de me poignarder. Voyant qu'après tout ce qui s'était passé vous restiez tranquille, voyant que je ne recevais de vous pour prix de mon zèle et de mes peines que des marques d'indifférence et de froideur, même après que vous fûtes en pleine raison, dans un moment de dépit que je me reproche, j'osai, pour vous faire rentrer en vous-même, vous redemander deux papiers qui ne sont utiles qu'à la conservation d'une vie dont je ne me soucie plus. Cela n'opérant rien, je vous rendis les papiers : voilà tout. Mon erreur, si c'en fut une, était pardonnable, le motif en était bon; elle fut courte et réparée presque aussitôt. Cependant elle a besoin de pardon, j'en conviens, et je vous le demande encore.
Vous voulez, Monsieur, savoir mes sentiments à votre égard : les voici. Je vous estime comme je vous aime, et c'est tout dire. J'ai la confiance la plus entière, non-seulement dans votre probité, mais dans votre amitié. Quoique les erreurs d'un amour-propre trop irritable puissent vous donner des sentiments injustes, je suis certain que vos
procédés ne le seront jamais. Vous êtes homme, vous avez de grands défauts, rachetés par de plus grandes vertus. Mais votre caractère et votre fortune avaient besoin Tun de l'autre. Né pour prendre plaisir à obliger, vous ne l'êtes pas pour savoir être obligé, et si vous eussiez été appelé à recevoir des bienfaits au lieu d'en répandre, je doute que votre vertu favorite eût été la reconnaissance.
Croyez-moi, Dupeyrou, passons-nous nos défauts et soyons amis. Ne cherchons ni dans l'amitié, ni dans l'humanité une perfection que nous n'y pouvons pas mettre, et croyons qu'en triant parmi les autres hommes, il serait difficile à chacun des deux de mieux choisir.
Les pièces ci-dessus sont, je l'ai dit, reproduites dans les Étrennes Neuchâteloises, de 1863, de M. Bonhôte. Voici maintenant la lettre de Rousseau au colonel de Pury par laquelle il lui demandait de venir au secours de leur ami commun, et de l'accompagner à son retour de Trye à Neuchâtel. Je la copie dans le Mtisée historique de Neuchâtel et Valangin, publié par M. G. -A. Matile, 1843, ^^"^^^ 11^ P^g^ I04> ainsi que la suivante qui en est comme la suite et l'épilogue. Malgré la réconciliation, on le verra, la tête de Dupeyrou n'était pas si bien guérie, que Rousseau pût être tranquille à cet égard.
A Trye, le 13 décembre 1767.
A Monsieur le colonel Piiry, à Neuchdtel
Mon cher colonel, malgrî" l'opposition de M. Dupeyrou à vos offres réitérées et à toutes mes sollicitations, je dois dire qu'il est dans le cas d'avoir besoin de vos soins, et d'autant plus que l'accablement qui me gagne peut me mettre d'un jour à l'autre hors d'état de lui continuer les miens. Ce n'est pourtant pas sa santé qui en a besoin. Il a eu une nouvelle petite atteinte de goutte aux places ordinaires, et dont il est parfaitement rétabli. Mais je vois que sa tête n'est pas aussi bien remise que son corps, et cela, joint à ses fréquentes rechutes, ne me permettrait pas de le voir partir seul dans cette saison pour une aussi grande route, sans de vives inquiétudes; d'autant moins que son domestique Grisel, loin de contribuer à rétablit son esprit dans son assiette, paraît bien plutôt travailler à l'altérer, espérant peut-être en tirer meilleur parti dans un état d'affaiblissement. Ce garçon ne me plaît point, quoique assurément je le laisse de très bon cœur vivre chez moi à discrétion; et ce qui n'augmente pas ma confiance en lui, est l'extrême crainte qu'il a de vous voir paraître : il faut qu'il ait des raisons de vouloir se cacher de vous. Quoiqu'il en soit, venez, mon colonel, si vous le pouvez, et le plus tôt sera le mieux : je regarde ce devoir d'amitié de votre part comme indispensable dans la circonstance. Si vous ne pouvez absolument venir, engagez madame la commandante à envoyer Jeannin, ou quelqu'un de confiance qui puisse veiller et soigner monsieur son fils, jusqu'à son arrivé? auprès d'elle. Pour moi, j'ai fait ici tout ce que j'ai pu sans me rebuter jamais de rien : je suis dans l'impossibilité d'en faire davantage et de l'accompa-
gner moi-même. Au reste, il est, quant à la santé, très en état de soutenir le voyage; mais soit que le désir de vous embrasser me grossisse le besoin de vous voir ici soit qu'en effet les objets soient tels qu'ils me paraissent, je n'aurai plus l'esprit en repos si je le vois partir sans vous. Bonjour, mon colonel, je vous enibrasse de tout mon cœur en attendant la réalité.
