‹ J.J. Rousseau au Val de TraversChapitre 22 sur 132 · ARRIVÉE A YVERDON. 4I · texte numérisé non relu

ARRIVÉE A YVERDON. 4I

et m'écriai dans mon transport : Ciel ! protecteur de la vertu, je te loue, je touche une terre de liberté.... Mon postillon surpris me crut fou ; je remontai dans ma chaise, et peu d'heures après j'eus la joie aussi pure que vive de me sentir pressé dans les bras du respectable Roguin.... »

Mais Rousseau n'était pas arrivé, comme il le croyait, au terme de sa course. Bien reçu par la famille de M. Roguin, sollicité par elle, encouragé par le bailli de la ville, M. de Moiry de Gingins, il cherchait, je l'ai dit, une installation définitive dans les environs, lorsqu'un nouvel orage le força à reprendre le bâton de voyage.

Comme Rousseau l'avait pressenti, Genève imita Paris. Dès le ii juin, le Contrat social et V Emile étaient saisis et mis sous les scellés par arrêt du Petit-Conseil. Le 19 juin un autre arrêt du même Conseil, sur les conclusions du Procureur Général et le rapport des Seigneurs Scholarques, condamnait les mêmes livres à être lacérés et brûlés, « comme téméraires, scandaleux, impies, tendant à détruire la religion chrétienne et tous les gouvernements. » En outre il fut dit que Rousseau, « au cas qu'il vînt dans la ville et dans les terres de la Seigneurie devra être saisi et appréhendé pour être ensuite prononcé sur sa per-

sonne ce qu'il appartiendra. » L'imitation était complète. L'on eut soin de prévenir officiellement le résident de France et de charger le sieur Sellon, chargé des affaires de la RépubUque à Paris de témoigner à S. E. M. le comte de Choiseul, « que le Conseil avait vu avec beaucoup de déplaisir qu'un homme qui se dit citoyen de Genève, et qui, dans l'espace de quarante ans, n'y a séjourné que quelques semaines, a été assez téméraire pour composer des ouvrages si dangereux. »

Ces nouveaux décrets furent le signal d'un redoublement de fureur.

« Toutes les gazettes, toutes les brochures, tous les journaux sonnèrent le plus terrible tocsin. — En cherchant vainement, ajoute le malheureux Jean-Jacques, la cause de cette unanime animosité, je fus prêt à croire que tout le monde était devenu fou. Quoi! le rédacteur de la 7aix perpétuelle souffle la discorde ; l'éditeur du Vicaire savoyard est un impie ; l'auteur de la Nouvelle Héloïse est un loup, celui de V Emile un enragé. Eh ! mon Dieu, qu'aurais-je donc été si j'avais publié le livre de V Esprit ou quelque autre semblable.... Que l'on compare ce livre et les miens, l'accueil différent qu'ils ont reçu, les traitements faits aux deux auteurs dans les divers états de l'Europe; qu'on trouve à ces différences des causes qui puissent contenter un homme sensé, voilà tout ce que je demande et je me tais. »

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