Mille choses respectueuses et tendres, je vous en supplie, à cette excellente maman. Je suis extrêmement touché de ses bontés et de sa reconnaissance. Mon cœur, je vous l'avoue, avait un peu besoin de cette consolation. Vous pouvez au besoin montrer cette lettre à M. Dupeyrou ; mais il convient, je crois, d'attendre l'occasion, et en attendant, vous pourrez fonder votre voyage sur votre inquiétude et celle de madame la commandante, etc.
Au même.
A Trye, le 6 janvier 1768.
Où est-il donc, ce bon Colonel? Pourquoi déjà si loin? Que ne puis-je encore l'embrasser à mon aise pour le bon çt grand bien qu'il m'a fait ? Pourquoi l'émotion de nos premières alarmes nous enipêcha-t-elle de nous voir aussi tranquillement que nous eussions fait en tout autre temps ? En vérité nous mériterions bien tous d'en avoir un dédommagement après tant de peines, et je vous jure qu'il entrerait bien dans les vœux de mon cœur de le passer auprès de vous. Je vous embrasse bien tendrement et avec autant de sincérité que peu de cérémonie.
L'Herboriste de Mad. de Portland.
Cette lettre rattrapa les voyageurs à Paris, avec une autre de même date pour Dupeyrou
et qui ne respire pas une amitié moins vive. Bien qu'elle se trouve dans la Correspondance , j'en rappelle un passage afin que pour les lecteurs, comme pour Rousseau, cet épisode ne soit qu'un orage dans un ciel pur, et bientôt oublié :
J'étais, mon cher hôte, dans un tel souci sur votre voyage
que j'envoyai trois fois de suite à Gisors Enfin je la
reçois, cette lettre si impatiemment attendue.... Enfin vous voilà heureusement arrivé, malgré ce premier accident, dont l'histoire m'eût fait trembler si votre lettre n'eût été datée de Paris. Convenez qu'en ce moment-là, vous dûtes sentir qu'il n'est pas inutile à un convalescent d'avoir avec soi un ami en route, et, qu'au fond du cœur, vous m'avez su gré de ma tricherie. Voilà les seules que je sais faire, mais je ne m'en corrigerai jamais.
Pour compléter le dossier de cette affaire voici encore une note détaillée de Rousseau au sujet de ses arrangements financiers avec Dupeyrou.
État de mes affaires avec M. du Peyrou.
L'entreprise d'une édition générale de mes écrits faite à Neuchâtel en 1764 ayant échoué, M. du Peyrou, poussé par le désir amical et généreux de m'assurer ma subsistance, voulut bien se substituer à la place des éditeurs et, se chargeant de faire en temps et lieu l'édition projetée, il me. prom't de me payer dès à présent pour cette édition future les 1600 liv. de France de pension viagère que la société s'était engagée à me payer aussi dès à présent pour celle qu'elle entreprenait. De cette manière, M. du Peyrou